Lettres depuis l’ouest de l’Ukraine

paru dans lundimatin#330, le 14 mars 2022

De nombreux lecteurs de lundimatin connaissent Longo Maï, le réseau européen de coopératives autonomes et libertaires qui existe depuis 1973. Les lettres que nous publions ici émanent de l’une d’elles, installée de longue date dans l’ouest de l’Ukraine, en Transcarpathie. D’abord à vocation internes, pour partager le quotidien de la guerre, elles ont ensuite été rendues publiques via nos amis de Radio Zinzine, la radio locale qui émet à partir de Limans, en Provence, et dont le travail remarquable vaut le détour (on trouve sur leur site des interviews et des émissions sur la guerre en Ukraine avec des personnes d’Ukraine, de Russie et d’ailleurs). Plutôt qu’une analyse, il s’y dessine une chronique de la guerre depuis l’ouest de l’Ukraine, pour le moment épargné par les bombardements. La priorité est à l’accueil des réfugiés qui fuient la guerre, et la tentative de faire sortir tous ceux qui le veulent du pays.

26 février : Situation générale ce matin, deuxième jour de guerre

Des unités d’élite russes sont entrées dans l’un des quartiers périphériques de Kiev, Obolon. Des attaques aériennes sur la ville cette nuit n’ont visiblement pas atteint leurs cibles, par contre des immeubles d’habitation ont été touchées. L’avancée des tanks vers Kiev en provenance de la Biélorussie a été pour le moment bloquée par la destruction d’un pont.

Beaucoup de personnes ont passé la nuit dans les abris ou dans les stations de métro. Ceci aussi dans la grande ville Kharkiv. À Lviv, ce matin les sirènes ont appelé la population à se rendre dans les abris.

La situation la pire est dans l’oblast de Louhansk, qui sera sans doute au bout de quelques jours entièrement sous contrôle russe.

Les routes en direction de Kiev vers l’ouest sont toujours extrêmement chargées. Sur la route, les voitures avancent à 40-50 km/h, et les déplacements prennent trois fois plus de temps. Les trains circulent également avec des grands retards.

Des volontaires sur place, en Transcarpatie, coordonnent l’aide aux personnes qui fuient les bombardements et les tirs. Ils passent la plupart de temps au téléphone et sur les différents systèmes de messagerie pour coordonner les transferts et le logement pour des personnes qui veulent/doivent se mettre à l’abri. Il y en a de plus en plus.

[...]

Il est prioritaire de s’occuper des réfugiés politiques ou des gens qui seraient physiquement en danger en cas d’occupation russe. Pour rappel, ce sont par exemple des ouzbèkes, kirghizes, tchétchènes, biélorusses, etc. Un système d’évacuation de ces personnes à travers la Slovaquie et leur transfert vers la Lituanie où ils sont pris en charge, est déjà en place. D’autres possibilités seraient les bienvenues. Certains bénévoles qui participent à ces évacuations se sont inscrits en tant que réservistes et seront probablement mobilisés prochainement. Il y a besoin de personnes pour coordonner ces actions sur place pour prendre le relais.

Pour évacuer les personnes des zones à risque, il y aurait besoin de minibus et de conducteur/trices en provenance d’Europe. Il y a énormément de gens qui sont bloqués au centre-est du pays, aussi à Kiev. En Transcarpatie, il y a des transports à faire, éventuellement pour emmener des gens vers l’étranger dans des lieux sûrs. Et du matériel d’aide à transférer de l’étranger vers l’Ukraine

[...]

En Transcarpatie, après le premier choc, les gens se donnent mutuellement du courage, et ça fonctionne. Ils sont constamment occupés et sentent cette immense solidarité, locale et internationale. Dans cette région préservée des combats et des attaques, ça sent actuellement le printemps et non pas la mort. Néanmoins, les gens de ces zones qui le peuvent pensent à faire sortir leurs enfants d’Ukraine prochainement, pour les protéger.

28 février : quatrième jour de guerre

Salut, pryvit !

Situation générale

L’armée russe n’a pas, à ce jour, réussi ni des avancées majeures, ni d’occuper l’une des villes importantes ou des centres régionaux de l’Ukraine. Après les frappes aériennes relativement précises des premières nuits sur des cibles militaires il y a maintenant de plus en plus de tirs d’artillerie, lancement de mines anti-personnelles, surtout dans les régions de l’est ou des combats violents continuent. La situation dans la région de Louhansk dégénère de plus en plus, selon les informations des gens sur place et les groupes d’activistes : pas d’eau, nourriture, électricité. La Croix Rouge n’y a pas accès. Kiev se trouvait pendant plusieurs jours constamment sous le feu des missiles, Kharkiv, Sumy et Tchernihiv dans le nord et nord-est aussi, en plus des lances roquettes multiples, la même chose pour Marioupol à la mer d’Azov et Kherson près de la péninsule de la Crimée. Plusieurs quartiers de Kharkiv ont été les cibles des bombardements aériens ce matin. Il devient de plus en plus difficile de se déplacer en voiture : il faut éviter les grandes routes, il y a des postes de contrôle partout.

Les chiffres officiels des victimes civiles ne semblent pas réalistes, très probablement il y en a plus.

[...]

En même temps la Russie a réussi à rassembler les Ukrainiens et Ukrainiennes. Comme le raconte une habitante d’Oujhorod (Transcarpatie), la ville est remplie de bonnes volontés et de solidarité. Il y a une dizaine de restaurants qui proposent des repas gratuits ou se sont transformés en cantines autogérées. Après quelques jours d’accueil spontané et chaotique, il y a des réseaux qui coordonnent l’accueil des gens qui en ont besoin. Aussi à la frontière (Oujhorod se trouve directement à la frontière slovaque) il y a des volontaires qui aident, ils proposent de la nourriture et emmènent les piétons en voiture à partir du début de la queue d’automobiles jusqu’à la frontière, actuellement six kilomètres. À beaucoup d’autres endroits, il y a des gens qui aident ce qui n’empêche pas un sentiment de panique largement partagé par celles et ceux qui partent à l’étranger.

Donc l’aide à ces gens est très importante, il y a constamment des milliers de personnes en attente. Selon les chiffres de ce matin, plus de 400’000 personnes auraient déjà quitté l’Ukraine.

Les magasins d’alimentation fonctionnaient bien jusqu’au week-end. À Kiev, ce matin, après deux jours entiers de couvre-feu, les étalages sont presque vides. Il y a beaucoup de volontaires qui achètent des produits de base et les emmènent dans les immeubles. Il y a des supermarchés qui distribuent du pain gratuitement.

Les frontières en Transcarpatie

Avec ses passages frontières avec trois pays de l’UE, la Transcarpatie est une zone de transit privilégiée. La Slovaquie en tant qu’État de même que de nombreux·es volontaires essaient de rendre le passage le plus facile possible. La bonne volonté est immense et du jamais vu. La situation des non-ukrainiens est par contre difficile. Les gardes-frontière ukrainiens ne les laissent même pas s’approcher des douanes. [...]

Il y a besoin d’aide pour soutenir les gens qui attendent leur passage de frontière vers la Roumanie à Solotvyno. C’est actuellement le seul passage ou les réfugiés sont livrés complètement à eux-mêmes, du coté ukrainien. Il leur faut de la nourriture et un support psychologique. Ce dernier est devenu un besoin constant un peu partout.

Situation militaire en Transcarpatie

La Transcarpatie est la seule région de l’Ukraine qui n’a subi à ce jour aucune agression militaire ouverte. Par contre, il semble bien qu’il y ai des infiltrés, et récemment des amis ont trouvé des signes sur le bitume qui doivent guider l’armée russe en cas d’attaque près de quelques objets stratégiques. Avec les déclarations de Poutine sur la mise en alerte des armes nucléaires les locaux se questionnent sur leur sécurité à moyen terme.

Des milices villageoises sont créées, l’ambiance est tendue notamment envers la présence d’hommes d’autres régions qui sont considérés un peu comme des traîtres ou des déserteurs. Tout homme entre 18 et 60 ans doit s’enregistrer à la mairie, Ukrainiens, étrangers et réfugiés. Il y a un appel à rejoindre les rangs d’une branche de l’armée, régionale, qui en cas d’agression sera chargée de défendre les environs.

Les villages transcarpatiens accueillent des réfugié·es de Louhansk dans les gîtes et les écoles, dans des conditions souvent précaires. Il y a beaucoup de bonne volonté, les villageois·es emmènent de la nourriture et même de l’argent, d’autres des vêtements. Certains restaurants proposent des repas gratuits pour tous et toutes qui en ont besoin. Même si les déplacements sont très difficiles, il y a toujours beaucoup de gens qui arrivent, prochainement les écoles villageoises seront transformées en camps de réfugiés. Après les premiers jours de chaos, l’accueil se structure peu à peu.

Le soutien qui vient du monde entier apporte beaucoup de réconfort aux Ukrainien·nes.

2 mars : sixième jour de guerre

Je profite de cet appel de quelques groupes et organisations de défense des droits humains en Ukraine pour vous faire un petit rapport un peu moins structuré que d’habitude ce matin. L’appel est le fruit du travail d’un ami et de quelques autres personnes.

La situation des réfugié·es non-ukrainien·nes semble pourtant s’éclaircir. Du moins, selon l’expérience de ces derniers jours, la Slovaquie laisse passer tout le monde, y compris des ressortissant·es de pays tiers sans visa Schengen. Nous, en l’occurrence une juriste du Comité d’Aide Médicale en Transcarpatie (CAMZ) à Oujhorod, préparons un tract avec les infos et surtout les contacts les plus importants à diffuser à la catégorie de gens qui, habituellement, aurait besoin de visa Schengen.

[...]

N. a, avec notre ami L. et un autre ami venu de l’étranger, visité l’un des passages vers la Roumanie, Solotvyno-Sighet. D’Oujhorod nous avions reçu l’info que la situation pour les refugié·es en attente y serait très mauvaise, à la différence d’autres passages où il y a beaucoup de volontaires qui font un travail extraordinaire : nourriture, boissons, couches pour les bébés, soutien moral, transport des piétons en passant les longues queues de voiture (6km à Oujhorod), cabanes pour se chauffer.

Finalement, les ami·es ont constaté qu’à Solotvyno aussi qu’il y a des volontaires qui aident les réfugié·es. De l’autre côté, c’est la diaspora ukrainienne qui coordonne l’accueil. Il y a deux problèmes. Les ressortissants des pays tiers ne peuvent pas passer. Et les gardes-frontières ukrainiens y semblent corrompus « jusqu’à l’os ». Ils laissent passer des hommes ukrainiens soumis à la mobilisation pour 1500€ et se permettent encore de demander 300€ par enfant à qui il manque l’accord d’un des parents pour la sortie de l’Ukraine. Cette info a été confirmée par un représentant de la Croix Rouge en Roumanie.

D’autres passages vers la Roumanie sont différents et préférables selon les infos reçues. À Siret, en région de Chernivtsi, tout le monde passe, aussi les non-ukrainien·nes.

Du positif : il y a des initiatives locales spontanées partout. C’est important, car en même temps, peu surprenant, il s’avère que l’administration régionale est largement débordée par tout ce qui se passe. Et ce n’est que le début. Un fonctionnaire à Khust nous a dit hier matin, que les boulangeries de Transcarpatie ont encore des stocks de farine pour 4 jours. La plupart des produits d’alimentation chez nous viennent d’autres régions d’Ukraine et depuis le début de la guerre, il n’y a plus de livraison. Pour l’essence et le gasoil, c’est en gros la même situation. Les réserves diminuent rapidement.

[...]

Lors d’un voyage à Oujhorod, nous avons pu hier constater que tout est très tranquille. Aucun barrage de contrôle policier, moins de voitures que d’habitude. Par contre beaucoup de voitures avec des plaques d’autres régions d’Ukraine. Dans les villes, beaucoup de magasins sont fermés.

Une exception, les magasins de grande distribution de bricolage, bondés de gens qui achètent visiblement tout ce dont iels ont besoin pour l’accueil des réfugié·es. Peu surprenant ! L’on ressent fortement le changement d’attitude, à vrai dire, de tout le monde. Notamment à Oujhorod, les plus frappantes sont les lieux de collecte d’aide pour les réfugié·es et de soutien pour la « teroborona », les unités d’autodéfense locales. Dans un parc à Oujhorod, beaucoup de monde fabrique des cocktails Molotov.

4 mars : Déjà neuf jours de guerre

Aucun d’entre nous n’est habitué·e à la guerre et ne peut prédire son état d’esprit d’un jour sur l’autre. Après le choc des premières heures, nous avions repris confiance, fort·es du soutien et de la solidarité que nous avons reçu·es du monde entier.

Hier et aujourd’hui, c’était différent. Du moins pour nous, ici en Transcarpatie. Il y a trop de mauvaises nouvelles et d’appels de détresse qui s’enchaînent l’une après l’autre, c’est exténuant. On se sent emparé d’un sentiment d’impuissance.


La nuit passée a été marquée par l’avancée d’un bataillon (apparemment) tchétchène sur la plus grande centrale nucléaire d’Ukraine dans le Sud-Est, près de Zaporijjia. Compte tenu des tirs d’artillerie, on ne pouvait que craindre le pire. Plusieurs d’entre nous ont passé une nuit blanche.

Hier déjà, nous avions reçu la confirmation de témoins oculaires directs des atrocités commises par l’armée russe dans la région de Tchernihiv occupée. Un ami qui s’est réfugié chez nous avec toute sa famille, est originaire de là et il appelle de temps en temps ses voisin·es resté·es sur place. Dans un village près de la frontière est stationné un bataillon russe qui s’occupe de l’évacuation des corps des soldats morts au front. Ils sont équipés d’un crématorium mobile. Avant-hier, ils ont fait une rafle dans un village voisin et ont tué tous les hommes qu’ils y ont trouvés, des civils non armés, il semble que des dizaines de personnes aient été tuées.

Vous pouvez voir le reste dans les médias. Bombardement des zones résidentielles et des centres-villes ; la ville de Marioupol (500.000 habitant·es) est encerclée et bombardée, sans eau, sans électricité et sans chauffage depuis quatre jours. Une information inquiétante venant de Louhansk, qui s’applique probablement aussi à Donetsk, toutes deux occupées par les séparatistes depuis 2014. Des hommes y sont systématiquement enrôlés de force et ensuite envoyés au front nord, ils serviront de chair à canon pour l’assaut de la ville de Kharkiv (deuxième ville de l’Ukraine, 1,3 millions d’habitant·es). Des ami·es qui vivent dans la ville de Louhansk nous ont appelés, légèrement paniqués. Nous essayons de trouver un moyen de les faire sortir, pour l’instant ils se cachent. Il est actuellement impossible de quitter les ’républiques populaires’ pour se rendre en direction de l’Ukraine libre.

Une amie en Suisse est en contact avec des groupes de femmes dans les républiques, en Russie et dans le Caucase, elle donne des conseils précieux.

L’évacuation des familles, des femmes avec enfants et des personnes âgées reste notre priorité absolue. Nous avons donc acheté deux minibus qui commencent maintenant à faire sortir les gens. Un groupe de volontaires s’occupe des navettes. Dans d’autres domaines également, notre logistique se met lentement en place. Nous avons reçu une camionnette pleine de matériel, de matelas, de générateurs électriques, de blocs d’alimentation et de médicaments. Bientôt, deux semi-remorques arriveront avec le même type de cargaison. Le CAMZ à Oujhorod organise du transfert d’aide à une échelle encore plus grande.

[...]

Nous essayons également de trouver un moyen pour que la Croix-Rouge et éventuellement d’autres grandes organisations de secours, puissent enfin être actives. Au début de la guerre, elles ont mis leur personnel en sécurité et maintenant elles sont tout simplement absentes, juste au moment où on en a le plus besoin.

[...]

6 mars : onzième jour de guerre, briefing de l’Ukraine sous les bombes

Salut les ami·es

Il y a de plus en plus de civil·es tué·es, et l’on constate que ce ne sont pas des accidents ou erreurs mais bien des tirs délibérés, le plus insupportable étant la mort de douzaines d’enfants. Aujourd’hui, cela a été le cas pendant l’évacuation, à pied, de centaines d’habitants de la ville d’Irpin, une banlieue de Kyiv. [...]

Chez nous :

Nos deux maisons se transforment tous les jours un peu plus en quartiers généraux de logistique et de communication. Tous les matins, nous nous retrouvons pour des coordinations. Il y a des tableurs Excel qui se remplissent de chauffeurs, trajets, gens à évacuer, personnes de contact en Ukraine et à l’étranger à communiquer aux personnes en partance.

Beaucoup de gens sont paumés et ne savent pas où aller. Notre amie L. à Oujhorod a cherché pendant toute la journée d’hier des personnes qui voudraient bien s’asseoir dans un car pour partir en Allemagne, sans succès. La plupart des gens ne veulent à priori pas quitter l’Ukraine ou alors se rendre dans un pays proche pour rentrer le plus vite possible. Finalement, le car allemand a emmené des gens en Slovaquie et en Pologne.

[...]

Nous avons eu un problème avec une famille qui partait pour la Suisse, en passant par la Hongrie. La police hongroise l’a attrapée après le passage de la frontière. Elle s’est retrouvée dans un camp de réfugié·es. La raison évoquée du problème : tout le monde n’avait pas de passeports biométriques. Au moins une valeur sûre dans la crise : les flics hongrois restent toujours aussi détestables.

L’une de nos préoccupations prioritaires reste l’évacuation de personnes de Kyiv et prochainement de Kharkiv avec des minibus. [...] Les transports sont organisés par escales : un groupe de chauffeurs s’occupe des trajets « chauds », de Kyiv ou de Kharkiv vers la ville de Khmelnytskyï, au centre-ouest de l’Ukraine. D’autres chauffeurs font Khmelnytskyï – Transcarpatie, un trajet qui est considéré actuellement comme étant sans danger. Quoique ce soir, à Khmelnytskyï, il y avait l’alerte d’un tir de missiles. Pour ces trajets, il faut des chauffeurs bien au courant et en contact avec l’armée. Par endroits, il y a des bouchons de plus de 50 km, causés entre autres par des barrages routiers. Pour venir de Kyiv, il faut faire un assez grand détour et la route à prendre change fréquemment à cause du danger de tirs d’obus.

Nous avons eu quelques discussions et clarifications autour de ces évacuations. Le moyen de transport le plus sûr actuellement serait le train. Par contre, rentrer dans un train à Kyiv ou une autre ville attaquée par les Russes, c’est l’horreur et pratiquement impossible pour des femmes avec des petits enfants ou des personnes âgées. Il y a dix fois plus de partant·es que de places disponibles.

Alors il est clair que nous allons intensifier nos efforts et multiplier les moyens pour ces évacuations, tant qu’elles seront possibles. Il y a aussi une grosse demande pour des ambulances qui seront employées pour l’évacuation des gens alités ou blessés. Nous sommes en train d’en acheter avec l’argent de l’association NeSTU, en Allemagne et en Lituanie. Vous imaginez que la mise en réseau et les efforts de logistique prennent une grande part de notre temps et énergie. Si vous voyez une belle ambulance à acheter pas trop chère, tenez-nous au courant.

Encore une info de nos proches : un ami de longue date a été mobilisé. Il a posté sa photo en uniforme sur Facebook, ce qui aurait fait rire en d’autres circonstances. Il est l’un des activistes pour les droits humains le plus connu en Ukraine et notre ami depuis 20 ans. Croisons les doigts que tout ira bien pour lui. Pour qu’il n’y ait pas de confusion, il y est allé de son plein gré.

10 mars : 15e jour de guerre

Salut tout le monde,
ce matin cela fait exactement deux semaines que l’armée russe a attaqué l’Ukraine. Plus de 2 millions d’Ukrainien·nes ont quitté le pays, encore beaucoup plus se sont déplacé·es à l’intérieur du pays.

[...]

En Transcarpatie, l’effondrement de l’approvisionnement annoncé aux premiers jours de la guerre n’a pas eu lieu. Il y a certains problèmes, par exemple au niveau de l’essence (vente limitée à 20 litres par voiture) et du remplissage des bonbonnes de gaz. Mais vu ce qui se passe à l’Est, ici c’est le paradis. Dans nos rues et les magasins, l’on voit majoritairement des gens qui ont fui la guerre. Probablement, il n’y a pas de statistique, le chiffre des habitant·es de la région qui sont parti·es à l’étranger équivaut au moins au nombre des nouveaux/elles arrivé·es.

Hier, j’ai eu l’occasion de parler avec une jeune femme de Kharkiv. Elle donne des cours d’animation vidéo aux enfants réfugié·es chez nous au gîte. La plupart de ses proches restent toujours à Kharkiv et ne veulent pas partir. Iels vivent dans des quartiers du Centre qui n’ont pas été bombardés. Ceux des quartiers Est et Nord-Est sont partis à 100–200 km en direction du Centre de l’Ukraine. Pourtant, il y a de grands problèmes dans la vie quotidienne, par exemple au niveau des médicaments. Mais voici la tendance : une grosse majorité des gens reste jusqu’à ce que la situation devienne complètement invivable. Ce qui implique que quand ce sera le cas, ces millions de personnes qui partiront auront besoin d’encore beaucoup plus d’aide car iels ne sont pas préparé·es, ni matériellement ni mentalement, à se trouver loin de chez eux.

[...]

Zelensky a déclaré hier que l’Ukraine est prête à renoncer à un éventuel statut membre de l’OTAN en échange de la paix et de garanties de sécurité. Peut-être ce sera la porte de sortie pour le Kremlin qui s’est visiblement bien planté dans son estimation du rapport de forces. Il y a de nombreux témoignages fiables sur la démoralisation des troupes russes. Mais en attendant, ce sont des gens qui meurent ici, sont blessés et traumatisés.

[...]

Évacuations. Changement de stratégie
Nos priorités restent l’accueil et le transfert des réfugié·es vers l’étranger et l’évacuation des régions chaudes. L’évacuation de Kyiv et de Kharkiv devient de plus en plus difficile. Il nous a fallu changer de tactique. Nos chauffeur·euses ne peuvent plus rentrer au centre de Kyiv. Maintenant, on organise des points de rencontre en dehors de la ville. De là, on les emmène vers Khmelnitski, puis ceux·celles qui le veulent sont emmené·es par d’autres bus vers la Transcarpatie. De Kharkiv, la stratégie est encore différente. Là aussi, le plus important et compliqué est la sortie de l’agglomération, assurée par des locaux. Nos chauffeur·euses s’occupent du transfert vers la ville Svitlovodsk en bord du Dnipro. De Svitlovodsk, il y a différentes possibilités de départ, y compris vers la Pologne, dont nous n’avons pas à nous occuper. Donc, les véhicules qui arriveront à partir de demain chez nous serviront en premier lieu pour ces départs de Kharkiv. Nous attendons ces bus aussi pour transmettre des médicaments directement aux volontaires sur place.

Vous voyez que la situation change constamment et d’un jour à l’autre. Aussi, la guerre n’a pas tout à fait anéanti la lenteur de la bureaucratie ukrainienne et nous étudions les différentes possibilités d’enregistrer nos véhicules venants de l’étranger. Nous donnons directement les ambulances à nos ami·es à Drohobytch en les passant par la Pologne (Przemyśl). Iels savent comment faire et elles serviront là où il y en a le plus besoin.

Chantiers
Nous avons appris que trois artisan·es se mettent en route de l’Allemagne ce matin pour nous donner un coup de main pour aménager plus de logements près de Zeleny Haï et au village. Il y en a beaucoup besoin. Hier, nous avons eu à ce propos une discussion avec nos ami·es de Louhansk qui se sont réfugié·es chez nous. Il s’avère qu’iels sont beaucoup plus pessimistes que nous (ou que moi, peut-être) sur l’évolution du conflit dans les prochaines semaines et mois et au premier abord ne voyaient pas le sens de de s’occuper de logements alors que l’armée russe sera bientôt ici. Sievierodonetsk, ou iels habitaient depuis 2014, a connu les bombardements les plus violents depuis le début de la guerre hier dans la nuit, ce qui explique probablement leur état d’esprit. Mais finalement iels trouvaient quand même que c’est une bonne idée de participer à des chantiers et de sortir de la léthargie.

Passages de frontières
Le passage de frontière reste pénible pour ceux et celles qui n’ont pas de passeport biométrique. Six heures d’attente à la frontière hongroise pour les formalités. Mais, en général, l’on constate que les départs deviennent petit à petit plus simples. Il y a des correspondances par train de Chop vers la Slovaquie. Hier, il y a eu une bonne nouvelle. Il est désormais possible de passer la frontière avec la Roumanie sans passeport biométrique et d’entrer ensuite dans l’espace Schengen par la Hongrie. Avant, c’était impossible. Pour entrer en Ukraine, il n’y a pas de file d’attente ou presque pas.

Discussions nocturnes et pour l’après-guerre
Le passage de nos ami·es roumain·es de Rosia Montana nous a donné un petit avant-goût des discussions qui devront sans aucun doute avoir lieu entre nous, à Longo maï et dans la gauche internationale en général. Comment se positionne la gauche ukrainienne dans ce conflit ? Que veut dire pacifisme dans notre situation ? Pourquoi un très grand nombre de nos ami·es anarchistes ont rejoint l’armée et les unités de défense territoriale ? Quelle différence entre l’impérialisme russe et américain ? Est-ce qu’il est légitime de comparer l’agression russe en Ukraine à celle des USA en Irak (voire le texte des Zapatistes du Chiapas)...?
Qu’il serait beau, prochainement, d’avoir l’occasion et le temps pour des discussions pacifiques.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :