Les peupliers

paru dans lundimatin#299, le 9 août 2021

Quand vous aurez atteint le Petit Promontoire, le bois de Perséphone, ses saules aux fruits morts et ses hauts peupliers, échouez le vaisseau sur le bord des courants profonds de l’Océan ; mais toi, prends ton chemin vers la maison d’Hadès !
Homère, Odyssée, X.

les peupliers tremblent dans la lumière –
le feuillage des peupliers tremble
est-ce un souffle ?
Brice Jubelin, Éléments.

I

La lune était près de se coucher et rien ne troublait plus le sommeil des habitants de la cité ; sinon parfois quelque mobylette vrillant l’air chaud qui desséchait cette nuit de juin. Jean-Marc Valette fit coulisser un volet articulé au cinquième étage de son immeuble et discerna les frondaisons étiques d’un rang de peupliers à trente mètres devant lui. Ces sentinelles, immobiles depuis plusieurs jours, n’étouffaient plus dans leur murmure familier, la peur qu’il avait toujours eue de se réveiller mort ; elles se bornaient à occulter, bien qu’imparfaitement, la vue d’un champ en friche où pourrissait un hangar agricole. À l’intérieur, on apercevait au travers d’un grillage, des herses et des charrues rouillées, dont nul ici n’avait jamais connu l’usage.

Il avisa sur sa gauche, en contrebas, une silhouette assise sur le toit-terrasse d’un petit bâtiment cubique : l’étincelle d’un mégot projeté d’une chiquenaude fusa, une seconde personne se tenait légèrement en retrait ; il retourna se coucher, enviant ces adolescents qui n’embauchaient pas à six heures.

Depuis cet observatoire, Alexandre Rivat jouissait d’une perspective intéressante sur le travail de l’architecte. Devant lui, des lampadaires éclairaient par touches un paysage connu dont il ne percevait plus pour l’heure la laideur, si manifeste en plein jour, lorsque les crépis roses et beiges tranchaient péniblement sur le goudron et les pelouses jaunies. La nuit agissait comme une trêve esthétique dissimulant les teintes fades et la vétusté des matériaux à bas prix. Les cônes lumineux révélaient par endroits de larges allées de gravier ; elles desservaient les trois tours encadrant cet espace dévolu à l’agrément afin de le préserver des routes et des voitures, qui dormaient de l’autre côté des murailles alvéolées ; bornant des îlots de verdure de forme et de reliefs différents, elles finissaient par s’enrouler autour d’un disque central gazonné. On avait tenté d’insuffler du naturel grâce aux arbres et aux buissons qui coiffaient certaines buttes, mais tout ici, et cette volonté même, sentait fort le désir de gérer sa population ; des pensées qui assignaient chaque portion de l’espace à un usage étaient perceptibles : ici le jeu, là-bas, la rencontre et la conversation, plus loin la promenade.
L’éclairage public et le vin capiteux pouvaient donner momentanément à ce tableau l’aspect romanesque d’un habitat minimal destiné aux colonies de l’espace ; mais dans quelques heures, son caractère schématique dominerait à nouveau et avec lui le sentiment d’habiter une maquette.
Un crissement de plastique retentit sur la gauche sans qu’il puisse précisément le localiser ; il visa une plaque d’égout avec son mégot.
—  Partout dans la ville, ils en ont planté.
— De quoi, demanda la jeune fille ?
— Des peupliers, comme au cordeau et bien serrés. Pas du tout l’Apollon Citharède des arbres, comme le dit Giono quelque part.
— Où ?
— À Jules Ferry, en bordure d’en Jacca ou même au Cabirol.
— Non je voulais dire… Elle se ravisa et reprit : À la piscine aussi. 
— Ils n’ont aucune individualité. Ils entrent dans la composition de « barrières végétales », c’est tout. Derrière nous, ils séparent la cité des vestiges de la dernière ferme. Elle est à l’abandon mais elle témoigne pour qui peut la voir que les gens ne s’en sont pas toujours remis à des urbanistes.
— Ton sujet ?
— Oui. 
Il affectait un ton professoral, afin de rendre acceptable un discours improvisé, mêlant des confidences à des extraits de son mémoire :
— Peu avant notre naissance, au début des années soixante-dix, le développement urbain exponentiel a été planifié. On a relégué les quelques rues du village d’origine à l’état de quartier excentré, rapidement supplanté par un nouveau centre entièrement dévolu à la marchandise ; les terres agricoles, dont ce champ constitue un reliquat dérisoire, ont progressivement disparu, recouvertes de petites cités « à taille humaine » et de quartiers d’habitations individuelles attirant les classes moyennes ; de larges rubans d’asphalte, qu’enjambent çà et là des passerelles, relient désormais le tout en s’enroulant autour de ronds-points gigantesques qui fluidifient la circulation. 

Mathilde Fraysse avait peu bu chez Benoît. Alexandre qui avait suivi le rythme imposé par Madame Sudres, ne pouvait plus se taire. Elle ne l’écoutait que par intermittence : la chaleur conservée par la surface du toit se communiquait à son dos et ravivait les sensations d’une nuit de l’été précédent.
— Tu sais depuis combien de temps mes parents ont quitté le sixième étage ?
— Trois ans, l’année du bac.
— Eh bien, je n’étais pas revenu depuis et on s’est toujours vu à Toulouse. Je n’ai aucune nostalgie du quartier ni de de cette ville. Même si toi et Benoît êtes des bourgeois pavillonnaires, vous avez vécu dans ces lieux ; ils donnent à la rigueur un sentiment de vague familiarité mais pas plus. Tu n’es pas d’accord ?
— Si.
Elle pensait à Jean-Marc, sur ce toit même il y a un an. Il avait vainement agité son bassin et frotté son membre qui ne pouvait qu’en être endolori, contre sa vulve à travers deux épaisseurs de tissu.
— C’est facile de les quitter, car tout y est trop directement utilitaire et la mémoire elle-même n’y adhère pas ; la sensibilité esthétique se nécrose, le jugement de goût ne naît pas ; le poète ne peut pas chanter le vide-ordures ou la machinerie d’ascenseur, alors il s’efface devant le rappeur. Tu comprends ?
— Oui. 
Ses baisers et son obstination l’avait mise dans un tel état qu’elle l’aurait fait, là, au risque d’être surprise. Y repenser, faisait durcir la pointe de ses seins sous son débardeur. Il les avait longuement léchés.
Son monologue gagnait en gravité.
— Je me suis parfois demandé si cette ville existait et si, partant, j’avais eu une enfance ?
— Partant, tu es sûr ? Elle saisit l’occasion de le taquiner sur cet emploi précieux pour tenter d’échapper à sa rêverie. Il rit très brièvement, poussé qu’il était par l’envie de continuer à s’enivrer de ses phrases.
— Attention ! Je n’ai pas été trop malchanceux. Mes parents s’en sont remis à cet urbaniste pour établir leur foyer. Je me suis toujours dit que ce petit démiurge planteur de peupliers avait une conception moins nocive que d’autres de la ville créée ex nihilo. En fait, c’est un autodidacte local qui a pris conscience très tôt de l’échec des Grands Ensembles. Il a su convaincre un maire influent de faire preuve de retenue dans la soumission aux impératifs de rentabilité ; il a conçu la ville qu’ Alex Raymond a administrée pendant trente ans sur le modèle des New Towns anglaises en limitant la densité de population et en multipliant les îlots de verdure. 
Ils étaient tout de même descendus pour se coucher dans l’herbe et n’être pas visibles depuis les immeubles. C’est alors qu’il s’était mis en devoir, après qu’elle eut dégrafé son bermuda, de la faire jouir avec la bouche. Il avait procédé, elle l’avait senti, selon l’idée technique qu’il se faisait d’une performance. Elle avait tenté de l’en dissuader, car ni lui ni elle n’en avaient envie.
— D’autres enfants, à quelques kilomètres de moi, ont grandi au sein de quartiers-sarcophages dans lesquels on nait enseveli. Des hommes favorisés par le sort ou tirés d’affaire prétendent que l’on est toujours libre d’aller trouver la beauté ailleurs. C’est ça ! Tu peux toujours bien sûr, lorsqu’on t’a épargné une promiscuité excessive et qu’on t’a permis de jouer au pied d’arbres assez touffus pour qu’y nichent des oiseaux. Ici, c’est l’espacement suffisant de bâtiments peu étagés qui autorise à l’œil la profondeur de champ et le déploiement d’une perspective, au propre comme au figuré. C’est peut-être là que réside l’intervalle entre une sensibilité engourdie et des facultés définitivement atrophiées. J’ai été sauvé ! Je le dois à la bonté d’âme du maire ? Non. Plutôt à un calcul qui a pris en compte les coûts à long terme entraînés par le désespoir et la violence.
Ses coups de langues étaient trop francs, et donnés selon un rythme qui semblait avoir été répété. Elle avait dit sur un ton rigolard,– elle s’en voulait encore : « C’est pas un massage cardiaque ! » Humilié, il lui avait crié « connasse » et l’avait laissée là, au comble de l’excitation. Ils ne s’étaient jamais revus.

—  Mais qu’est-ce qu’il fout ? 
D’un reproche lié à la situation présente, Alexandre glissa rapidement à des jugements sévères sur l’existence que menait leur ami. Il commença par déplorer l’attente qu’il leur infligeait alors qu’ils n’étaient que rarement réunis. Bordait-il sa mère ? Leur relation semblait malsaine et générait tout de même une forme de retrait pathétique devant la vie. Il quêtait son approbation qui ne vint pas. Au lieu de cela, elle le mit en garde, lui rappelant que la situation était liée au décès de son père et qu’il était injuste de lui en faire le reproche.

—  Je sais que l’assurance-vie leur suffit et qu’il n’a pas à s’accommoder de la laisse à enrouleur du salariat. Mais quand même ! D’après ce que j’ai compris, il ne voit plus les gars de la CNT, ne se rend même plus aux manifs. Naturellement, je finis par me demander si les cahiers qu’il remplit de notes préparent à quelque chose. 
Voyant l’agacement de Mathilde, il voulut atténuer ce que ces propos avaient de trop médisant, en se livrant à un hommage de l’absent. Il était évidemment de ces êtres qui vous modifient davantage que vous ne les modifiez. Intellectuellement et politiquement, il les avait, elle en conviendrait, mis au monde et éduqués.
— Sans lui je serais peut-être un néo-rocardien, un type qui éprouve sincèrement la honte de la dette publique. Et toi tu serais peut-être… étudiante en droit.
— Connard ! Et, en riant elle lui administra une calotte des plus énergiques.
Elle crut close la désagréable séquence de dénigrement, mais vint la conclusion emphatique évoquant le devoir urgent, qui était le leur, de lui parler sans détour.
— Le tien si tu veux, mais laisse-moi en dehors de ça, trancha-t-elle.
— Il gâche sa vie, il doit partir. Ailleurs, il serait peut-être de taille, avec d’autres, à accomplir quelque chose.
— C’est devenu une habitude lorsque tu bois ; tu soliloques, tu médis de lui et puis tu grandiloques.
— Ici ou ailleurs, nous ne pourrions rien changer. Lui, c’est le fait de rester qui le rend impuissant, car cette ville n’existe pas vraiment, je te le répète.

Alors qu’Alexandre s’allongeait, il éprouva lui aussi sensation de chaleur que diffusait le revêtement ; il saisit son sac à dos duquel il tira un paquet souple ; puis, alors qu’il redressait la tête un instant pour allumer sa cigarette, il fut surpris par une volée de gravier qui s’abattit sur le toit. Immédiatement, suivit le bruit dû au jeu dans le système d’attache de la gouttière : elle oscillait sous l’action d’un grimpeur. Benoît passa par-dessus le petit parapet qui coiffait le toit et s’y adossa. Dès cet instant, Mathilde perçut un changement dans l’attitude d’Alexandre. Elle comprit qu’il se demandait à quel moment Benoît avait bien pu arriver.
—  Comment tu as fait pour le gravier ? Je n’ai rien entendu.
— Tu n’es pas vigilant. 
Il se redressa et prit soudain appui sur le rebord du parapet en l’enserrant de ses deux mains accolées au niveau des poignets. D’une impulsion, il s’accroupit sur celui-ci, se releva, et utilisant ses bras à la manière d’un balancier, commença tranquillement à y marcher sans peine – il évoluait à cinq mètres du sol sur une bande dont la largeur était inférieure à celle d’une poutre de gymnastique.
Alexandre le regardait à la fois amusé et effrayé. « Tu vas tout gâcher, dit-il en se redressant, prêt à intervenir. » Il regardait son ami, qui, les yeux rivés sur le prochain angle, gagnait en assurance et effectuait déjà de petites accélérations sur trois pas.
« Tu vas tomber, risqua Alexandre qui avait peur de le distraire ». Il savait que Benoît ne pourrait s’empêcher d’augmenter la difficulté du petit jeu jusqu’à le rendre vraiment périlleux.
Ce funambule était un jeune homme mince d’une vingtaine d’année et de taille moyenne. Son bermuda et son vieux tee-shirt noir que complétaient une paire de baskets en nubuck achetés dans un magasin de matériel agricole et une coupe rase présentant de nombreux défauts donnaient une impression de négligence. Qui le connaissait mieux savait qu’il exprimait ainsi son mépris de la mode et de la coquetterie et entretenait une forme de dandysme paradoxal.
Tous les trois pas, Benoît fléchissait sa jambe d’appui et faisait descendre l’autre en amenant son genou le plus près possible du rebord. Alexandre pensa que ces gestes improvisés lui auraient pris des mois de travail. Il vit alors son ami s’immobiliser. La posture et l’absence de sourire signifiaient une concentration intense ; le pire était donc à craindre. Il fléchit les deux jambes, puis, après une vigoureuse impulsion, effectua en l’air un demi-tour et retomba sur le rebord sans parvenir à retrouver son équilibre. Quelques moulinets de bras ne purent le ramener côté toit, son corps s’inclina vers le vide mais il supprima alors son appui afin de pouvoir chuter verticalement en frôlant le mur ; il avait saisi le rebord de ses mains. Alexandre se précipita mais son ami avait déjà effectué une traction et franchi le parapet.
—  Tu es insupportable, tu me fatigues déjà, hurla Alexandre, en regardant les écorchures sanguinolentes sur les genoux de Benoît. Pourquoi tu fais toujours ça ?
— Ça va, dit-il en riant et en pressurant les trapèzes de son ami.
— Mais tu t’ennuies tant que ça ?
Benoît se contentait de sourire sans rien répondre. Il sortit de son sac à dos un paquet de mouchoirs en papier afin d’essuyer ses plaies, puis une bouteille d’alcool de prune qu’il tendit à Alexandre.
— L’Apollon citharède des arbres, c’est de Giono mais où ?
— L’Apollon citharède des hêtres, dit-il en s’attardant sur les deux derniers mots. Un roi sans divertissement. Il faut que je vous lise un texte.
— Tu as revu Jean-Marc ? On pourrait aller toquer ? fut lancé en guise de diversion, car Alexandre n’avait aucune envie d’entendre un texte théorique.
— Je sais qu’il est intérimaire et qu’il habite toujours au cinquième. C’est toi son grand ami. Tu ne l’as pas appelé depuis que tu es à Paris et tu vas le rappeler ce soir parce que tu as bu. S’il est couché et qu’il travaille tôt, il va apprécier. La dernière fois que je l’ai vu c’était à l’enterrement de sa mère, il y a deux ans. Il ne m’aime pas et c’est toi qu’il aurait aimé voir ce jour-là.
— J’ai envoyé un mot, j’avais des partiels.
— Il aura compris.
— Pourquoi tu dis qu’il ne t’aime pas ?
— Je suppose qu’il ne peut pas s’empêcher de m’en vouloir de ne pas avoir à travailler alors que lui n’a pas le choix.
— Peut-être que Mathilde a des nouvelles ? demanda Alexandre qui savait plus ou moins.
— Va te faire foutre.
— Visiblement, non.
Alexandre but pour étouffer les bribes d’idées qui s’ébauchaient et le maintenaient dans un état de tristesse : il craignait que Benoît ne l’ait entendu tout à l’heure, se reprochait la distance avec Jean-Marc et sentait bien qu’aucun d’eux n’était à la hauteur de ces retrouvailles. Mathilde fit signe qu’elle ne boirait pas lorsqu’il lui tendit la bouteille.
Elle était admirablement bien faite, quoique petite et sa jeune beauté n’avait pas à s’apprêter pour ruisseler. Plus fascinante encore de n’en tirer aucune fierté, de ne chercher à produire aucun effet, elle portait invariablement des bermudas en jean moulants et des débardeurs unis. Elle était blonde, de peau déjà mate en ce début d’été. Tous deux la désiraient, il en était persuadé. Benoît d’une manière éthérée qui se méconnaissait comme appétit ; lui plus virilement, voyait le galbe de la jambe, le pied fin pris dans la spartiate, devinait la douceur de la peau à l’endroit où, sur sa nuque, quelques cheveux fins échappaient à la queue de cheval. Il était quasiment pris de spasmes lorsqu’elle le frôlait ; mais il s’était résigné : désormais elle ne les dissocierait plus et était nostalgique du trio qu’ils avaient formé.
Benoît lui reprit la bouteille en disant :
— C’est juste un digestif, vas-y doucement ! J’ai besoin de toi tout à l’heure. Corps et esprit. Je veux vous lire quelque chose et vous montrer un endroit. Si vous êtes d’accord la soirée est loin d’être terminée.
— Ça me va, répondit Alexandre quelque peu rassuré par l’enthousiasme de son ami.
— Je passe, dit Mathilde qui devait se lever pour se rendre sur son lieu de stage.
— Attends ! Et si ta boîte était fermée demain.
— Comment ?
— Je ne vais pas essayer de te convaincre, mais promets-moi que si c’est le cas tu nous retrouveras vers midi au parc du Roch.
Pressée qu’elle était d’en finir, elle promit en baillant, puis enjamba le rebord du toit. Une fois au sol, elle leur lança en s’éloignant :

— Ne faites pas n’importe quoi.
Benoît se sentait blessé par son départ bien qu’il ait depuis longtemps étouffé son amour pour elle.
— On aurait dû la raccompagner, dit Alexandre après un temps.
— C’est une amazone, une fille d’Artémis et pas d’Hébé. Elle n’a pas besoin de nous.
— Tu m’emmerdes avec tes références mythologiques à deux heures du mat’.
— Elle habite à côté. De plus, il fallait qu’elle parte pour que nous puissions la surprendre.
— Je n’ai pas envie que nous la surprenions. C’est justement ça le problème. Elle nous apprécie. Mais jamais elle ne nous baisera. Elle nous confond. Des putains de siamois. C’est ça. J’ai une idée, moi je la baiserai pendant que tu lui chuchoteras des références mythologiques à l’oreille.
— Je ne peux que te répéter qu’elle n’a pas besoin de nous.

Il fouilla longuement son sac, mais ne trouva pas ce qu’il cherchait. « C’est trop con, j’ai dû le laisser chez moi, nous verrons tout à l’heure. Passons directement à la pratique. »
Ils quittèrent la Naspe et se dirigèrent sac au dos vers l’est, traversant les quartiers résidentiels silencieux. Alexandre ne s’inquiétait pas des propos incompréhensibles que son ami venait de tenir à Mathilde, car il était un peu ivre et habitué à ces jeux.

II

— C’est un poste source ! Le cœur du système économique, le moteur du temps social.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Attends ! »
Il avait compris et sut immédiatement que, cette fois-ci, le jeu passait toutes les bornes. Comme il voulut protester, l’autre le coupa. 
— Je te demande de me laisser t’expliquer et tu auras au moins une heure pour me convaincre de ne pas le faire. 
L’inquiétude d’Alexandre allait croissant devant l’exposé d’un plan dont chaque détail avait été obsessionnellement préparé ; jusqu’au discours dont il usait en ce moment même pour le persuader.
Ils attendraient une heure environ, avant de plastiquer et de faire sauter une des têtes isolantes ; le retour chez Benoît se ferait dans l’obscurité complète ; le matériel était sûr, l’opération, élaborée avec l’aide d’un oncle ingénieur à la retraite, d’une simplicité absolue. 
Alexandre se lança : « Commence par éteindre cette lampe s’il te plaît. »
Pendant un très long moment, il développa une plaidoirie dans laquelle alternèrent les registres de la menace et de la supplication. Il évoqua d’abord les dangers encourus par la population. Benoît expliqua la procédure de « rebouclage » qui interviendrait six à douze heures après la coupure, mentionna les groupes électrogènes dont disposaient les hôpitaux, les pompiers et les forces de l’ordre et acheva de prouver — en soulignant le faible danger que constituait une nuit noire d’une heure seulement — qu’il s’était assuré de la faible nocivité de l’entreprise.
« Non mais, on va cramer ! » s’écria Alexandre. Benoît, toujours précis et affirmatif, tint pour négligeables les risques de blessure. Il avait même songé aux objections concernant les peines encourues ; sans nier qu’elles seraient extrêmement lourdes, il lui expliqua que la probabilité qu’ils soient interpellés était quasiment nulle pour des raisons qui tenait à l’absence de surveillance du site, à la proximité de sa chambre qu’on regagnerait dans l’obscurité totale, et au trajet de retour qui les pousserait dans une direction opposée à celle que suivraient les forces de l’ordre. En guise d’ultime argument, il assena : « De toute façon, il est hors de question de te rendre complice d’un fait de sabotage, alors que tu n’as rien demandé. J’aurais vraiment eu besoin de ton aide, mais je te laisserai quinze minutes pour regagner ma chambre et faire semblant de dormir. »
Alexandre crut percevoir tout le mépris de Benoît, dissimulé dans ce dernier membre de phrase, et refusa de choisir ce qui aurait pu être une issue acceptable ; tout en lui voulait fuir, mais il ne pourrait affronter le jugement de Mathilde.
En dernier recours, il devait tenter de pointer l’inanité de cette aventure. La chose n’était pas facile, car leur amitié avait toujours reposé sur l’idée que cette société méritait par principe tous les coups qu’on pourrait lui porter.
—  Ce que tu t’apprêtes à faire n’a aucun sens, il n’y a rien là-dedans qui soit politique.
— Ce soir, nous les plongeons dans une nuit véritable ; demain, nous modifions le cours économique, la temporalité et la nature de leur journée, nous leur offrons un jour férié. Si tu ne saisis pas la portée de cet acte, je n’y peux rien.
— Tu es seul, ce n’est qu’un jeu pour tromper ton impuissance, tu joues au révolutionnaire.
— Nous pourrions être deux. Je leur offre cette expérience et j’envoie un message.
— Ils seront hébétés, effrayés pour leurs congélateurs, rendus nerveux par leurs écrans devenus inutiles.
— Ne les sous-estime pas. Certains corps se souviendront de ce pont sauvage.
— C’est un peu court tu ne crois pas ?
— Pas si tu travailles et que tu sais ce qu’est un vendredi.
— Et ton message, quel ami l’entendra, quel ennemi ?
— Ceux qui ont beaucoup à perdre et ceux qui veillent déjà dans la nuit.
— Tu avais préparé cette phrase pompeuse ? Tu ne changeras rien. Pour qu’il y ait de l’Histoire, il faut un certain nombre de morts. Tu le sais bien. Toi, tu vas modifier une demi-journée les conditions d’existence de quarante mille personnes. C’est une performance, une œuvre éphémère. Tu inventes le social-art. Bravo !
— Non, c’est toi qui viens de le faire. Mais si c’est beau et inédit, il en restera toujours quelque chose et j’aurais aimé que nous fassions ça tous les deux. Une fois au moins nous pourrions conjurer cette impuissance que tu ne cesses de me reprocher.
— Quoi ? fit Alexandre qui se sentit comme un rétiaire empêtré dans son filet. Tu m’as entendu tout à l’heure, j’ai trop bu, je suis désolé.
Attristé et honteux, il le supplia d’une voix que des larmes réprimées éraillaient de ne pas s’obstiner pour se venger. Puis, comme sous l’effet d’un coup, il posa un genou à terre. Benoît parut hésiter, entoura le cou de son ami d’un bras et écrasa sa tempe contre celle d’Alexandre. Il lui dit à voix basse : « Tu avais raison, il n’y a pas grand-chose d’intéressant dans mes cahiers et je ne t’en veux pas. Maintenant, si tu veux bien y aller, je dois m’y mettre. »
Il le lâcha et se mit à grimper dans un arbre, puis décrocha d’une branche haute un sac qu’il avait dû dissimuler plus tôt dans la soirée. Alexandre avait toujours un genou à terre et se demandait s’il était écartelé ou écrasé par les termes de l’alternative : mettre en jeu sa vie ou être méprisé. Il se croyait perdu quoiqu’il advienne, défait par cette amitié qui pesait sur lui comme un destin. Son tee-shirt poissé de sueur dégageait une odeur âcre. Il maudit ce corps énorme qu’il maîtrisait mal et cette peur sourde qui le suivait partout. Lui qui enviait la perte momentanée de conscience qu’engendrent les émotions violentes, qui se tenait comme en retrait de lui-même, se réfrénant et allant jusqu’à feindre la colère si c’était nécessaire, fut pris d’une fureur véritable.
Benoît était assis au sommet du tronc d’un robinier, calé entre deux énormes branches. Comme il lançait d’un ton aussi neutre que possible : « Bonne nuit et surtout ne réveille pas ma mère ! », il se sentit saisi à la jambe et chuta de deux mètres à plat dos comme s’il avait été attaqué par un ours qui le maintenait désormais au sol. Il ne pouvait desserrer l’étau des mains de son ami autour de son cou et tenta de griffer son visage dans l’obscurité ; il parvint à saisir l’intérieur de sa bouche et sa lèvre inférieure, à tirer dessus violemment ; la douleur ramena Alexandre à lui-même et il lâcha prise.
Benoît, qui toussait sous l’effet de la chute et de la strangulation, se mit bientôt à rire, puis, recouvrant progressivement usage de sa voix, prononça cette phrase à plusieurs reprises :
— Rien que pour ça, ça valait le coup.

Benoît alluma enfin une lampe-torche dont le faisceau mobile fit apparaître, à trente mètres en contrebas, une enceinte faite de panneaux de béton ; au-delà et au-dessus de laquelle étaient suspendues des armatures métalliques qu’il fit scintiller, ainsi que des sortes de soufflets vitrifiés.
Sur la droite, un portail grillagé permettait de mieux voir comment les portiques fichés dans un socle de béton recouvert de graviers étaient reliés par endroits à des lignes très haute tension.
Arrivés au pied du mur, ils virent les pancartes mettant en garde contre les dangers d’électrocution. Ils le franchirent à la lueur de la torche et perçurent désormais un bourdonnement. La peur reprenait Alexandre. 
— Tu sens ?
— C’est le champ électromagnétique, pas de danger si tu n’as pas de « pacemaker ».
L’air vibrait et ils éprouvaient corporellement les effets de la haute tension. Ils s’orientèrent vers les deux éléments métalliques que son oncle lui avait désignés d’après une photo. Il demanda à Alexandre de s’appuyer fermement contre une colonne métallique. Celui-ci tremblait. 
—  T’es sûr que je peux y toucher ?
— Il n’y a aucun risque.
Alexandre agrippa l’élément en accentuant son expiration à plusieurs reprises à la manière de certains sportifs ; son cœur s’emballait. Benoît lui expliqua qu’il allait monter sur ses épaules afin d’accéder aux têtes en céramique ; là encore, il ne risquait rien. Ainsi juché sur lui, il s’affaira un moment. Alexandre n’osait lever la tête ; tout à coup il perçut une pression plus importante, puis le joug disparu alors que Benoît atterrissait derrière lui en fléchissant les jambes pour amortir le choc. Il pensa le frapper mais se reprit et se contenta de dire en serrant la mâchoire : 
—  Putain, mais préviens-moi ! 
— Je suis désolé. C’est fini, repartons.
Revenus à l’endroit de leur lutte, Benoît tira de son sac un petit boîtier et demanda à Alexandre s’il était prêt. Il ne répondit pas.
Il y eut une explosion et une détonation qui parurent très faibles à Alexandre ; elles furent immédiatement suivies du son atroce et de la lumière aveuglante des arcs électriques qui reliaient les câbles coupés à toutes les surfaces métalliques à leur portée, dans un mouvement incessant d’éclairs persistants. Le tout crépitait et sifflait en grésillant si violemment qu’Alexandre se bouchait les oreilles ; Benoît souriait devant ce qui signifiait le point de basculement dans l’irrémédiable. Les câbles dansaient comme des tentacules et leur parvenait l’odeur de l’ozone brûlée qu’ils ne connaissaient pas.
« Allons-y ! » cria Benoît à Alexandre qui était frappé de stupeur.
Débuta alors la course du retour, lente au début : les branches des jeunes acacias les griffaient et les ronces qu’ils ne pouvaient distinguer sans le secours de la lampe semblaient vouloir les retenir. Leur esprit tout entier absorbé par cette progression difficile, ils ne perçurent pas les deux coupures suivies de deux reprises avant l’arrêt définitif du vacarme. À la lisière du bois, ils marquèrent un arrêt. La voute apparut criblée d’astres à l’éclat plus intense. Les grillons s’étaient tus et la ville face à eux avait disparu : ils l’avaient éteinte et rendu à la nuit toute sa force. Benoît aurait juré que l’obscurité et le silence étaient à leurs côtés, alliés reconnaissants, et les enveloppaient pour qu’ils ne soient pas pris ; Alexandre lui, craignait de se tordre la cheville à chaque foulée sur les mottes trop dures et talonnait Benoît malgré ses cent kilos. Aussi, lorsqu’il se retrouva chez les Sudres et entendit au loin les sirènes des véhicules, qui se rendaient à peine sur les lieux, il pleura de joie.

III/h2>

Jean-Marc, se réveilla en sursaut, aveuglé par une lumière trop vive, qui ne pouvait être que méridienne. Furieux et maudissant ses insomnies, il se précipita hors de son appartement, sans même s’être douché car son nouveau chef d’équipe était une ordure. Il était en proie aux douloureuses sensations de qui s’est oublié et n’en a pas le droit. Encore engourdi par le sommeil, sous l’effet de l’anxiété et d’une forme de honte précoce qui l’aiguillonnaient. Il dévala les escaliers, car l’ascenseur tardait à venir. Alors qu’il courait en direction de sa voiture, un cri l’arrêta. Amine, un collègue plus âgé qui jouait sur une pelouse avec sa benjamine, moqua ses yeux rouges et sa chevelure ébouriffée. Il était trop heureux de pouvoir encore trouver quelqu’un ignorant l’événement ; avec Jean-Marc, ce plaisir se doublait de l’annonce du chômage forcé. Il dissimulait mal le faible qu’il avait toujours eu pour ce gamin, si différent de son petit frère Rachid ; bien qu’ils aient passé leur enfance à jouer ensemble à cet endroit même, il le tenait pour un jeune aussi décent et fiable que l’autre était arrogant et bête.
— J’ai discuté avec ceux qui ne travaillent pas. Il faut s’assurer que les personnes âgées se portent bien et ont de quoi se nourrir. À ce propos, il faudrait que tu passes chez Madame Pujol pour vérifier le niveau de sa bouteille d’oxygène. Tu sais bien qu’elle parle à mes filles et à ma femme, mais que quelque chose chez moi ne lui inspire pas confiance.
Il accompagna cette phrase d’un geste qui fit sourire Jean-Marc. La main ouverte, la paume légèrement incurvée, balayait rapidement son visage verticalement comme s’il avait tenu un masque.
Jean-Marc était incapable de se concentrer, car son esprit, qui venait de passer, au sortir du sommeil et en quelques minutes, de l’affolement au sentiment de sa délivrance, oscillait entre différentes sensations : le soleil, dardant à l’aplomb des carrosseries et des pare-brise, l’éblouissait ; la petite Anissa tirait sur une des jambes de son pantalon pour qu’il daigne jouer au ballon avec elle ; son père qui veillait sur chaque habitant comme s’il était un chef de clan, évoquait de sa voix grave empreinte d’un léger accent marocain un repas collectif à organiser, des barbecues et des gazinières, des tables à installer.
Jean-Marc commença d’éprouver l’effet d’un baume sur son esprit tendu à l’extrême et demanda à son collègue de lui répéter tout ce qu’il venait de lui dire. Ce à quoi Amine se plia avec bonheur car il aimait converser en déployant un français impeccable quoiqu’un peu corseté. Il y mettait un point d’honneur et opposait dérisoirement sa maîtrise de la langue au supérieur hiérarchique, au policier ou à toute personne qui depuis son adolescence était tentée de ne voir en lui qu’un petit immigré. Mais déjà le jeune homme ne l’écoutait plus et s’était lancé dans une série de dribbles, poursuivi par Anissa. Il criait à la fillette qui ne comprenait pas, et assez fort pour être entendu d’Amine :
— Tu seras la footballeuse de la famille. Ton père n’a pas été foutu d’avoir un seul garçon. Trois filles, ça craint pour un musulman !
— Ce qui craint surtout, outre le fait que tu utilises craindre et foutre à tout bout de champ, c’est que tu salisses l’esprit de ma fille avec des lieux communs.

Après quelques heures de sommeil, Benoît avait trainé Alexandre dehors, à l’affût du moindre signe de modification. On les vit, sans qu’on les remarque vraiment, flâner dans le matin déjà chaud ; s’arrêter en divers lieux pour sentir et jauger les effets produits par le temps social dilaté. Depuis une passerelle piétonnière qui enjambait une double-voie, ils observèrent le trafic, d’habitude si dense à dix heures et demie. La ville était sensiblement différente, car soustraite au rythme de l’économie, les flux ralentis et les circuits coupés. Benoît riait, savourant ce spectacle comme l’eût fait un enfant qui joue avec un train électrique. L’esprit d’Alexandre était en équilibre instable selon qu’il éprouvait la joie d’avoir échappé à un grand danger ou qu’il était talonné par la crainte d’être interpelé. Ils traversèrent le centre-ville, sorte de galerie marchande déserte autour du supermarché ; ils s’arrêtèrent un instant derrière ses grandes vitres et virent les employés qui s’affairaient aux congélateurs dans la pénombre et ne tarderaient pas à rentrer chez eux.
— Ne me dis pas que tu as déjà vu ça ?
— Oui c’est inédit, mais il n’en restera rien demain et tu as joué avec eux comme s’il s’agissait de figurines.

De nombreuses personnes qui auraient dû travailler à cette heure, se retrouvaient sans emploi et sans écran ; elles sortaient dans la rue, allaient sur les places, occupaient les devants de porte et les seuils d’immeubles. Partout, une fois passés les premiers moments d’hébétude, on se tournait vers ses voisins, pour s’informer, s’assurer qu’ils ne manquaient de rien, enfin pour se désennuyer.
Benoît interpellait les inconnus avec malice. En entrant dans le cœur originel de la commune, ils croisèrent une vieille qui s’était rappelé que jadis, on plaçait sa chaise sur son pas de porte afin de discuter. 
— Vous savez ce qui se passe, vous ?
— Ça a pété au gros transformateur du Marcassous. C’est du sabotage. Je le sais pas’que mon gendre est gendarme, mais ils le diront pas. 
Ce jeu effrayait Alexandre dont la nuque se raidissait dès que Benoît criait des phrases comme : « La vie est changée, pour quelques heures peut-être, mais elle est changée. » Il s’apaisa en retrouvant dans ces rues les touches ocre dues aux tuiles et à la brique apparente des petites maisons toulousaines, les platanes et les tilleuls qui bordaient l’accès à l’école. Devant le portail, ils aperçurent des enfants qu’on instruisait gaiement dans la cour, car l’immense châtaigner placé devant les rares fenêtres de la classe des Cm2, rendait nécessaire un éclairage, même en cette saison. Benoît exultait : « Pas de ration numérique aujourd’hui ! » Une assistante maternelle vint à leur rencontre et feignit de se souvenir d’eux.
Vers midi, ils arrivèrent dans le parc planté d’immenses pins sylvestres. Ils furent frappés par l’impression de petitesse que donnent souvent les lieux de l’enfance depuis longtemps quittés. Ils crurent d’abord qu’elle n’était pas au rendez-vous. Puis ils l’aperçurent au pied du chêne-liège, flanqué des buis touffus dans lesquels ils jouaient après la cantine. Dans une robe à fleur légère, les cheveux lâchés, elle semblait déguisée. De loin déjà, son visage était rieur. Dans son regard se lisait l’affection qu’elle avait pour eux. Elle secouait la tête comme pour accueillir avec bonne humeur la dernière bêtise d’un enfant qu’on chérit. Lorsqu’elle courut vers eux, on la reconnut à sa manière un peu virile. Elle sauta sur le dos d’Alexandre qui sentit la pression de sa poitrine, saisit Benoît en une sorte d’accolade qui l’obligea à se courber. Son besoin de les toucher semblait irrépressible. Elle était curieuse et impressionnée. Ils avaient ravivé l’intérêt et l’admiration qu’elle ressentait autrefois pour eux. Comme elle était différente, son charme n’opérait plus vraiment ; c’était pour Alexandre l’effet le plus étrange du sabotage. Il songea qu’il n’était pas désagréable d’être le spectateur fatigué de cette gaité et de l’étrangeté générale, sans revendiquer quoi que ce soit – il était d’ailleurs trop honnête pour le faire.
Benoît hurla « Stages, activités économiques diverses et célébration musicale d’Etat seront reportés à une date ultérieure ! »
Sous le kiosque, les employés de mairie se retournèrent. Ils attendaient les ordres pour monter la scène du 21 Juin.

— Tu voulais nous lire un texte à toi cette nuit ? demanda-t-elle.
— Non, non, l’extrait d’un ouvrage anonyme, trouvé dans une manifestation. C’était approprié.
— Il est chez toi ?
— Non, je n’ai pas pu remettre la main dessus, mais je n’ai pas vraiment cherché.
Inquiète elle poursuivit :
— Tu mets toujours ton nom sur la deuxième de couv’ avec ton feutre rose immonde. 
— Je n’ai aucune raison de ne plus le faire. 
Elle courait déjà vers sa voiture. En claquant la portière, elle pestait contre lui.

IV

Les habitants de la Naspe avaient dressé des tables sous les arbres au pied de leurs immeubles et partageaient un repas préparé collectivement en se jurant naïvement de renouveler l’expérience. Quelqu’un cria : « C’est revenu ! » Jean Marc, grisé par le vin, se réjouissait par avance de la sieste à laquelle il allait s’abandonner. Il quitta la table et l’ombre, poussé par la curiosité, traversa le disque de pelouse brûlé au centre de la cité ; suivit sous le feu, une allée de gravier qui le mena bientôt au pied de la réserve sur le toit de laquelle il avait aperçu les deux jeunes. Sur une dalle en béton, à côté de mégots dont certains étaient récents, il trouva un petit livre de couleur fauve qui ne portait que le titre Appel sur la couverture, sans mention d’un auteur ou d’une maison d’édition. Une page était cornée et un passage souligné. « Une panne d’électricité, une canicule ou un mouvement social ne diffèrent pas, du point de vue de l’empire. Ce sont des perturbations. Il faut les gérer. Pour l’instant, c’est-à-dire du fait de notre faiblesse, ces situations d’interruption se présentent comme autant de moments où l’empire survient, s’inscrit dans la matérialité des mondes, expérimente de nouvelles procédures. C’est là, surtout, qu’il s’attache plus fermement les populations qu’il prétend secourir. L’empire se donne partout pour l’agent du retour à la situation normale. Notre tâche, à l’inverse, est de rendre habitable la situation d’exception. Nous ne parviendrons à véritablement « bloquer la société-entreprise » qu’à condition de peupler ce blocage d’autres désirs que celui du retour à la normale. Ce qui se produit dans une grève ou dans une « catastrophe naturelle », en un sens, est bien semblable. Une suspension intervient dans la régularité organisée de nos dépendances. Vient à nu, alors, en chacun, l’être de besoin, l’être communiste, ce qui essentiellement nous lie et ce qui essentiellement nous sépare. Le voile de honte dont tout cela se couvrait d’habitude se déchire. La disponibilité à la rencontre, à l’expérimentation d’autres rapports au monde, aux autres, à soi, telle qu’elle se manifeste là, suffit à balayer tout doute quant à la possibilité du communisme. Quant au besoin de communisme, aussi. Ce qui est alors requis, c’est notre capacité d’auto-organisation, notre capacité, en nous organisant d’emblée sur la base de nos besoins, de faire durer, de propager, de rendre effective la situation d’exception, sur la terreur de quoi repose le pouvoir impérial. »

Sur la page de garde il lut « Benoît Sudres » puis, sentit que quelqu’un se tenait derrière lui et se retourna.

— Salut, dit-elle.

Bien qu’il se soit juré de ne jamais plus lui adresser la parole, il s’entendit lui répondre et tenta, en manière de défense, de paraître totalement indifférent.
— C’était vous alors ?
— Sur le toit ?
— Tu me prends pour un con ? Tu crois que je ne peux pas lire un texte ?
— Je n’ai pas dit ça.
— Tiens, y’a le nom de l’autre allumé sur la page de garde. Prends-le, pas besoin de causer deux heures. Tu dois être pressée de le lui ramener.
— Pas tant que ça en fait, j’ai bien envie de causer, j’ai très soif et tu pourrais peut-être…

Ce suspens créa un vide immédiatement comblé par leur imagination. Il lui fit signe de le suivre, affectant l’agacement. Elle le fit silencieusement ; lorsqu’ ils foulèrent la pelouse là où ils s’étaient étreints, bien que distants de plusieurs mètres, leurs corps s’embrasèrent. Ils longèrent la paroi de l’immeuble sur le macadam collant par endroits, goûtèrent la fraîcheur du couloir jusqu’à l’ascenseur, malgré l’air nidoreux qui filtrait du local-poubelle entrouvert. Le bruit de la machinerie, fut couvert par celui d’un sac qui racla le conduit du vide-ordure et s’écrasa dans le conteneur.

Sur eux, la gêne n’avait pas de prise, car ils savaient obscurément vers quoi aller ; le désir était une sorte de nerf qui les reliait, une querelle ancienne qu’il faudrait vider. Dans la cabine, une fois examinées leurs chaussures, la crasse accumulée sur le sol et les griffures sur les parois, leur regards se portèrent inévitablement sur le miroir et se croisèrent. Alors les câbles oscillèrent sous l’effet du choc de leurs corps contre l’une des parois ; au cinquième étage la porte s’ouvrit. Ils se reprirent le temps de passer devant Madame Pujol qui les fixait, en tenant ferme la laisse de son cocker aveugle.

Chacun prit bien garde de ne jamais parler entre les phases de jouissance qui se succédaient à un rythme prodigieux et qu’on dut bientôt entrecouper de siestes. À la fin, leurs corps se trouvaient repus et brisés dans l’obscurité. Ils avaient fait l’amour en tendant sérieusement vers la fusion, échangé autant qu’il était possible leurs fluides corporels ; jusqu’à n’en plus avoir en fait. Jean-Marc était sorti sur le balcon, pour constater que cette nouvelle nuit n’était qu’un jour sans lumière.

Une épaisseur de temps appréciable s’était déposée entre ces instants délicieux et le réel qui l’attendait lundi matin ; mais cet état de grâce, comme ce répit étaient voués à s’effriter ; il avait déjà peur de la perdre ; pas plus qu’il n’avait de prise sur ses sentiments, il n’éviterait qu’elle se lasse de lui ; en réaction, une idée le traversa : il suffirait de sauter pour figer là son existence. Il imagina la terreur occasionnée par la chute et se ravisa. Puis il sentit que ce moment lui appartiendrait désormais et lui avait d’ailleurs toujours appartenu ; ce fut un étrange bonheur qui lui fit serrer les poings et la mâchoire ; les muscles du cou aussi se contractèrent. Il se retourna : un rai de lumière éclairait une hanche qui émergeait du froissé des draps comme la coque d’une barque chavirée : cette beauté aussi était sienne, car visible de lui seul. Enfin, il scruta les demi-ténèbres derrière le halo des lampadaires, car là-bas, les peupliers bruissaient sous la caresse d’un premier souffle. De cette aumône qui apaisa son corps brûlant, il se réjouit et prit forme en lui la résolution ne plus retourner travailler. Haut dans le ciel brillait Sirius.

Oûtis

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