Les manifestants nantais pensaient-ils devoir affronter la police pour s’opposer au FN ?

Une manifestation avait lieu ce samedi à Nantes contre la venue de Marine Le Pen.

Doc du réel - paru dans lundimatin#95, le 1er mars 2017

Une manifestation avait lieu ce samedi à Nantes contre la venue de Marine Le Pen. Dans le concert de réactions outrées qui a suivi cette mobilisation, François Fillon, candidat à la présidence de la République, a notamment dénoncé le « climat de quasi guerre civile » qui se développe dans le pays et a demandé à ce que des mesures soient prises pour que « les ennemis de la démocratie cessent de perturber cette campagne présidentielle. »

Par ailleurs, certains observateurs et militants se demandaient le lendemain pourquoi les manifestants s’en étaient pris aux forces de l’ordre, dans une manifestation censée s’opposer au Front National. Avec en corollaire la question de savoir si de telles pratiques ne desservaient pas « leur cause ». Outre le récit de la manifestation par notre envoyé spécial, nous avons tenté d’attraper quelques paroles de participants concernés par ces questions.

La manifestation

Les manifestants étaient appelés, notamment à l’initiative de la CGT 44 et de Solidaires 44, à se réunir au carrefour des tramways, à la lisière du centre-ville historique de Nantes. Le défilé s’est rapidement mis en branle en remontant le très large cours des 50 otages. A sa tête se trouvait le cortège des organisations, réuni autour du camion-sono de la CGT. A sa suite, emmené par un char-bateau, dont le mas était surmonté par les caricatures de différents candidats à la présidentielle, s’étendait un cortège de jeunes gens, habillés en noir, et qui (au vu de leur acoutrement) craignaient visiblement la pluie. La presse les a désigné comme étant les "anarchistes", ou les "antifas", la police en a dénombré 800, et tout le monde a semblé s’accorder sur cet énoncé paradoxal : "Les anarchistes sont les casseurs. Les incidents qui ont suivi étaient fomentés par quelques individus.".

A la suite de ce groupe en noir, qui était muni de plusieurs banderoles explicites ("Soyons ingouvernables", "Libérée, délivrée, je ne voterai plus jamais", "Marine elle boit du Sprite sa mère"), un défilé de divers groupes et organisations opposées au racisme cloturait le cortège.

Evidemment, c’est le ventre (noir) de la manifestation qui s’est trouvé rapidement encadré par deux lignes de CRS. A l’arrière, on trouvait un autre groupe de policiers, en tenue civile mais casqués et cagoulés, que des manifestants ont rapidement reconnu comme faisant partie de la BAC. Ou plutôt, disaient-ils : "heyy ! c’est la BAC ! ces en......, regarde-les ces fils de ... avec leurs flashballs", le tout suivi d’une longue explication sur la façon dont ces agents de police auraient gravement blessé de nombreux manifestants, notamment durant le mouvement contre la loi travail, ou lors de la manifestation anti-NDDL du 22 février 2014.

C’est donc dans le calme, et aussi il est vrai avec peu de chants et slogans, comme si la présence massive de policiers focalisait toute l’attention (et la tension), que la manifestation a parcouru le cours des 50 otages. Au niveau de la préfecture, le cortège s’est engouffré dans la rue de Strasbourg, trop étroite pour que les CRS continuent d’encadrer le cortège. C’est à partir de là, que la situation est devenue plutôt confuse. A chaque angle de rue se trouvaient d’autres forces de police, qui ont rapidement gazé, et donc scindé en deux, le cortège. Pourquoi ont-ils procédé ainsi ? Les témoignages divergent. Peut-être parce que certains manifestants avaient décidé d’honorer deux traditions nantaises : le peinturlurage de la mairie (cette dernière n’aimant pas trop les manifestants et inversement), et le saccage du local de Vinci (rapport à l’aéroport de NDDL).

C’est à partir de là que la première moitié du cortège, composée des syndicalistes et de nombreux manifestants "kwaytés" (la "Génération Imperméable" comme l’indiquait un tag), s’est affrontée aux forces de l’ordre. Les manifestants lançant des cailloux, des feux d’artifices et des cocktails molotov. Les forces de l’ordre répliquant principalement avec des grenades lacrymogènes. C’est donc de manière un peu confuse que le cortège a terminé sa course vers sa destination finale (le château), où devaient avoir lieu différentes prises de parole, malheureusement rendues difficiles à suivre par les tirs récurrents de gaz lacrymogène et de flashballs. La BAC sus-citée ayant en effet choisi ce moment pour blesser des manifestants, principalement aux jambes et au dos, avec des tirs très lointains de "lanceurs de balle de défense".

Plus tard, une bonne partie de la manifestation a décidé de reprendre sa route. Le groupe a été rapidement coupé en deux par une nouvelle intervention des forces de l’ordre. Pendant que la queue du cortège se dispersait, la tête s’est à nouveau confronté à des gendarmes, puis des policiers en civil qui, en envoyant une douzaine de grenade de désencerclement sur la foule, ont signifié qu’ils n’avaient pas envie de les laisser manifester plus longtemps.

Communiqués

On a déjà pu éprouver, en cette période de campagne présidentielle, à quel point chaque irruption du réel dans le feuilleton électoral inquiète les militants professionnels, trop plongés dans la grande partie de billard politique en cours. Ainsi (et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres), ce secrétaire général de l’Unsa éducation déclarait, au moment où des lycéens bloquaient leurs établissement contre les violences policières :

Si la leçon de morale est ici professé depuis une position paternaliste et extérieure au mouvement (mouvement qui n’est d’ailleurs pas dirigé directement contre le FN), et prend la forme d’un chantage ("ne perturbez pas le beau jeu électoral ou bien vous favoriserez le fascisme") la situation est un peu différente dans le cas de ce qui s’est passé à Nantes.

Premièrement les critiques viennent (aussi en partie) de participants à la manifestation. Deuxièmement cette manifestation visait à protester contre la venue (le lendemain) de Marine Le Pen. On se trouve donc confronté à une véritable question qui pourrait diviser les manifestants. Pourquoi finalement s’affronter à la police dans le cadre d’une manifestation contre le FN ? Et n’est-ce pas finalement lui apporter un surplus de publicité, voire d’électeurs ?

Ainsi faut-il considérer différemment l’avis du journal Ouest-France, qui titre "la casse brouille le message" ou explique que "le message anti-FN a vite été brouillé par les slogans anti-police de groupes d’extrême gauche anti-fa." Ou du Huffington post, qui prétend expliquer "comment les manifestations et les opérations escargot alimentent la stratégie de Marine Le Pen" (selon le journal, cette dernière aurait choisi volontairement de commencer sa campagne "à proximité de la Zad", afin de bénéficier d’une inévitable contestation). Et celui de la CGT 44, qui développe un argumentaire plus fourni contre la "casse", discours légitimé par sa position de co-organisatrice de la manifestation.

Le syndicat condamne d’abord les tentatives d’intimidation policière : les forces de l’ordre ayant tenté d’empêcher l’arrivée du "matériel de sonorisation" au point de départ de la manifestation. Il accuse aussi la police d’avoir permis (en le protégeant) au GUD de provoquer le cortège. Mais la CGT se dissocie aussi de "la casse organisée par des petits groupes venus à cette manifestation uniquement pour en découdre avec les forces de l’ordre". Le syndicat estime que ces "individus extérieurs à l’organisation" ont perturbé une marche qui se voulait pacifiste. Il replace cet événement dans l’histoire récente nantaise : la casse, devenue récurente en manifestations à Nantes, constitue une "pression de quelques individus"sur ce moyen d’action qui est aussi un "droit constitutionnel".

Surtout la CGT indique que, selon elle :

Cette volonté d’affrontement ne servira que Marine Le Pen

Le son de cloche est différent du côté de Nantes Révoltée, qui appelait aussi à la manifestation et qui se félicite après coup "d’un succès numérique et politique" :

« Merci pour ce moment » : à Nantes, plusieurs milliers de personnes contre le FN et son monde ! Des détonations, des chants, des tags, des volutes de fumée acre. Le soleil. Samedi 25 février, les rues de Nantes ont un air de printemps. [...] Les manifestants se sont tenus ensemble dans leur diversité, dans le parcours décidé en amont. Il y avait plus de monde dans les rues de Nantes samedi que dimanche dans un Zénith bunkerisé.

Malgré ces divergences qui apparaissent dans les communiqués, la plupart des participants à la manifestation notent que cette dernière est restée unie, jusqu’à son terme. C’est par exemple ce qu’affirme Nantes Révoltée :

Il y avait bien un cortège d’ingouvernables vêtus en noir, particulièrement [...]. Mais il y avait aussi un long défilé syndical, avec des poussettes, des personnes de tous les âges, qui reprennent en cœur le slogan : « tout le monde déteste le FN ». C’est cette multiplicité qui a déjoué les pièges tendus par le gouvernement, cette diversité que les articles de presse voudraient occulter.

De son côté lundimatin a contacté plusieurs personnes qui se réjouissaient, sur les réseaux sociaux, avoir participé à une journée de mobilisation "offensive" contre le FN. Sans prétendre que leurs témoignages représenteraient une position majoritaire au sein du cortège nantais, ni-même de sa fraction déperlante, ceux-ci permettent d’ajouter une pierre au débat. Leur point commun, c’est d’affirmer un lien évident entre leur participation ces dernières jours aux manifestations contre les violences policières (à la suite de "l’affaire Théo"), et leur présence à Nantes ce week-end.

Camille est formelle :

Si Théo a pu être violé en pleine journée sans que personne ne puisse faire quoi que ce soit, c’est parce qu’on a laissé le contrôle de la rue à des psychopathes (convaincus en plus d’être les victimes). D’une part il faut profiter des moments où on est suffisamment nombreuses pour leur arracher ce contrôle. D’autre part... enfin, je sais pas, c’est évident non ? On l’a vu encore une fois avec l’affaire Théo : quel est le parti qui soutient en toute circonstance la police ? Pour quel parti les policiers votent majoritairement ? Quelle profession est représentée par des syndicalistes qui s’affirment racistes, à la télé ? Affronter la police, c’est combattre le Front National. Combattre le Front National, c’est refuser la policiarisation générale de la société.

Même son de cloche du côté de Claude :

Le FN est un parti raciste, et s’affirme dans la campagne présidentielle comme le parti de la police - elle aussi raciste. Dès que le viol de Théo a été rendu public, Le Pen s’est rendue dans des commissariat de banlieue parisienne. Le FN a lancé une pétition de soutien aux policiers, comme si c’étaient les victimes. Il a réclamé l’interdiction des manifestations « Justice pour Théo ». C’est toujours la même chose, comme quand les syndicats de police ont manifesté à République en printemps, pour faire oublier leurs violences en manifestation, en se plaignant de la "haine anti-flic". Et le FN était déjà alors à leur côté. C’est à chaque fois le même argumentaire : présenter les policiers à la fois comme des héros et des victimes, justifier leur brutalité en toutes circonstances, proclamer l’existence des « racailles » et des « milices d’extrême gauche ultraviolentes » pour justifier celle des milices de la BAC.

Quant à Mo’ :

Le rapport entre la police et le FN ? C’est vraiment une question ? Evidemment que le parti de la police c’est le FN. Cette dernière lui rend bien d’ailleurs, on l’a encore vu aujourd’hui protéger les membres du GUD qui venaient essayer de provoquer. Pendant que ceux qui attaquaient, cagoulés, la manifestation antifasciste c’étaient... les membres de la BAC.

Evidemment que tout parti qui a prétention a prendre la tête de l’Etat soutient la police. Puisque l’Etat est indissociable de la police et de sa violence. Mais la stratégie du FN sur cette question est singulière : c’est toute sa campagne qui s’axe autour de l’image d’un parti d’ordre et de contrôle. Un parti aussi violent et viril que les agents de la BST.

Le FN peut pas s’affirmer comme un parti ouvertement fasciste ; un parti policier (le seul, le vrai), ça passe. Parce que c’est toute la société qui s’est fascisée discrètement. Et - c’est pas une nouveauté - sa seule existence pousse toutes les autres partis à une surenchère sur la question de la sécurité et de l’ordre. C’est pour ça aussi que s’opposer au FN en tant que tel a de moins en moins de sens : parce que, tout le monde le dit, tout le monde le sait, une partie de sa politique est déjà en application - en tout cas tout ce volet là.

Donc oui, en venant ici on voulait s’opposer au FN, à cette campagne électorale débile, mais aussi continuer d’affirmer notre lutte contre les violences policières comme on l’a fait toute ces dernières semaines. Et ça ça passe par le fait de s’opposer frontalement aux milices cagoulées de la BAC (qui d’ailleurs, tiens comme c’est bizarre, ont chargé le cortège en lançant des grenades dans tous les sens).

Ces propos sont à rapprocher de ceux de Nantes Révoltée, qui affirmait la veille de la manifestation :

D’un côté, il y a ceux qui vivent le racisme. Ceux qui se font contrôler tous les jours par la police. Il y a ceux qui perdent un œil dans une manif. Qui subissent les brimades, les procès expéditifs. Ceux qui étaient dans la rue au printemps, ou plus récemment, après le viol de Théo.

De l’autre, il y a le parti de l’Ordre. Ceux qui soutiennent toujours, indéfectiblement, les forces de l’ordre.

Deux mondes.

"EMBUSCADE"

Si le FN n’a pas donc été directement ciblé lors de cette manifestation (et pour cause : le meeting avait lieu le lendemain), il en a été autrement le dimanche.

Ainsi, selon Ouest-France, "un car de militants du Front National est tombé dans une embuscade des antifas ce midi, reprenant sa route peinturluré et dégradé."

Les 3 cars de militants du Front National, qui partaient de Rennes et Fougères, ont été interceptés sur la 2x2 voies Rennes-Nantes à hauteur de Treillières. Les témoins, à l’intérieur des cars, expliquent "qu’une cinquantaine de personnes cagoulées et armées de barres de fer" sont descendues sur la route, préalablement stoppée par un feu avec des pneus.
Une opération-éclair, "de moins de cinq minutes", pendant laquelle les antifas ont aspergé, avec des extincteurs remplis de peinture, un car rennais. Les essuie-glaces ont également été endommagés. Des témoins racontent "avoir eu très peur", parlant d’une "véritable attaque de diligence."

Ce mode d’action avait été annoncé il y a quelques jours. Ce qui avait permis un édito absurde de Ouest-France, qui expliquait en quoi les actions de blocage étaient nuisibles (elles-aussi), puisqu’elles ne permettraient pas de faire changer d’avis les militants du FN, voire les conforteraient dans leur choix !

Les activistes qui ont procédé à cette action de blocage et peinturlurage ont expliqué leur démarche dans un communiqué :

Aujourd’hui, dimanche 26 février, pour perturber la tenue du meeting de Marine Le Pen à Nantes et en réponse à l’appel à blocage lancé par l’assemblée nantaise « A l’abordage », nous avons réservé une petite surprise aux militants frontistes entassés dans les bus en provenance de Rennes.

Dans le calme, la bonne humeur et sans aucun heurt, nous avons bloqué deux bus sur la 4 voies, qui furent au passage copieusement repeints parce que dans la vie, il y a bien d’autres couleurs que le bleu marine.

Comme à son habitude, le Front National ne manquera pas de se poser en victime, invoquant la « démocratie » et la « liberté d’expression ». Nous le répétons, dans une France sous état d’urgence, où la police ratonne dans les banlieues et rafle les migrants, nous ne laisserons pas fleurir le racisme et la xénophobie au prétexte de « liberté ». Nous n’avons pas oublié comment les régimes fascistes d’hier furent institués par des voies parfaitement démocratiques et légales (élection d’Adolf Hitler au suffrage universel, vote massif des pleins pouvoirs à Pétain par le parlement…).

A travers le Front National, c’est à la politique classique dans son ensemble que nous nous attaquons, à tous les partis de gauche comme de droite qui font mine de combattre l’extrême droite tout en pillant ses idées et appliquant son programme sécuritaire.

Aujourd’hui comme demain, dans la rue comme dans les luttes, soyons ingouvernables !

Des coloristes sur voie rapide.

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