Les extrêmes droites iranienne et française main dans la main

Somayeh Rostampour

paru dans lundimatin#527, le 16 juillet 2026

À peines les bombardements états-uniens et israéliens sur l’Iran avaient-il commencé qu’apparaissait médiatiquement et politiquement la figure de Reza Pahlavi, fils du Shah et possible incarnation d’un retour à la monarchie en lieu et place d’une République islamique en passe d’être démantelée. Force est de constater que ce scénario n’a pas pris ou en tous cas pas fonctionné. La chercheuse Somayeh Rostampour analyse ici la manière dont le parti Pahlaviste s’est positionné vis-à-vis des régimes occidentaux jusqu’à se lier à son extrême droite y compris groupusculaire. En vis-à-vis, une partie de la gauche décoloniale et campiste juge utile de fricoter avec l’extrême droite antisémite et complotiste au nom d’un anti-impérialisme à la petite semaine. L’autrice propose à rebours de tenir une position émancipatrice à partir d’un triple refus : « refus de la République islamique et de ses crimes ; refus de la guerre impériale par les génocidaires présentée comme libération ; refus de l’alternative pahlaviste autoritaire, suprémaciste et fascisante. »

« Derrière chaque fascisme gît une révolution manquée… »
Révolutions de notre temps. Manifeste internationaliste, Les Peuples veulent

Longtemps, Reza Pahlavi n’a occupé qu’une place marginale sur la scène internationale. C’est seulement après le soulèvement Femme, Vie, Liberté (Jin, Jîyan, Azadî), en 2022, et la formation du comité de Georgetown – une coalition d’opposition droitière née à sa suite –, que le fils du dernier chah d’Iran, âgé de 65 ans et résidant non loin de Washington, a surgi dans l’espace politique. Le fait qu’il soit parvenu, en seulement trois ans, à occuper une telle place médiatique ne s’explique aucunement par la force sociale qu’il incarne en Iran, mais par le soutien massif d’Israël et ses médias, conjugué à un travail de lobbying et à l’action de puissants relais médiatiques et politiques.

Ces images récentes ont suscité une stupeur légitime, tant chez les Iraniens opposés à la guerre, notamment à l’intérieur du pays, que parmi les forces pro-palestiniennes à l’étranger : des Iraniens de la diaspora heureux de brandir des drapeaux américains et israéliens ; des danses, dans des rues d’Occident, « au nom des Iraniennes » ; des remerciements adressés à Trump et à Netanyahou en plein bombardements criminels ; des appels aux puissances impérialistes à « sauver l’Iran » par la guerre... Des décennies de répression, de pauvreté, d’humiliation, de massacres et de mensonges de la République islamique expliquent cette dérive. Mais en partie uniquement. Et ne l’excusent en rien. Car il s’agit là d’une crise plus profonde : l’essor d’une extrême droite diasporique parallèle à celui du néofascisme mondial. Appelons-le « pahlavisme », du nom du prince héritier. Et précisons que ce mouvement ne se réduit ni au visage de la nostalgie monarchique, ni à celui de la réaction à la brutalité du régime théocratique iranien : il doit être compris comme l’une des formes spécifiques de la fascisation globale.

Certes, l’influence du pahlavisme a été affaiblie par la guerre menée par Washington et Tel-Aviv. L’illusion, largement entretenue par les réseaux monarchistes, selon laquelle les bombes pourraient apporter la liberté a explosé face à la réalité destructrice. Certes, Trump a déclaré ne pas considérer, pour l’instant, Reza Pahlavi comme une option de remplacement du régime. Mais voilà qui ne change rien à la dynamique à l’œuvre.

Le soulèvement de masse de l’année 2022, né au lendemain du féminicide d’État de la jeune femme kurde Jina Amini, a ouvert une brèche politique rare : celle d’une révolte féministe, populaire, décoloniale (portée par les Kurdes et les Baloutches), ouvrière et anti-autoritaire, à la fois dirigée contre la dictature fasciste en place et contre toute restauration monarchique ou impériale. Quels étaient ses principaux mots d’ordre ? « Jin, Jîyan, Azadî  » et « Ni chah, ni mollah : liberté et égalité ». Il s’agissait d’un mouvement révolutionnaire qui portait l’exigence d’un changement radical par en bas, par les peuples, et non depuis l’extérieur. Bref, un refus explicite de l’alternative mortifère. C’est cette brèche révolutionnaire que le pahlavisme a tenté de refermer. Et, pour ce faire, il a mobilisé le langage de la liberté – tout en réintroduisant la perspective d’un ordre nationaliste, sécuritaire et coercitif.

Le camp monarchiste essaie ainsi de s’afficher comme la voix légitime du peuple iranien. Problème : il jure défendre l’intégrité territoriale de l’Iran tout en appelant à une intervention américano-israélienne, requalifiée en « guerre humanitaire », laquelle, précisément, menace ladite intégrité. Il accuse la gauche, les Kurdes, les féministes ou les défenseures de la Palestine d’être des « traîtres », tout en cherchant l’appui des puissances impérialistes et de l’extrême droite occidentale. Reza Pahlavi a personnellement appelé Donald Trump à se tenir prêt à aider le peuple iranien. La souveraineté qu’il invoque n’est pas celle du peuple : elle n’est qu’un nationalisme placé sous la tutelle d’une puissance militaire extérieure.

Il faut toutefois distinguer deux réalités au sein du mouvement monarchiste. À l’intérieur de l’Iran, le soutien ponctuel ou la tolérance envers Pahlavi relève souvent moins d’une adhésion idéologique à l’ordre dynastique que d’un épuisement politique – logique du moindre mal, nostalgie de l’avant-1979, désir d’en finir avec la République islamique, impression qu’un nom connu est en mesure d’offrir une issue plus rapide. Certains slogans comme « Javid Shah  » (« Vive le Chah ») circulent dès lors parfois davantage comme cri de rupture que comme programme monarchique assumé. L’idée est qu’il faut avant tout se débarrasser de ce régime criminel, et « peu importe le prix ». La guerre médiatique amplifie, du reste, l’illusion d’un salut par l’extérieur (Occident/Israël) : certaines sources font même état de campagnes numériques – comptes fictifs, robots – destinées à valoriser Pahlavi. Parce qu’il apparaît comme la figure la plus étroitement liée aux soutiens internationaux, notamment israéliens, Pahlavi incarne, pour certains, une voie jugée plus réaliste vers la libération. Les médias diasporiques, en particulier Iran International – chaîne qui bénéficierait de financements très importants, estimés à environ 250 millions de dollars par an, provenant d’acteurs étatiques étrangers, dont l’Arabie saoudite et Israël [1] – jouent un rôle central dans la fabrication d’une hégémonie monarchiste. Très suivis en Iran en raison du discrédit de la télévision d’État, ils ne se contentent pas d’informer : ils cadrent le champ politique en faveur de Reza Pahlavi, diffusent largement ses discours, surexposent les slogans monarchistes, disqualifient la gauche, mobilisent une rhétorique anticommuniste et soutiennent fortement les frappes occidentales ou israéliennes. Ce dispositif contribue à présenter Pahlavi comme la seule alternative possible, tout en normalisant un imaginaire politique fondé sur la guerre, l’ordre, la force et l’écrasement des adversaires.

La situation est différente dans la diaspora. En Occident, le pahlavisme s’affiche d’une façon autrement plus structurée. Il est un véritable projet, qu’on pourrait caractériser comme suit : recentralisation autoritaire du pouvoir autour d’un « père de la nation », restauration de dispositifs répressifs, culte du drapeau et de la personnalité, militarisation de l’imaginaire politique, ethno-nationalisme perse, haine de la gauche, islamophobie, arabophobie, kurdophobie, fémonationalisme et alignement sur les droites occidentales. Il travaille clairement à une conquête hégémonique. Fort de nombreux réseaux médiatiques, de campagnes numériques, de relais politiques – tant en Europe qu’aux États-Unis –, les monarchistes ont présenté l’attaque israélo-étasunienne comme une guerre de « libération » tout en qualifiant l’opposition à la guerre de soutien à la République islamique. Voire de trahison pure et simple, y compris lorsqu’elle provenait d’opposantes ayant eux-mêmes subi la violence du régime.

Construire ce faux dilemme (ou Pahlavi, ou l’État clérical sanguinaire) permet d’effacer le troisième pôle, incarné par les champs démocratiques, féministes, socialistes, kurdes, baloutches, arabes, laïques, républicains ou autonomistes. Cette stratégie apparaît de façon particulièrement nette dans les projets de transition attribués à l’entourage de Pahlavi. Le « livret d’urgence » annonce une période de transition fortement centralisée : nomination des chefs de l’exécutif, du législatif, du judiciaire et des renseignements ; état de siège dans plusieurs villes ; reconstruction d’un appareil sécuritaire unifié, ouvrant la voie à la résurgence de structures proches de la SAVAK. Le peuple n’y apparaît jamais comme sujet révolutionnaire ; il n’est qu’une masse consultée après coup, appelée à choisir entre monarchie démocratique et république démocratique. Mais l’architecture réelle du pouvoir restera, elle, définie par en haut. En clair : nous assistons à la confiscation d’un processus révolutionnaire par une droite diasporique radicalisée, tandis que, au même moment, les insurgées de l’intérieur risquent leur vie pour une transformation bien plus profonde.

États-Unis et France : la convergence des ennemis de l’émancipation

Les mises en scène de la diaspora monarchiste sont pour le moins significatives. Dans leurs rassemblements, les portraits du « prince » prennent le dessus sur l’hommage aux manifestantes tuées et au prisonnieres politiques. Sur leurs pancartes, on peut lire « Merci Bibi, merci Trump » et, sur les casquettes, MIGA (« Make Iran Great Again »). À Munich, en février 2026, des formules comme « Un peuple, un empire, un chef », typiquement nazie, ont été scandées dans un lieu historiquement associé aux meetings hitlériens. Ce grand rassemblement, auquel a participé Pahlavi, a compté plus de 150 000 personnes. On y banalise les morts comme autant de « dommages collatéraux » ; on appelle à pendre des opposants au moment même où des manifestantes risquent l’exécution en Iran ; on reprendre la rhétorique du « grand mensonge ». Les monarchistes instrumentalisent les enfants tués par la République islamique tout en se taisant lorsque des enfants sont tués par les bombes impérialistes. Ils rendent hommage aux morts américains ou européens mais les 175 écolières tuées à Minab, sous le commandement de Trump, ne sont, elles, ni commémorées ni même mentionnées dans leurs interventions médiatiques.

C’est dans cette même logique qu’il faut comprendre le remerciement adressé par Reza Pahlavi à Donald Trump, dix jours seulement après l’attaque contre l’école de Minab et le complexe sportif féminin de Malard, menée avec des armes américaines de pointe. Il ne s’agit pas d’un simple alignement diplomatique, ni d’une maladresse de communication : ce geste révèle l’inscription du pahlavisme diasporique dans une économie politique de la guerre. Dans cette configuration, les peuples paient le prix de la destruction, tandis que les appareils militaires, les industries de l’armement et les réseaux de la droite globale en tirent bénéfice politique, stratégique et financier. Le fait qu’une autre cible non armée ait été détruite le 4 mars 2026 avec des munitions produites par Lockheed Martin – entreprise qui a ensuite financé la conférence annuelle de sécurité de Politico du 12 mai 2026 à Munich, à laquelle Pahlavi participait – n’est pas anecdotique. Il indique que cette séquence s’inscrit dans un écosystème plus large, où diplomatie de guerre, capitalisme militaire, relais médiatiques et projets autoritaires se renforcent mutuellement. En clair : la guerre n’y apparaît plus comme une catastrophe à empêcher mais comme un levier de recomposition du pouvoir, de légitimation monarchiste et d’arrimage aux capitalismes militaires occidentaux.

Aux États-Unis, la diaspora intimide les critiques via l’usage de tactiques « slash-and-burn » (en ligne et hors ligne), c’est-à-dire une stratégie de « terre brûlée » visant moins à répondre aux arguments qu’à rendre toute dissidence politiquement coûteuse. Il s’agit de saturer l’espace public, d’épuiser les adversaires, de les isoler, de les discréditer personnellement et de détruire leur réputation. Ces pratiques, directement inspirées des méthodes trumpiennes, combinent campagnes coordonnées, harcèlement numérique, délégitimation systématique des coalitions non monarchistes, construction d’un leader unique et usage du vocabulaire de la sécurité nationale contre la gauche. La présence de Reza Pahlavi à la Conservative Political Action Conference (CPAC) en février 2025, grand rendez-vous transnational des extrêmes droites, s’inscrit dans cette dynamique. Giorgia Meloni, Javier Milei, Elon Musk, Nigel Farage et Steve Bannon, auteur à cette occasiond’un salut nazi, y sont également intervenus. Le rapprochement monarchiste avec des figures telles que Netanyahou ou d’autres représentants de l’extrême droite internationale n’est en rien un détail diplomatique : il traduit une grammaire politique commune.

En France, refuge historique des Iraniennes exilées, blessées et torturées par la République islamique, cette dynamique prend la forme de proximités et de co-présences avec des organisations d’extrême droite (RN, Reconquête) et des groupes identitaires (Némésis ou Génération identitaire). Ces collaborations ne sont pas nouvelles, mais elles se sont intensifiées. Citons par exemple l’organisation, par le groupe d’extrême droite Collectif Eros, le 11 janvier 2026, de rassemblements racistes en « soutien aux femmes iraniennes » avec l’appui de milieux monarchistes. Le même mois, des membres de Némésis ont participé aux manifestations monarchistes parisiennes, brandissant des pancartes ouvertement racistes. En France, toujours, l’association Femme Azadi constitue le principal relais monarchiste. À l’occasion du 8 mars 2025, elle soutient les appels fémonationalistes de Némésis à perturber des cortèges féministes, au nom, notamment, du refus de la présence des drapeaux palestiniens. Au mois de mai de la même année, elle reçoit, lors d’une cérémonie en soutien à l’armée israélienne organisée par les Diaspora Defense Forces, la distinction de « Justes parmi les nations du 7 octobre ».

Sa figure de proue, Mona Jafarian, est la nièce d’un haut responsable du régime du Chah, exécuté par la République islamique en 1979, et une influenceuse lifestyle. Elle a publiquement fait allégeance à Pahlavi. Ainsi a-t-elle pris part à des événements rassemblant des responsables politiques, intellectuels et figures médiatiques conservatrices ou réactionnaires (Bruno Retailleau, Raphaël Enthoven, Eugénie Bastié, Florence Bergeaud-Blackler, Manuel Valls, Richard Malka, Rachel Khan, Nathan Devers et Abnousse Shalmani), notamment lors de la soirée organisée le 20 janvier 2026 à la Scala de Paris. Sous couvert de soutien au peuple iranien, le ton général est à la mise en accusation de l’islam, de l’immigration, de la gauche et des soutiens à la Palestine. Le 9 février suivant, plusieurs personnalités françaises – dont Manuel Valls et Gabriel Attal – ont participé, lors d’un défilé organisé par Femme Azadi et Agir ensemble, branche hexagonale du lobby pro-israélien Elnet, à une mobilisation hostile à la gauche critique des bombardements américains et israéliens. Et ce, sous une version revisitée du drapeau iranien, orné des emblèmes de la dynastie Pahlavi. Cette convergence apparaît également, encore, dans les liens avec d’autres structures monarchistes, comme l’association Homa. Son vice-président, Samuel Davoud, se rend régulièrement en Israël et aime prendre des selfies avec le directeur de la communication de l’armée israélienne. Il donne volontiers des interviews à des médias pro-israéliens et d’autres d’extrême droite, comme Frontières. Le 11 janvier 2026, au lendemain du massacre commis par le régime iranien, il a fait monter sur scène trois membres de Némésis.

C’est ici que fonctionne à plein la mécanique fémonationaliste [2] : le langage des droits des femmes est mobilisé pour justifier des alliances avec l’extrême droite, fabriquer un ennemi musulman, arabe, afghan ou palestinien, et déplacer la question féministe vers une guerre culturelle racialisée. Le slogan « Nous sommes aryens et nous n’adorons pas les Arabes », régulièrement relayé dans ces milieux, ne relève pas d’une simple provocation : en Europe, la charge historique du terme « aryen » entre clairement en résonance avec des mythologies raciales nazies. Il fait office de pont discursif. Le « soutien à l’Iran » tend ainsi à se convertir en capital symbolique pour des projets identitaires hostiles à la gauche et l’immigration.

Comprendre le suprémacisme aryaniste

Qualifier une partie du monarchisme diasporique de suprémaciste ne signifie pas que tout partisan de la monarchie le soit. Le point central est ailleurs : dans ses fractions dominantes, ce courant construit un ordre hiérarchique entre les peuples, les cultures, les sexes et les camps politiques. Il ne se contente pas de s’opposer à la République islamique : il articule l’opposition au régime à une affiliation symbolique à un ordre impérial et blanc ; il imagine la libération de l’Iran comme restauration d’une essence nationale pure, persanocentrée, préislamique, occidentalisée et autoritaire.

Comme l’a montré la sociologue Neda Maghbouleh à propos de jeunes Irano-Américaines, beaucoup font concrètement l’expérience du racisme tout en continuant à se percevoir comme « blancs » ou « aryens » : cette contradiction produit une confusion identitaire qui affaiblit la capacité à reconnaître les hiérarchies raciales et empêche la formation de solidarités politiques avec d’autres groupes dominés. Cette mythologie n’est pas seulement culturelle : elle s’est articulée à un nationalisme moderne, centralisateur et persanocentré, nourri par des intellectuels modernistes de l’époque qajare, souvent présentés comme des fondateurs du nationalisme iranien moderne, comme Akhundzadeh ou Mirza Aqa Khan Kermani, puis consolidé sous les Pahlavi. Fondé sur la glorification de l’Iran préislamique, ce nationalisme s’assoit également sur l’effacement des violences impériales subies par l’Iran sous domination britannique et russe, ainsi que sur la marginalisation des minorités ethnonationales. La grande famine de 1917-1919, provoquée en grande partie par les forces impérialistes, en est l’un des épisodes les plus dévastateurs : elle aurait causé 8 à 10 millions de morts (soit près de 40 à 50 % de la population), détruit des familles entières, multiplié le nombre d’orphelins, provoqué des déplacements forcés, ruiné des communautés rurales et aggravé les maladies liées à la faim [3].

Ce nationalisme fonctionne selon une double logique : chercher la reconnaissance du « monde blanc » occidental, parfois au prix de la soumission politique, et construire les voisins régionaux comme inférieurs, arriérés ou menaçants.Cette grammaire brouille de nos jours le compas moral d’une partie des Iraniens : le rejet nécessaire de la République islamique se transforme parfois en rejet des Arabes, des musulmans, des Palestiniens ou des Afghans. Le silence devant les enfants tués à Gaza, comme l’indifférence face aux expulsions massives d’Afghans d’Iran, montre comment une opposition au régime capturée par l’imaginaire suprémaciste peut se retourner contre d’autres peuples dominés, au lieu d’ouvrir un horizon de solidarité. Depuis cette configuration, la défense d’Israël devient un marqueur identitaire plus qu’une simple orientation de politique étrangère, et se noue, dans la diaspora monarchiste de droite à une islamophobie culturalisée et à un racisme explicite.

Il serait toutefois inexact d’affirmer que la ligne officielle de Pahlavi appelle à l’éradication de l’islam. Dans ses textes publics, il défend plutôt la séparation de la religion et de l’État ainsi que la liberté de croyance. Mais une partie de son entourage et de l’écosystème monarchiste développe un imaginaire plus radical : celui d’une désislamisation culturelle. En France, l’association Femme Azadi y contribue. Mona Jafarian a expliqué sur CNews que le slogan « Nous sommes aryens » signifie que « l’islam n’est pas notre religion » et que les origines iraniennes sont zoroastriennes. Ce discours ne relève plus de la laïcité : il construit l’Iran préislamique comme âge d’or, l’islam comme accident étranger et les Arabes comme altérité irréductible. Il ne s’agit pas d’une purification religieuse totale mais d’une neutralisation politique de l’islam comme principe autonome de pouvoir, accompagnée d’une réutilisation sélective des appareils sécuritaires. Cette tension existait déjà sous les Pahlavi. Reza Shah puis Mohammad Reza Shah ont cherché à subordonner le religieux à l’État, à moderniser autoritairement la société et à marginaliser le clergé lorsque celui-ci est devenu autonome, tout en l’utilisant, parfois, contre la gauche. Après le coup d’État de 1953, la répression du parti de gauche Tudeh et des forces marxistes a contribué à laisser les mosquées, le bazar et les réseaux cléricaux comme seules structures capables d’organiser une opposition de masse. Une partie de ce qui s’est joué lors de la Révolution islamique de 1979 trouve son origine l’action antérieure de la monarchie au pouvoir.

L’islam n’est plus perçu comme une composante historique de la société iranienne, mais comme un corps étranger : les Arabes deviennent le bouc émissaire d’un récit de décadence, auquel sont attribués à la fois le « retard » supposé de l’Iran et son alignement sur la cause palestinienne. C’est là ce que l’historien Reza Zia-Ebrahimi [4] a appelé le « nationalisme déplacé » : un nationalisme qui déplace l’origine du mal vers un Autre racialisé, extérieur à l’identité iranienne supposée authentique. « Sauver l’Iran » signifie dès lors souvent « le sauver des Arabes », « de l’islam » ou « du Sud global » ; bref, « le réintégrer à l’Occident ». Le soutien à Israël est plus qu’une simple position géopolitique : il est marqueur civilisationnel. Israël est présenté comme symbole de modernité, de force, d’Occident et de non-arabité. Les Palestiniens ne sont plus pensés comme un peuple sous occupation mais comme « d’autres Arabes » et la Palestine n’est plus considérée comme une lutte anticoloniale mais comme simple extension du régime de Téhéran. Lors de la guerre israélienne de juin 2025 contre l’Iran, connue sous le nom de la « guerre de Douze Jours », l’insistance sur les « frappes chirurgicales » permet d’occulter les victimes civiles. Encore et toujours : préserver l’image d’un Israël « innocent ».

Les Kurdes, les Baloutches, les Arabes d’Iran, les Turcs, les Lors, les minorités religieuses, les féministes, les queers et les espaces de gauche sont régulièrement représentés comme autant d’obstacles à l’« unité nationale », à la « stabilité » et au « développement », comme je l’ai déjà montré dans un autre article. Les accusations de « séparatisme », de « trahison », de « gauchisme », de complicité avec le régime ou de menace contre l’intégrité territoriale servent à exclure ces groupes du champ légitime de l’opposition [5]. La formule monarchiste « Mort aux trois corrompus : gauchiste, mollah, moudjahid » l’illustre assez. L’histoire dynastique pahlavie elle-même est mobilisée comme arrière-plan critique : campagnes militaires contre les Lors, les Kurdes, les Qashqai et d’autres groupes tribaux ; sédentarisation forcée ; exécutions de chefs locaux ; répression des mouvements autonomistes tels que la République kurde autonome de Mahabad (1946-1947), culminant avec la pendaison de son chef, Qazi Muhammad ; déportations de Kurdes ; répression au Lorestan par les forces de Reza Khan. La nostalgie monarchiste efface à l’envi cette histoire ou la glorifie au nom de la construction de l’État. Or c’est précisément à cet endroit que se manifeste l’articulation entre suprématie persane et centralisation.

La gauche, les Kurdes, les féministes et les queers : frapper l’« ennemi intérieur »

Le cœur politique du pahlavisme diasporique radical est l’hostilité à la gauche. Mais celle-ci ne fonctionne pas comme simple désaccord idéologique : elle fabrique un ennemi intérieur. Toute revendication sociale, féministe, antiraciste, kurde, palestinienne ou anti-impérialiste peut de cette façon être recodée en menace nationale. Contester une intervention militaire occidentale devient « soutenir la République islamique ». Défendre les droits des minorités devient « séparatisme ». Refuser le culte de Pahlavi devient « trahison ».

Cette logique rappelle évidemment le maccarthysme. Le trumpisme a réactivé ce schème en ramenant la politique à la logique de l’« ennemi de l’intérieur » : toute revendication égalitaire est requalifiée sous des étiquettes telles que « gauche radicale », « marxiste », « socialiste », « antifa » ou « woke ». Mais la différence majeure avec le maccarthysme tient au fait que cette version contemporaine cohabite plus ouvertement avec des segments de l’extrême droite. En France, la controverse sur l’« islamo-gauchisme » procède d’une dynamique proche : l’intersectionnalité et les critiques antiracistes, postcoloniales et décoloniales y sont recodées en « menace nationale ». Après les massacres commis par le régime iranien en 2026, ce lexique « anti-woke » et trumpiste est, de façon préoccupante, repris par une partie de l’opposition diasporique iranienne : discours misogynes, xénophobes, homophobes et violents, où l’exclusion de l’Autre apparaît comme une nécessité politique.

Le 27 avril 2026, à Londres, lors d’une manifestation en soutien à Reza Pahlavi, une centaine d’hommes vêtus de noir, parfois masqués, ont défilé dans une mise en scène intimidante, en hommage aux « Immortels » de l’ancien empire perse. Sur les réseaux sociaux, des militants proches du prince appellent au retour de la SAVAK. Certains arborent publiquement des tee-shirts à son effigie. D’autres vont plus loin, en appelant d’ores et déjà à préparer l’élimination des « gauchistes » au lendemain d’une éventuelle prise du pouvoir. En France, Pachoutan, influenceur pahlaviste suivi par 230 000 personnes, a même publié une liste de « gauchistes » à liquider : il cible notamment des militantes iraniennes non monarchistes engagées contre le régime. Aux États-Unis, certains milieux pahlavistes transmettraient au gouvernement américain des listes de noms des militant.es iraniennes soutenant la Palestine et opposées au monarchisme. L’objectif serait, dans le contexte des récentes répressions migratoires et des actions de l’ICE, de nourrir des dossiers contre elles et eux et de faciliter leur expulsion.

L’affaire de la disparition de Massoud Masjoudi est révélatrice de la violence qui traverse certains milieux monarchistes. Ancien cofondateur du réseau d’opposition en exil Farashgard, dont il était devenu un critique, Masjoudi travaillait, selon plusieurs témoignages, à rassembler des éléments sur les menaces, les pressions et les liens troubles entre certains soutiens de Reza Pahlavi et des réseaux proches du régime iranien. Son corps a été retrouvé le 6 mars dernier. Une semaine plus tard, la police canadienne annonçait l’inculpation pour meurtre de deux monarchistes iraniens établis à Vancouver. Bien avant cette affaire, plusieurs voix avaient déjà alerté sur les proximités entre certains cercles pahlavistes et des fractions de l’actuel pouvoir iranien. Cette logique de mise à l’écart ne vise pas seulement les dissidents issus du camp monarchiste : elle touche d’autres figures de l’opposition. Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix, emprisonnée en Iran et récemment hospitalisée en raison de graves problèmes de santé, a ainsi fait l’objet de de dénigrement et d’ennemisation menées par des milieux monarchistes, qui cherchent à délégitimer toute figure d’opposition indépendante en affirmant que Reza Pahlavi serait le seul représentant légitime des Iraniens. La prise de position publique de Yasamin Pahlavi, mettant en doute sa légitimité, a nourri cette entreprise de discrédit. En France, Mona Jafarian est allée jusqu’à l’accuser de « jouer la comédie  ». La gauche radicale iranienne, tout comme La France insoumise, fait également partie des cibles régulières de ces attaques. À mon encontre, Jafarian a d’ailleurs écrit : « Ferme-la, gauchiste chapoul  » – chapoul étant une insulte utilisée dans certains milieux monarchistes pour désigner la gauche révolutionnaire.

Aussi, articulée à l’hostilité envers la gauche, à l’antiféminisme, à la queerphobie et au racisme, la kurdophobie occupe une place centrale dans ce dispositif. Le slogan « Jin, Jiyan, Azadî  », né des luttes kurdes, est fréquemment repris au prix d’un effacement de son ancrage politique et de sa portée révolutionnaire. Dans le même mouvement, des accusations infondées visant le PKK contribuent à discréditer l’origine même de ce mot d’ordre. Des cyberattaques ciblent également des organisations kurdes telles que le PJAK ou le KJAR. La situation se clarifie définitivement avec l’annonce, le 21 février 2026, de l’alliance de cinq partis kurdes, articulant la chute du régime et la reconnaissance du droit du Kurdistan à l’autodétermination dans un Iran démocratique. Elle porte un programme centré sur la démocratie, les droits des femmes, l’écologie et l’égalité. Elle a immédiatement été frappée du label de « séparatisme », y compris par Reza Pahlavi et les médias du régime.

Le même mécanisme vise les féministes et les personnes queer. Les insultes sexistes, les pancartes homophobes, les chants à caractère sexuel dirigés contre l’ennemi, les mises en scène armées et les fantasmes d’écrasement de la gauche ou des minorités dans les manifestations des pahlavistes en Occident ne sont pas de simples excès. Ils participent d’une pédagogie de la cruauté, au sens de Rita Segato : un pacte viriliste dans lequel l’humiliation de l’autre soude le groupe [6]. La nation y devient un corps masculin, fort, armé, purifié de ses éléments faibles, féminisés, queer, kurdes, arabes ou gauchistes. La patrie est imaginée comme une femme à reprendre à l’Autre ; la politique devient démonstration de force. Verónica Gago [7] prolonge cette lecture : ce qui apparaît d’abord, dans le lexique féministe, comme une critique des violences de genre, est reconfiguré, lors du tournant d’extrême droite, en un régime de violences (langagières, politiques, économiques et symboliques) constamment répété et reproduit dans l’espace public et sur les réseaux. Il en résulte un paradoxe : la « politique de la violence » annonce la fin des médiations institutionnelles qui visaient à tenir la violence à distance ; mais, précisément en supprimant ces médiations, elle devient un mode de production du politique. Cette logique repose sur un pari de « gouverner sans gouverner » : substituer à la négociation et aux institutions une violence directe et spectaculaire dont la répétition fabrique de l’insensibilisation et élève le seuil collectif de tolérance. Ce double processus de radicalisation et de normalisation [8] s’articule enfin à une politique réactionnelle de gestion de la « crise de la masculinité » : sous couvert de « nostalgie nationale », l’extrême droite pahlaviste travaille l’angoisse du déclin de l’autorité patriarcale. Pour cette partie de la diaspora iranienne, la violence devient identité, style et ressource de recrutement.

Cette logique de créer l’ennemi intérieur de type extrême droite se manifeste aussi dans un imaginaire ethno-nationaliste et anti-immigrés, particulièrement visible lorsque le pahlavisme évoque la présence de près de cinq millions d’Afghans en Iran. Dans un tweet adressé à l’armée iranienne, Reza Pahlavi ne se contente pas d’appeler les militaires à se retourner contre la République islamique ; il associe la répression des manifestants à des « agents étrangers » venus notamment d’Afghanistan et du Pakistan, en les désignant comme des « terroristes ». Cette rhétorique transforme une population migrante et réfugiée, déjà précarisée et exposée au racisme en Iran, en menace sécuritaire intérieure, et inscrit le discours pahlaviste dans une logique xénophobe où l’ennemi politique est ethnicisé et externalisé.

Se rassembler autour du troisième pôle

La confiscation du soulèvement iranien ne vient cependant pas seulement de la droite monarchiste et de ses alliances avec les extrêmes droites occidentales. Comme si ça ne suffisait pas, voilà qu’une partie de la gauche décoloniale et campiste en vient à converger, au nom de l’anti-impérialisme, avec des courants fascistes, complotistes, antisémites ou d’extrême droite. Ce n’est pas une dérive accidentelle, mais la conséquence prévisible d’une logique politique identitaire qui réduit l’anti-impérialisme à un anti-occidentalisme de principe, fondé sur de simples alignements géopolitiques. La récente tribune « anti-guerre » illustre totalement cette impasse. Derrière un discours prétendument pacifiste se rassemblent le marxiste Vijay Prashad, l’humoriste antisémite Dieudonné, le théoricien décolonial Ramón Grosfoguel, le philosophe de la Nouvelle droite Alain de Benoist, le sociologue Boaventura de Sousa Santos, figure majeure de la critique décoloniale, ou encore Jacob Cohen, auteur franco-marocain lié à la mouvance soralienne. Cette juxtaposition montre comment un anti-impérialisme purement géopolitique et identitaire, réduit à l’opposition abstraite entre un « Occident » homogène et un « Sud global » tout aussi homogénéisé, peut devenir compatible avec les politiques de l’extrême droite.

Le danger est donc double : d’un côté, des courants monarchistes prétendent combattre la République islamique tout en s’alliant aux droites radicales et en légitimant une guerre impériale présentée comme libération ; de l’autre, des milieux campistes prétendent s’opposer à l’impérialisme occidental tout en blanchissant un régime, hautement répressif et patriarcal, dont les pratiques internes rejouent certaines logiques coloniales. Une position véritablement émancipatrice doit tenir ensemble trois refus : refus de la République islamique et de ses crimes ; refus de la guerre impériale par les génocidaires présentée comme libération ; refus de l’alternative pahlaviste autoritaire, suprémaciste et fascisante. Le piège campiste consiste à croire que l’anti-impérialisme suffit, même lorsqu’il conduit à excuser des États postcoloniaux meurtriers. Le piège monarchiste consiste à croire que l’ennemi de la République islamique est nécessairement un allié de la liberté. La seule solidarité digne de ce nom doit donc être à la fois anti-régime, anti-guerre, antiraciste, féministe, anticoloniale et antifasciste. Et prendre place autour de ce troisième pôle, invisibilisé de tous côtés – Roja, mon collectif, en fait partie au sein de la diaspora française. Empêcher les bombes de pleuvoir, combattre la République islamique, refuser la confiscation monarchiste du soulèvement et soutenir celles et ceux qui, en Iran comme en exil, cherchent une libération réelle plutôt qu’un simple changement de drapeau au sommet de l’État : telle est, oui, la seule voie praticable.

Somayeh Rostampour est sociologue et chercheuse. Membre du collectif Roja, elle a notamment publié Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî aux éditions Agone.

[1À ce propos, lire le texte du collectif Roja écrit suite à la révolte de 2026 en Iran : https://lundi.am/Les-protestations-en-Iran-assiegees-par-les-ennemis-interieurs-et-exterieurs

[2Ce terme a été introduit par Sara Farris. Dans son livre Au prétexte des droits des femmes, elle montre comment le fémonationalisme constitue un des mécanismes de l’extrême droite pour asseoir son hégémonie. Cette dernière s’approprie le langage des « droits des femmes » et de « l’égalité » pour emballer le racisme et les politiques anti-immigration/sécuritaires dans un cadre moral et « progressiste ». Les migrantes – en particulier musulmanes – se voient construites comme « l’Autre misogyne ». Cette logique normalise la violence structurelle de l’État tout en dissimulant une contradiction majeure : la même économie politique de droite, qui présente les hommes migrants comme une menace, exploite les femmes migrantes comme main-d’œuvre docile et bon marché – dans le soin et le service domestique. Sous le prétexte de « sauver les femmes », le fémonationalisme est un outil de reproduction du nationalisme racial et de l’ordre néolibéral.

[3Majd, Mohammad Gholi. The Great Famine & Genocide in Iran : 1917-1919. Bloomsbury Publishing USA, 2013.

[5J’en ai parlé dans cet article : https://lundi.am/Iran-genealogie-d-une-contre-revolution

[6Rita Segato : ‘pedagogy of cruelty’, cited by Verónica Gago in “The fascistisation of social reproduction”.

[7Consulter l’article de Véronique Gago intitulé « La fascisation de la reproduction sociale », publié sur le site Radical Philosophy : https://www.radicalphilosophy.com/article/the-fascistisation-of-social-reproduction

[8Voir : Callison, William, and Verónica Gago. ’The Far-Right International Versus Anti-fascist Internationalism.’ South Atlantic Quarterly 124, no. 4 (2025) : 858-868.

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