« Les révolutionnaires n’ont pas eu d’autre choix que de s’armer »

Récit d’Alep - Entretien avec L, exilée kurde syrienne.

En Route ! - paru dans lundimatin#135, le 28 février 2018

La révolution syrienne vit peut-être ses dernières heures sur le terrain, dans la région d’Idlib, dans la Ghouta bombardée quotidiennement et à quelques autres endroits du sud du pays. Elle subit à la fois la pression meurtrière du régime et de ses alliés russes et iraniens, et la division en interne du fait de factions armées dominantes qui poursuivent leurs propres intérêts.
D’un autre côté, « les kurdes », ou plutôt le PYD (Parti Kurde Syrien affilié au PKK de Turquie) et ses alliés, après avoir tiré profit de leur position stratégique auprès de la coalition anti-État-Islamique emmenée par les États-Unis, se retrouvent soudainement isolés face à la Turquie, bien décidée à ne pas leur laisser le nord de la Syrie. Après des mois d’escarmouches et de tergiversations diplomatiques, la Turquie d’Erdogan, s’étant assurée l’inaction des Russes (et peu ou prou celle des États-Unis...), a engagé ses troupes et son aviation contre le canton kurde d’Afrîn au nord-ouest de la Syrie.
Alors que tant de « révolutionnaires » sincères de par le monde se disent prêts (ou le font déjà) à aller défendre la nouvelle « patrie de la révolution communaliste », le Rojava, contre les troupes d’Erdogan, voilà donc le boucher de Damas, fossoyeur d’une génération entière de jeunes « révolutionnaires » syriens qui se mêle de la partie.
Il y a quelques mois, nous avons croisé le chemin de L., exilée kurde originaire d’Alep. C’est dans cette ville qu’elle a passé les premières années de la révolution syrienne à lutter avec ses amis arabes et kurdes syriens pour la chute du régime de Bachar Al Assad. Bien souvent contre l’avis de sa propre famille qui considérait, comme beaucoup de kurdes syriens, qu’en fait de « révolution » il s’agissait d’une « affaire entre arabes », elle a couru toutes les manifestations d’un bout à l’autre de la ville, tentant de rallier aussi la jeunesse kurde à la cause d’un changement de régime.
Le récit de L. éclaire les événements présents d’une lumière inédite. Elle nous parle depuis une de ces zones troubles où se déterminent des engagements existentiels singuliers. Engagements qui ne peuvent jamais entièrement rentrer dans le rang des lignes de partage officielles. Lignes de partage taillées à la hache de la propagande par ce qui, sous divers masques, s’apparente presque toujours à de la contre-révolution. Il y a là peut-être plus d’enseignements à tirer pour la révolution telle qu’elle continue, que dans tous les traités de géopolitique que biberonnent les commentateurs de l’époque.

Quand les choses ont commencé en Syrie, j’étais à Alep, où je suis née et où j’ai toujours vécu. On regardait les infos et on essayait d’établir des contacts avec ce qui se passait ailleurs en Syrie, parce que c’était difficile à ce moment-là, à Alep, de trouver des gens qui croyaient vraiment en la révolution et qui soient prêts à y prendre part. Donc la première chose qu’avec mes amis on a essayé, c’était de trouver des contacts à l’université, pour faire des manifs et d’autres actions contre le régime. On voulait faire ça à l’université. On s’est donc regroupés et on a essayé de trouver plus de gens, de contact en contact, et à la fin on est devenu un grand groupe. On organisait des manifs dans les différentes facs d’Alep. C’était difficile de le faire dans ma fac, la fac des beaux-arts. Il y avait des gens qui organisaient l’agenda des manifs tout autour d’Alep, ils nous donnaient les dates et les heures dans chaque faculté, et on se les passait de personne à personne. On se rassemblait, mais de façon pas trop voyante, on ne se parlait même pas entre nous, on était juste là un peu dispersés et puis quelqu’un commençait et on le rejoignait tous. C’était dur parce qu’après, la police et les shabiha, ces hommes de main en civil qui travaillaient pour les puissants du régime, entouraient la fac, et quiconque quittait la manif était intercepté, et souvent emmené en prison etc.

Voilà comment on a commencé à l’université. Après on a eu d’autres contacts pour faire des choses en dehors du campus. On allait dans ces quartiers populaires qui étaient devenus connus pour faire de grosses manifs et où la police n’osait pas mettre les pieds. Des quartiers plutôt conservateurs à la base, dans le sens religieux, mais pas ultraconservateurs – avec des gens chouettes, et où je pouvais aller sans me couvrir la tête. On allait donc là, avec le groupe qu’on avait formé et qu’on appelait « Printemps d’Alep », formé de Kurdes, d’Arméniens, d’Arabes musulmans ou de chrétiens, qui s’opposaient ensemble au régime. Au début on était tous dans la révolution et on ne parlait pas de nos différences, mais après, beaucoup sont sortis de ce groupe et ont pris différents partis dans la révolution. Au début tout le monde était simplement contre le régime.
Au bout d’un moment la révolution a commencé à devenir vraiment puissante à Alep et la police et le gouvernement n’arrivaient visiblement plus à briser le mouvement… pourtant ils y avaient mis les moyens, pour arrêter le mouvement ici ! Je crois qu’ils ont davantage laissé faire dans d’autres villes comme Deraa et Homs, mais Alep était essentielle pour eux, parce que c’était une ville emblématique et riche, avec de grosses industries etc. Et puis Alep est naturellement ouverte sur la Turquie.

En route ! : Comment s’organisait les manifestation à Alep avant que la ville ne soit séparée en deux entre le régime et les opposants ?
Les manifestations se déroulaient dans les quartiers populaires de la ville. Lorsque quelqu’un était arrêté ou abattu, quand quelqu’un de l’armée était tué par le régime parce qu’il avait refusé de tirer sur les manifestants dans d’autres villes, quand la famille à Alep recevait le corps, on organisait des marches. On les organisait toujours le vendredi, sous forme de procession pour le martyr, même quand il s’agissait de manifestations pour demander des droits et contre l’injustice. Tous les gens d’Alep étaient là, étudiants ou non, travailleurs, médecins, avocats. L’armée a essayé de nombreuses fois d’arrêter ces manifs, et quand c’est devenu vraiment violent, c’est dans ces quartiers qu’ils ont créé une chose appelée… enfin ce n’était pas encore une « Armée Libre », mais comme un embryon d’armée libre. Elle s’organisait à l’intérieur du quartier, avait des armes, et leur but était de protéger les manifestations. C’était bien au début, et puis ça a assez vite mal tourné, quand Alep a été divisée en deux parties, une pour le régime et l’autre pour l’Armée Syrienne Libre (ASL). Je circulais toujours entre les deux parties, c’était pas facile mais c’était possible. J’habitais dans la partie contrôlée par le régime mais avec mes amis, on se rendait dans l’autre pour la soutenir.
En route ! : Comment cette frontière entre les deux zones se matérialisait ? Il y avait des checkpoints ?
Non. C’était plutôt une zone vide, où il y avait des snipers appartenant au régime, dont on ne savait pas où ils se cachaient et qui tiraient sur les gens qui traversaient cette grande rue déserte. De l’autre côté de la rue, du côté de l’ASL, tout était fermé ou totalement détruit et c’était dangereux d’y passer. Ensuite l’ASL a commencé à établir des checkpoints, pour contrôler qui était dans les voitures ou dans les camions, à demander les cartes d’identité etc. Puis le Jabhat Al-Nosra est arrivé dans la zone. Au début je n’ai pas senti la différence. Je n’ai pas senti que l’ASL devenait le Jabhat Al-Nosra, ou quelque chose du genre. Ils avaient leur drapeau noir, ils le mettaient aussi sur leur front, mais j’avais l’impression que c’était les mêmes gens du quartier qu’avant, qui se mettaient juste ce drapeau. Mais peu à peu j’ai vu qu’il y avait aussi des gens venus d’ailleurs, et qui ont commencé à tuer la révolution civile à l’intérieur de la zone. A partir de ce moment, ils ont kidnappé beaucoup de personnes et les ont tuées, notamment beaucoup de nos amis activistes qui vivaient là. Ils visaient beaucoup ceux qui avaient des rôles importants, qui étaient médecins et qui faisaient tourner un petit hôpital local dans la zone, ou une école, tout ce genre de choses. Donc ils étaient kidnappés ou tués ou ils s’enfuyaient, après que le Jabhat Al-Nosra (JAN) en ait arrêté beaucoup. Donc, le régime et l’Armée Syrienne Libre, et ensuite le Jabhat Al-Nosra, se tiraient dessus. L’armée loyaliste envoyait des avions et des bombes, et l’ASL des obus.

En route ! : Il y avait encore une distinction entre l’Armée Syrienne Libre et Jahbat Al Nosra ?
Oui, il y avait les deux qui travaillaient ensemble, qui avaient des désaccords entre eux, mais qui ne les affichaient pas trop. À ce moment il y avait Zahran Allouche qui dirigeait le JAN. C’est lui qui faisait tirer des obus sur les quartiers tenus par le régime à Alep.
En route ! : Dans le quartier où tu vivais, côté régime, les obus du JAN tombaient ?
Oui. Tout le temps. C’était vraiment terrible. Je pouvais entendre les avions qui lâchaient des bombes de l’autre côté, qui étaient loin pourtant, et après dix minutes ou un peu plus, le JAN répliquait. Et de la même façon que le régime tirait sur les quartiers civils, sans spécialement viser les lieux où se trouvaient le JAN ou l’ASL, eux faisaient pareil. Ils ne savaient pas sur quoi ils tiraient exactement. Ils s’en foutaient. Et je pense que ça a été un des plus gros problèmes dans la révolution. Ça a coupé Alep en deux. Les gens qui vivaient côté régime et soutenaient la révolution, disaient, « c’est pas de notre faute si on habite ici, et eux nous bombardent ! »
En route ! : Tu penses qu’ils auraient pu faire autrement ?
Je ne sais pas s’ils savaient ce qu’ils faisaient. Ils s’en foutaient. On aurait dit que dans leur esprit, plus personne ne soutenait la révolution de l’autre côté… ce qui était faux. On était nombreux. Ou alors ils disaient : « si vous soutenez vraiment la révolution, venez de notre côté ! ». Mais beaucoup de gens, par exemple, étudiaient dans les écoles et les universités, et ne pouvaient pas tout quitter comme ça. Et donc il devenait difficile de se comprendre, de part et d’autre. Et à un certain point, 2013, début 2014, les deux côtés ont totalement fermé la frontière, et on ne pouvait plus passer.
En route ! : Et pourquoi les zones se sont établies de cette façon ? Pourquoi c’était l’est d’Alep qui était aux mains des rebelles ?
Parce que c’était la zone la plus pauvre, qui souffrait le plus du régime. Il n’y avait rien là-bas. Même les rues étaient en mauvais état. Alors que moi je vivais dans un quartier riche. Presque toutes les institutions, comme la mairie, étaient de notre côté, et tous les lieux importants de l’État aussi. C’est pour cela qu’à l’est ils étaient plus enclins à soutenir la révolution. Et quand la révolution a commencé et que des gens ont quitté leurs maisons parce que ça devenait dangereux, ils venaient à l’ouest de la ville, où il n’y avait plus de logements de libre. Le gouvernement ne s’est jamais occupé d’eux, il n’en a jamais parlé. Alors on a formé des groupes de volontaires civils, nous avons vidé toutes les écoles, c’était durant l’été, nous avons sorti tout le mobilier et accroché des couvertures pour faire des séparations, et les « déplacés » s’y sont installés. Il y avait beaucoup d’écoles et d’autres types de lieux, on y travaillait et personne ne nous posait de questions, on ne parlait pas trop non plus, on avait peur…
En Route ! : Il n’y avait aucun cadre officiel à ça ?
Non, on l’a juste fait avec les jeunes qui avaient participé à la révolution et qui étaient restés à l’ouest . On s’organisait dans des groupes facebook…
En route ! : Vous ne subissiez pas de pressions ? Le gouvernement vous laissait faire, ça l’arrangeait ?
Je ne sais pas. Après un temps, pas mal d’entre nous ont été arrêtés, et les autres se sont enfuis. Et le gouvernement les a remplacé par des gens acquis à sa cause. Pour continuer ce qu’on avait commencé... et prendre l’argent des réfugiés…
En route ! : Mais c’était toujours possible pour les personnes comme toi, de la révolution, de s’organiser, de se retrouver, de se parler ?
On se retrouvait, on parlait, mais on avait toujours peur. On ne travaillait qu’avec ceux dont on était bien sûrs qu’ils étaient de notre côté. Des gens de confiance. On faisait très attention. Je ne sais pas comment on se débrouillait, mais ça marchait. Parfois il se disait à propos de certains que c’était peut-être des espions, mais je ne crois pas. Ils étaient toujours du côté de la révolution ! La vie à Alep était dure, même du côté tenu par le régime. Par exemple, hier je parlais à ce camarade, qui me disait : tu ne soutiens pas l’ASL, ça veut dire que tu ne soutiens pas la révolution ! Et ça m’a vraiment rendue furieuse. Il me jugeait, il semblait dire : qu’est-ce que tu fous ici, tu n’es pas une révolutionnaire ! Et ça m’a rendue furieuse, mais je n’ai rien répondu, je ne pouvais pas, mais je me disais à moi-même, comment peux-tu me dire qui je suis !? J’étais dans la révolution alors que l’ASL n’existait même pas encore, et on y était tous ensemble, pas parce que quelqu’un nous aurait dit ce qu’il fallait faire !
En route ! : Comment ça se passait pour l’ASL à Alep, entre eux et le Jabbat Al Nosra [1] ?
Par exemple, Zahran Allouche, du Jahbat Al Nosra, faisait partie de ces jihadistes de la prison de Zednaya. Ce sont ces gens, incarcérés depuis la guerre en Irak que le régime a libéré des prisons. Voilà le rôle que le régime a joué dans cette dénaturation de la révolution. Les révolutionnaires syriens ici parlent de Allouche comme d’un ennemi de la révolution, mais à un moment c’est lui qui commandait les troupes à Alep est, et c’était lui qui, au nom de l’Armée Syrienne Libre, faisait tirer des obus sur la partie ouest de la ville ! Depuis un moment, je ne peux plus dire si je suis pour ou contre l’ASL, parce qu’au tout début, l’ASL et la révolution, c’était la même chose, les mêmes personnes, aujourd’hui ce n’est plus du tout aussi clair… Moi je ne peux pas dire si je suis avec l’ASL, parce que je ne sais pas qui c’est, maintenant. Au début quand j’allais dans l’est de la ville, l’ASL c’était les gens du quartier, après ça a changé… mais je ne peux pas dire non plus que je suis contre l’ASL, car j’ai des amis, des camarades d’école, qui sont toujours dedans… et je sais que c’était des gens qui croyaient dans la révolution, sans idéologie religieuse. Alors, en tant qu’idée, je soutiens l’ASL, et je ne suis pas du tout contre les armes, parce que contre ce régime-là, tu ne peux pas gagner sans armes. Je ne vis pas dans des rêves de fleurs et de papillons, j’ai vu ce que le régime a fait aux gens, comment il les fusillait, alors qu’on n’avait pas de fusil à ce moment-là. Il tirait dans le tas. Les révolutionnaires n’ont pas eu d’autre choix que de s’armer. Je ne les juge pas, d’avoir tué à leur tour. Et donc, bien sûr que je soutiens l’idée de l’ASL, mais je ne peux plus dire que je suis avec. Je ne sais plus qui c’est et pour quoi ils se battent !
En route ! : L’ASL n’est sûrement pas la même chose non plus d’une ville à l’autre, non ?
Je pense qu’à Alep ça été totalement différent des autres villes. J’ai rencontré beaucoup de personnes de Homs, qui disaient des choses formidables de l’ASL, parce qu’ils ont vécu ensemble… Nous, on était coupés en deux, et c’était très dur.
En route ! : Penses-tu qu’il y a un lien avec la proximité de la frontière turque, et que la Turquie a davantage influé sur la rébellion à Alep qu’ailleurs ?
Oui, et beaucoup de rebelles d’Alep-est aiment le gouvernement turc, vraiment. Et ils soutiennent Erdogan. La vie en Turquie, c’est la vie dont ils rêvent, et pour eux c’est ça la démocratie ! Et concernant le mouvement kurde, au début de la révolution tout le monde était ensemble contre le régime, et un des mouvements les plus massifs et connus qui y a participé (c’était pas un parti, mais tout comme, une sorte d’organisation civile) était kurde. C’était Ta’akhi, qui signifie fraternité. C’était eux qui organisaient les manifestations dans les quartiers kurdes : Sheikh Maqsood, Ashrafiya…
En route ! : Sheikh Maqsood était déjà un quartier essentiellement kurde avant la révolution ?
Bien sûr. A 70 %, environ, c’était kurde. Et c’était des quartiers qui s’opposaient déjà au régime avant la révolution. Ils faisaient déjà des manifestations bien avant 2011.
En route ! : Ils n’avaient pas de relations particulières avec le PYD ?
Non, ils étaient juste kurdes.

En route ! : Mais le PYD était présent à Sheikh Maqsood avant la révolution, ou il est arrivé après ?
Après. Sous le régime, il ne pouvait pas y avoir de parti armé kurde en Syrie ! Ça aurait été la guerre ! Ils sont arrivés après, et ils ont été sacrément violents avec nous, qui étions kurdes et contre le régime. Ils disaient, c’est pas notre problème, c’est un problème entre arabes… Ils étaient contre le régime, mais pas du côté de la révolution. C’est ce qu’ils ont toujours dit. C’est pourquoi nous qui étions kurdes dans la révolution, on était opposés à eux. Nous on faisait ces manifs, et on ne faisait jamais ce qu’ils voulaient nous faire faire. Comme de crier des slogans en kurde, comme « Liberté pour Öcalan »… Il est en Turquie, et nous on faisait la révolution en Syrie… Puis ils ont dit, on va protéger nos quartiers à nous les kurdes, Sheikh Maqsood et Ashrafiya, des autres parties de la ville. Et le régime les a laissé faire, sans doute parce qu’il était occupé à bien d’autres choses et qu’il s’est dit, « ceux-là, je m’en occuperai plus tard ». Pour le régime, l’essentiel était que l’ASL ne prenne pas ces zones-là. Parce que c’est des quartiers immenses, et qui sont proches des quartiers pro-gouvernementaux comme Basha. Et donc, le PYD a créé comme un verrou entre certaines zones du régime et celles de l’ASL. Quand on pouvait encore passer par là, on pouvait arriver en une heure d’un côté à l’autre de la ville, mais après que le PYD ait fermé le chemin, il fallait dix heures pour passer d’un côté à l’autre.

En route ! : Mais toi en tant que kurde, tu pouvais encore aller à Sheikh Maqsood ?
Non et ils avaient aussi fermé du côté du régime
En route ! : Mais tu as de la famille là-bas ?
Oui. Une femme de ma famille est venue dans notre quartier, elle est devenue ma voisine. Parce que c’était vraiment dangereux. Le régime les bombardait quand même. Donc ils étaient davantage en sécurité en venant du côté du régime. Et pourtant, j’ai eu des obus qui sont tombés dans la porte de mon immeuble, et sur le toit, et l’immeuble était pas mal ruiné et dangereux, il y avait des dangers de partout et beaucoup de mes voisins sont morts. Mais comparé au reste d’Alep on était en sécurité.
En route ! : Tu vivais loin des quartiers est ?
J’étais proche d’Ashrafiya. Mais mon quartier était connu en tant que quartier chrétien. Il était relativement préservé. Le régime a bombardé Sheikh Maqsood, pas beaucoup, une ou deux fois, et tous les gens ont dû quitter la zone. L’ASL aussi a essayé de nombreuses fois d’entrer dans le quartier, mais elle n’a pas réussi. Les habitants ont eu très peur et presque tous ont dû quitter Sheikh Maqsood et Ashrafiya et rejoindre l’est de la ville. Les trois armées se battaient dans la zone kurde. Mais je pense que c’était juste une stratégie du régime, de faire comme s’ils voulaient conquérir le quartier, parce qu’à la fin ils l’ont laissé aux kurdes. Et le PYD était là, et la partie moche c’était qu’ils sont entrés dans les maisons laissées vides après les combats, et qu’ils ont volé. Ils ont tout volé. Les meubles, les frigos… tout. Les troupes de Bachar étaient entrées dans le quartier, avaient pillé plein de choses et sont ressorties, mais le PYD a fait la même chose. Cette nuit-là, il y avait eu du vacarme, et quelqu’un avait fait courir la rumeur que l’ASL était en train d’entrer dans le quartier pour tuer tout le monde, alors tout le monde est parti en courant au milieu des balles, et le PYD et le régime ont tout raflé… à dire vrai, l’ASL aussi. Tous les trois ont volé. C’était une belle ironie, les trois, qui prétendaient « libérer » le quartier se partageaient le butin ! Pour une fois ils avaient coopéré ! Ils passaient avec de gros camions, et se partageaient les objets, à moi les frigos, à toi les machines à laver… beaucoup de ces choses sont parties à Kobané. Ils les vendaient là-bas. Ma tante qui vit là-bas m’a dit qu’ elle avait ouvert un frigo, et qu’ il y avait encore des légumes à l’intérieur. Ils n’avaient même pas pris le temps de les vider. A la fin, le PYD contrôlait donc Sheikh Maqsood et Ashrafiya, et le JAN voulait prendre la zone, et la guerre a alors continué entre ces deux partis.

En route ! : Pour mieux comprendre la composition dans les zones kurdes : tu disais qu’il y avait des groupes pro-révolution à Cheikh Maqsood, et puis quoi ? Le PYD est arrivé et a décidé qu’il n’y avait pas d’autre façon possible de s’organiser qu’avec eux ?
On avait un point là-bas, où on allait pour faire les manifs, on était nombreux, pas seulement des Kurdes, mais c’étaient les Kurdes qui l’organisaient. Quand on le faisait, ils nous laissaient faire pendant dix, quinze minutes, et puis ils arrivaient en courant avec des bâtons…
En route ! : Les miliciens du PYD ?
Oui. Et ils nous disaient, non, vous ne pouvez pas faire ça ici, faites-le dans votre zone si vous voulez, mais pas ici. Parfois ils ne disaient rien, c’était fou, j’avais du mal à comprendre ce qu’ils voulaient vraiment. Parfois ils nous laissaient faire, et d’autres fois ils attaquaient. Et puis la guerre a commencé et il n’y a plus eu de manifestations là-bas. Alors même les Kurdes qui étaient actifs dans le quartier déménageaient leurs locaux à l’est d’Alep, dans la zone de l’ASL.
En route ! : Qui ça ?
Ceux qui organisaient les manifs contre Bachar. Ils sont partis parce qu’il y avait trop de tension. Je n’ai jamais senti que le PYD était prêt à les tuer, mais il pouvait les arrêter. Une sorte de punition. J’avais beaucoup d’amis qui ont été séquestrés par le PYD, qui étaient kurdes et travaillaient dans la révolution ; ils les séquestraient, les gardaient un certain temps et les laissaient partir. Peut-être qu’ils demandaient de l’argent. Ils avaient cette habitude de rançonner un peu, comme tous les groupes. Le régime, lui, pratiquait énormément la séquestration. Une personne qui travaillait réellement à fond pour la révolution, comme Kamal Ahmad, l’un des activistes kurdes les plus actifs à Alep, il a été séquestré par le régime. Le régime était contre tout le monde, peu importe s’ils étaient kurdes ou pas. Et jusqu’à aujourd’hui on ne sait pas où il est, s’il est mort ou pas, et c’est pareil pour beaucoup d’autres amis tel que Shiyar Ahmad.
En route ! : As-tu le sentiment que le fait que le JAN ait pris le pouvoir si vite à Alep-est est lié au fait que les gens y sont plus conservateurs et religieux qu’ailleurs ?
Je pense que c’était surtout parce que c’était très important pour le JAN d’être à Alep, mais je ne pense pas que les gens le soutenaient au départ. Certains, oui.
En route ! : Tu as entendu parler des manifestations de civils contre le Jahbat Al-Nosra à Idlib par exemple, il y en avait à Alep ?
Oui. On y a participé des fois, mais ce n’était pas très puissant. Les gens avaient très peur du JAN. Et je sais que les activistes civils qui y travaillaient pour la révolution disaient aux gens : « comment ça, vous étiez contre le régime et vous n’avez plus peur du régime, comment pouvez-vous aujourd’hui avoir peur du JAN ? »... Et puis quand le régime a coupé l’eau et l’électricité et l’internet, ce qui rendait la vie très dure dans la zone et faisait que les gens n’avaient plus l’énergie de penser à la révolution ou à changer les rapports de force, c’était la survie qui importait. Moi-même je n’avais plus le temps. Je n’avais réellement plus le temps d’y penser, parce que pendant un mois j’ai vécu sans électricité, et donc sans eau, ça allait ensemble. Donc il fallait aller aux mosquées pour prendre l’eau, remplir des jerricans. Les gens étaient épuisés. Et quand ils ont coupé la ville entre l’est et l’ouest, les prix ont beaucoup monté. Je ne sais pas comment c’était de l’autre côté, je pense que c’était cher aussi là-bas, mais pas autant que du côté du régime où les prix se sont vraiment envolés.
En route ! : Mais à un certain point, l’est d’Alep a été complètement encerclé, non ? Dans les derniers mois…
Oui. C’est juste. Mais avant c’était pas comme ça. Je parle de 2013, 2014. Et en 2015 aussi il n’y avait ni eau ni électricité, mais on a trouvé d’autres solutions. On avait de gros groupes électrogènes, chaque petit groupe de maisons mettait de l’argent ensemble pour en acheter un. Après c’est devenu un gros marché, où certains se sont enrichis, et que le régime a voulu contrôler. Donc ils l’ont interdit, et ils ont posé des limites d’argent (qu’on pouvait y dépenser) et des limites d’heures pendant lesquelles on pouvait l’utiliser, puis ils ont réservé ce commerce à des gens qui leur étaient fidèles. Au début c’était des entrepreneurs opportunistes qui le faisaient. Dans mon quartier, les gens ne s’intéressaient plus à la révolution. Ils voulaient juste aller à l’école, à l’université, avoir leurs diplômes, et quitter la Syrie. Pour d’autres l’important c’était juste de garder leur travail. Beaucoup avaient perdu leurs maisons et étaient obligés de louer des appartements, et ils pensaient à l’argent tout le temps. Et les quelques personnes qui travaillaient encore pour la révolution étaient très fatigués. L’esprit de la révolution avait disparu. Et puis les Kurdes ont eu beaucoup de problèmes avec la révolution syrienne... je parle des kurdes révolutionnaires, je ne considère pas que le PYD en fasse partie. Je parle d’autres partis, comme le Yakati, « Nous sommes unis », un parti de gauche aussi mais pas affilié au PYD. Mais tous les partis kurdes, en Syrie, Iran, Turquie, Irak, même s’ils n’ont pas les mêmes idées, ne s’affrontent pas entre eux. C’est ce que j’essayais d’expliquer à mes amis arabes dans la révolution, mais ils ne l’ont jamais compris. Les Kurdes, eux, n’en sont jamais venus au point de se dire : entre-tuons-nous parce qu’on n’est pas d’accord ! Même ceux qui ne veulent pas un état kurde et qui veulent seulement défendre leurs droits, ne sont pas contre ceux qui veulent un état kurde. Je pense que c’est difficile à comprendre pour les arabes, et pour les révolutionnaires. Parce que c’est pas une chose nouvelle. C’est une cause tellement ancienne. Il faut lire beaucoup pour comprendre le problème kurde.
En route ! : Au-delà des divergences politiques, tu sentais des préjugés anti-kurdes parmi les révolutionnaires ?
Oui. C’est très profond. Et nous on disait toujours, on avait des problèmes entre nous avant la révolution, on ne peut en rejeter la faute ni sur la révolution ni sur le régime, c’est entre toi et moi. « Ah tu es kurde, tu ne peux pas travailler avec moi… t’es kurde, t’es tout juste bon à nettoyer les chaussures, tu peux pas être aussi civilisé que moi. » C’est leur façon de penser, et ils refusent de le reconnaître. Mais tu peux le sentir et le voir. Mais celui qui ressent ça a honte de l’admettre. Ils disent « vous les Kurdes, vous les Kurdes ». Moi je suis du côté de la révolution, alors je leur dis : « pourquoi vous m’accusez, moi, de ce que fait le PYD ? Je ne suis pas dans ce parti. Je ne suis pas responsable de ce qu’ils font ». Je ne m’oppose pas totalement à eux, mais je suis contre leur idéologie et contre plein d’autres choses qu’ils font, parce que ça ressemble tellement à ce que fait le régime. La façon de traiter les gens, comme le fait d’enrôler les jeunes de force au service militaire… c’est comme ce que fait le régime.

Au sein de la révolution, les revendications kurdes n’ont jamais vraiment été entendues. Les droits que les Kurdes réclamaient, depuis le début, c’était le droit d’avoir notre langue à l’école, le droit d’avoir notre représentation politique, nos partis, et d’admettre que le Kurde est la deuxième langue de Syrie, et d’enlever le mot « arabe » du nom de l’état, « République Arabe de Syrie »… et toutes ces demandes ont été rejetées par les partis révolutionnaires. Certains disaient, oui oui, mais non. Ce n’est jamais arrivé. Lors du grand meeting que le Conseil national Syrien (une des voix de l’opposition en exil) a fait en Turquie, une bonne partie des représentants qui avaient fait le déplacement étaient kurdes, et ils ont demandé la reconnaissance de ces droits par les instances « officielles » de la révolution, mais ça leur a été refusé.
Beaucoup de révolutionnaires sur le terrain ne soutiennent pas le « Conseil National Syrien », mais c’est une force réelle. Ils parlent au nom de la Révolution, ils ont des médias… enfin ils ont répondu : ce n’est pas le moment de parler des problèmes kurdes. Quand on aura gagné, on en parlera… peut-être. Et ils ont dit, les Kurdes nous ont trahi. Et alors, tous les Kurdes qui s’étaient engagés dans la révolution, comme moi et mes amis, qui croyaient en la révolution, après ça on a changé un peu d’idée. On a vu qu’on nous rejetait toujours, alors qu’on en faisait partie comme n’importe qui d’autre… 

En route ! : C’est pour cela que beaucoup de Kurdes ont pris leurs distances avec la révolution ?
Oui. Ils avaient sincèrement voulu participer à la révolution et travailler vraiment ensemble avec les arabes, mais certains dans les rangs des révolutionnaires les accusaient, depuis le début, de vouloir l’indépendance. Dans les discussions avec les amis, à chaque fois que je disais quelque chose de critique, on me répondait : « c’est parce que toi tu veux l’indépendance ! ». Ils m’accusaient d’être en train de les trahir… Et pour beaucoup de Kurdes, de voir que les révolutionnaires arabes les traitaient comme le régime… ça a fini de les pousser vers le PYD. Je me souviens qu’on nous disait, « battez-vous avez nous, et à la fin si on gagne, on vous donnera des droits »… Mais ils ne parlaient jamais des Kurdes comme faisant partie de la Syrie. Ils les voyaient comme des gens du dehors, qui voulaient leur voler une partie du pays. Qui voulaient leur voler des villes, des villes kurdes dont ils ne savaient rien, où ils n’étaient jamais allés, et dont ils ne savaient pas comment les gens y vivent. Tu n’as aucune relation avec cette partie du pays, tu n’y as jamais été, et tu juges des gens sans les connaître, sans savoir comment ils vivent, et tu es persuadé que c’est ton gouvernement qui doit les contrôler ! Tu vis dans ton immeuble, dans ta maison, avec l’eau, l’électricité, tu vas à l’école, tu parles ta propre langue, et tu n’as jamais réfléchi à comment ces personnes dont tu parles vivent. Tu dénigres les droits de gens qui vivent bien souvent sans eau, sans électricité, alors que la rivière est juste à côté d’eux. L’Euphrate passe à côté d’eux, et ils n’ont pas droit à son eau. Il y a ce type avec sa fourgonnette d’eau et les gens qui lui courent après avec leurs jerricans… c’est une vie que les gens d’Alep et des grandes villes ne connaissaient pas. Si tu es kurde, tu te fais taper, tu sais pas pourquoi. Et j’ai beaucoup d’amies qui me disaient, je suis arabe, je déteste les kurdes, je ne sais pas pourquoi. Elles me disaient, j’ai aucune idée, c’est quelque chose en moi… et beaucoup ont prétendu qu’après la révolution elles n’avaient plus ce sentiment, mais ce n’est pas vrai… je leur disais : « vous l’avez toujours, et vous devriez commencer par le reconnaître ».

Beaucoup de mes amis qui se sont engagés dans la révolution ont abandonné les études. Ils ont tout abandonné et sont partis vivre de l’autre côté, à l’est, ils n’étaient pas religieux, certains étaient chrétiens, musulmans, arabes ou kurdes, ils étaient de gauche et ils voulaient se battre contre le régime, et avoir leur propre parti, pour combattre le régime. Ils voulaient avoir des armes et tout le reste, mais personne ne leur en a donné. S’ils ne rejoignaient pas les groupes religieux, ils n’avaient pas d’armes. Ils avaient même du mal à trouver des endroits pour vivre, ils vivaient avec des amis, puisqu’ils avaient laissé leurs maisons de l’autre côté… et à la fin ils ont été tués.
L’un d’entre eux a été kidnappé par le JAN et tué, l’autre a fini par travailler avec Ahrar Al-Sham, le principal groupe armé, religieux mais non-djihadiste, membre de l’ASL à Alep-est. Il n’était pas croyant, mais il faisait semblant, il prétendait être musulman… il a été tué dans un bombardement du régime.

[1Aujourd’hui renommé le Hayyat Tahrir al-Sham, le Jabbat Al Nosra apparu en 2012 dans le contexte de la révolution syrienne, est un groupe considéré comme la branche syrienne d’Al-Qaïda de 2013 à 2016. Le Front al-Nosra rompt avec al-Qaïda d’un commun accord le 28 juillet 2016 c’est à cette occasion qu’ils changent une première fois de nom.

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Mouvement 1 min 25 avr. 17
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