Liban : « De la violence »

Ghassan Salhab

paru dans lundimatin#229, le 10 février 2020

Les manifestations continuent au Liban. Comme partout ailleurs, il semblerait que les vitrines des banques se fassent les réceptacles symboliques de la dignité populaire ; et comme partout ailleurs, le pouvoir s’époumone à dénoncer les
« les violences ». Ce texte de Ghassan Salhab que nous publions et qui a d’abord paru sur le média libanais indépendant Megaphone tente d’éclaircir ce concept très étrange et polysémique : la violence.

Tout ce que l’économie t’enlève de vie et d’humanité, elle te le remplace en images et en représentations ; tout ce que tu ne peux pas faire, tu peux en être le spectateur.
Baudoin de Bodinat, La vie sur terre

Comment aujourd’hui ne pas rappeler que la véritable, profonde violence des pouvoirs (j’insiste sur le pluriel, et ce quel que soit le gouvernement en place) est bien plus dévastatrice encore que celle certes fort spectaculaire des différentes forces de l’ordre, des différents services de renseignement et autres hommes de main, les fameux baltaguia ? Une implacable violence loin des objectifs des caméras, des feux de l’actualité, quasi hors champ, de tous les jours, au quotidien, sans blessure apparente, sans trace immédiate, exercée à tous les niveaux, depuis tant et tant, jusqu’au moindre recoin de ce bout de Méditerranée, et bien au-delà, ne laissant absolument rien au hasard, asservissant encore et encore, directement et indirectement, le tout et tout le monde aux inextricables règles de la Société et du Marché, de l’offre et de la demande, du clientélisme et de la corruption, rejetant ou encore reléguant ceux qui ne peuvent ou ne veulent se plier, perçus comme des vies infructueuses, inutiles, de trop, voire menaçantes. Nul n’est épargné, nul et rien n’échappent à l’insatiable soif de profit, toutes formes de profit matériel, tangible. Et, nous le savons, il n’y a pas de petit profit.

Une impitoyable violence qui oblige plus d’un, pour ne pas dire l’écrasante majorité, à subir les sidérantes inégalités qui n’ont de cesse de croître, à devoir chaque jour parer et seulement parer au strict nécessaire, si ce n’est au plus urgent, à devoir se saigner à blanc pour l’accès à une décente hospitalisation, à un digne logement, au transport, à l’eau (qui n’a rien de potable en plus), et à bien d’autres besoins, sans parler de cette désastreuse pédagogie scolaire (qu’elle soit publique ou privée) qui endoctrine les esprits au plus tôt (à quoi ressemble la plupart des établissements scolaires, même « modernes », sinon à des casernes militaires ou policières ?), conditionnant les trajectoires et les aspirations en devenir, qu’elles soient le plus conforme possible, exemplaires, sans parler bien entendu du sempiternel matraquage des abondantes institutions religieuses.

Une terrible violence qui empêche de voir, de respirer au-delà du quotidien, du fol enchaînement de ladite économie (quelle qu’en soit l’école, libérale ou néo-libérale, orthodoxe ou hétérodoxe) et de ses monstrueuses et nombreuses ramifications politico-financières, des endettements de toutes sortes et de toutes parts, usant constamment du chantage social, à toutes les échelles, nous poussant littéralement à marcher sur le cadavre de l’autre, et peu importe qu’il soit frais ou non. Seuls les méritants auront leur place.

Une implacable violence qui n’a de cesse de nous contraindre à nos « devoirs » de citoyens et de consommateurs tout en réduisant considérablement (c’est à dire à néant) la plupart de nos droits, en dépit de l’existence de lois supposées nous protéger et dont l’État est prétendument le garant (il faudrait un jour faire l’inventaire des nombreuses, infinies, lois supposées être au service de l’individu, de la collectivité, demeurées lettre morte, des lois pourtant bien modérées, à l’instar des nombreux textes votés à l’ONU ou des vétos des USA en ce qui concerne la Palestine).

Jusqu’à la moindre parcelle du littoral, jusqu’au moindre mètre carré des villes et des villages, jusqu’au moindre flanc des montagnes, jusqu’au moindre recoin des vallées, des champs, de « l’arrière-pays » ; terres, rivières, lacs, mer et ciel n’en finissent plus de subir cette inénarrable violence du profit. Après nous, le déluge, est leur unique cantique.

Le vandalisme de banques, de leurs distributeurs automatiques, et de la sacro-sainte propriété privée (celle publique étant bien entendu soit inexistante, hors service, soit largement dilapidée), notre rage à coups de pétards, de pierres et de bouteilles vides en plastique, ne pèse vraiment pas lourd dans l’affaire. Et comme le dit un graffiti : Il est trop tard pour être calme.

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