Alors que le massacre de la guerre d’extermination se poursuit à Gaza, il y a quelques jours, en Italie, une guerre des mots a éclaté, surtout sur le web mais pas seulement. L’événement qui l’a déclenchée a été la participation d’Erri De Luca au « Festival international des écrivains » à Jérusalem, et l’interview qu’il a accordée à cette occasion au journal Israel Hayom, proche du Likoud. La pomme de la discorde ont été les mots « antisémitisme » et « sionisme » (ainsi que « génocide ») qui sont souvent utilisés pour démasquer et dénoncer une adhésion cryptique à l’un ou l’autre camp. Or, avant d’être l’objet d’un scandale, les antisémitismes et les sionismes mériteraient un examen de leur nature, de leurs contextes, de leur genèse et de leurs développements ultérieurs, ainsi que de l’état actuel des choses.
Nous aborderons donc ici, bien que de manière sommaire, la guerre à Gaza en tant que question, dans ses répercussions sur les subjectivités des mouvements. Certes, on ne peut prétendre proposer en quelques lignes une « Vérité » absolue sur la genèse, le devenir, les formes des sujets et des processus historiques au cœur de controverses radicales. Mais on peut se limiter (tel est notre propos) à enregistrer la cristallisation des états de conscience autour de nous.
Pour « annoncer la couleur », commençons par dire que Erri a été pour nous, hommes et femmes réfugiés en France et menacés d’extradition, un soutien indéfectible ; pour moi et quelques autres camarades, un frère. De son côté, la multitude pro-Palestine constitue la majorité des membres de la communauté « Compagneria ». Il existe donc des liens, même affectifs, avec des personnes de camps opposés.
Cela a dû coûter cher à Erri d’entrer en collision avec cette réédition de David contre Goliath que constitue le « peuple des flottilles ». Et il s’y est engagé pour défendre une idée erronée. Il s’agit de l’idée selon laquelle le sionisme n’aurait été depuis toujours, que le projet d’un foyer territoriale pour les juifs. Et ce malgré l’énorme massacre en cours. C’est ainsi que l’on nie la construction d’un état colonial s’étant développé depuis 1947-1948, et la lutte de classe à l’intérieur de chaque peuple. Or, je pense que, surtout dans le domaine des idées (nous parlons d’« idées », car nous n’avons pas de prise matérielle sur l’objet de nos propres paroles), avec un frère ou une sœur de cœur, on peut se disputer en public et en privé, même de la manière la plus âpre, mais on ne peut légitimement renier la mémoire et les rayer de notre cœur. Il faut donc parler, même sans espoir d’être écouté ni – je le répète – sans prétendre détenir la quintessence de la vérité.
Le Bund [2], Marek Edelman -dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie-, Primo Levi, que nous portons toujours dans nos têtes et dans nos cœurs, ont été – premiers parmi des noms qu’il serait long de citer – résolument étrangers aux sionismes tels qu’ils se sont affirmés après 1947-1948. C’est le cas, en particulier, du Bund, en concurrence avec le sionisme dans ses zones d’influence. Depuis l’origine, donc en amont des différents courants qui s’y réfèrent, une ambivalence est constitutive du sionisme : celle entre la revendication sacro-sainte d’un ubi consistam pour les Juifs (« peuple sans terre ») – renforcée en réponse à l’immense tragédie d’un antijudaïsme européen parvenu à l’opprobre avec la « solution finale » –, et l’autre versant du chiasme (« une terre sans peuple »), factuellement faux, étant donné la présence sur cette terre de Palestiniens non juifs, avec leur culture et leurs institutions, différentes du modèle étatique et incluant des minorités juives, chrétiennes et autres. Or, le sionisme est une idéologie et une praxis politico-militaire moderne, qui ne découle ni de la Torah ni d’autres textes sacralisés par le temps. Il suffit de songer à la politique britannique pendant la période cruciale de l’expiration du mandat, au poids prépondérant qu’a eu le sionisme chrétien d’ascendance évangéliste, ainsi qu’à la politique de l’URSS et de ses satellites, par rapport à cet échiquier. Quoi qu’il en soit, les filiations traditionnelles, à l’exception de rares et maigres poches de résistance, ont été cooptées, hybridées, digérées ou détruites par le capitalisme, sous toutes ses formes et à toutes ses étapes, mais aussi par les États du « socialisme réel », sur la base des préceptes de la conférence de Bakou, en concurrence mimétique avec les politiques impériales de la Grande-Bretagne et de la France.
Aujourd’hui, au moment même où nous parlons, ce sont les Palestiniens qui agonisent ou meurent, par dizaines et dizaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants. Telle est la première réalité de chair et de sang qu’il faut prendre en compte. Au lieu de s’égarer dans les subtilités de la réflexion philologique et juridique sur les limites de l’applicabilité du terme « génocide », ce qui a également soulevé un tollé ici en France, comme s’il existait différents degrés d’inacceptabilité d’un tel massacre, il s’agit de s’opposer à la guerre coloniale d’extermination, qui est une réalité incontestable. Cette opposition résolue, pratiquée aussi par de nombreux Juifs, représente, face à la « cage » du « sionisme réel », quelque chose d’analogue à la critique radicale d’inspiration marxiste face au renversement opéré par le « socialisme réalisé ».
La controverse sur le génocide ou l’occultation du conflit colonisation/décolonisation au profit d’une lecture de la contradiction comme interethnique entre deux peuples ayant leurs racines sur le même territoire a-t-elle eu une quelconque efficacité ?
Quoi qu’il en soit, il ne faut pas oublier que des composantes significatives du judaïsme, surtout de la diaspora, ont parlé des Juifs comme d’un peuple dont les racines sont « dans l’air ». Et il n’est peut-être pas inutile de rappeler, à ce propos, l’avertissement que Walter Benjamin adressait, le 11 août 1916, à son ami Gershom Scholem : « Le sionisme n’est pas pour moi un mouvement national, mais une question religieuse et culturelle. »
Certes, il n’est ni fondé ni légitime, à nos yeux, de traiter, dans les guerres d’opinions, le sionisme dominant actuel comme le seul cas de conduite d’une guerre d’extermination. D’autres nationalismes et super-nationalismes font de même, en pleine crise de l’ordre mondial et dans une impunité à bien des égards scandaleuse.
On ne peut certainement pas passer sous silence ce que racontent aussi les militants des flottilles de la liberté sur ce qui se passe dans les prisons de Netanyahu et sur les trajets pour y parvenir. Spectacle atroce et obscène que celui du ministre de la Sécurité israélien, Ben-Gvir, se rendant en personne dans un centre de détention pour railler et menacer d’anéantissement Marwan Barghouti (réduit à l’état de squelette) et son peuple. Il ne recevra, pour toute réplique qu’une réprimande du bout des lèvres de la part du chef de l’État. La poursuite de la guerre d’extermination semble porter en elle-même un effondrement, une obsolescence de l’espèce humaine.
Les ambivalences, les différentes lignes et phases regroupées sous la définition de « sionisme » ne permettent donc pas une vision univoque du courant dominant au sein de ce mouvement.
Certes, les insurrections, les guérillas, les mouvements de libération et de décolonisation ont toujours eu leurs zones d’ombre et de lumière, et la mythopoïèse propagée par leurs groupes dirigeants et leurs hiérarchies politiques n’est pas acceptable. Et aujourd’hui, la mythopoïèse qui a une portée planétaire est celle d’un Grand Israël qui s’opposerait à un projet de Grande Palestine (de plus en plus réduite à un ectoplasme).
C’est cette matrice que reconnaissent également des historiens israéliens tels qu’Omer Bartov, Ilan Pappé, Tom Segev, Zeev Sternhell (auxquels on peut ajouter, dans le camp palestinien, surtout Edward Said). Dans le contexte actuel, et face aux luttes acharnées entre les courants sionistes, la référence au sionisme des origines devient de plus en plus une idéologie qui masque le caractère colonisateur que l’État d’Israël a fini par revêtir.
Il faut toutefois également réfléchir au fait que le colonialisme israélien a pour spécificité de ne pas avoir de « mère patrie » vers laquelle être refoulé : les instigateurs européens et états-uniens de ce colonialisme se garderaient bien d’accueillir les populations juives de retour…
Nous sommes étrangers aux « campismes », plus ou moins « crypto- » ou déclarés : ceux des « occidentalistes », comme ceux liés au « camp socialiste », considéré comme un allié du mouvement de décolonisation tel qu’il se configurait à l’époque de la conférence de Bandung. À cette époque lointaine, « le gigantesque mouvement de libération des peuples opprimés » ou, en tout cas, sous la tutelle de l’oligarchie néocolonialiste, donnait lieu pour l’essentiel à des régimes qui articulaient de diverses manières le capitalisme d’État et le capitalisme ultra-technologique avec l’hégémonie de la finance sur le monde. Aujourd’hui, une internationale du néofascisme et du néonazisme fait revivre les axes des années 1930-1945 et s’en prend aux Arabes, aux musulmans et aux Palestiniens, ainsi qu’à tous les migrants « de couleur » fuyant le Sud du monde.
Certes, les exterminations passées ne peuvent servir à banaliser celles en cours, tout comme celles-ci ne peuvent ternir la mémoire des premières. En somme, pour le dire de manière simple, voire très simple : il n’est certainement pas nécessaire de se ranger du côté du Hamas, en tant qu’organisation parmi les colonisés, pour combattre Netanyahu et son gouvernement de suprémacistes fascistes, tout comme il n’est pas nécessaire de se ranger du côté des colonisateurs, avec Tsahal, pour résister au Hamas et à son modèle.
Ici, en Occident, se pose le problème de l’autonomie de jugement et d’action : les institutions internationales européennes ou de l’ONU, en appliquant la doctrine de la proportionnalité entre la riposte militaire et les dommages collatéraux, finissent par entériner le statu quo.
Il faudrait également parler des États-Unis – entrés dans le jeu plus tardivement que les Britanniques, les Français et les Soviétiques – qui en sont venus à exercer une hégémonie dans le parrainage d’Israël, surtout sur le plan militaire. C’est dans ce contexte qu’en 2018 est intervenue la transformation de l’État d’Israël en État confessionnel « des Juifs ». Ainsi, les principes fondamentaux de la doctrine du « sionisme révisionniste », concurrent-ennemi sur le plan tactique de ce que Sternell appelle le « courant socialiste national », deviennent la théorie et la pratique des pouvoirs en place.
Pour le dire avec un exemple factuel simple : ceux qui, le 25 avril dernier, à Milan, ont utilisé la Brigade juive comme cheval de Troie pour diffuser des images de propagande de Netanyahu et de sa [géo]politique, et ceux qui se livrent à des délires complotistes voyant le Mossad derrière tout, sont la tombe de toute raison du cerveau et du cœur.
Les mouvements de révolte qui se sont succédé au fil des siècles (les révoltes paysannes ; les luttes métropolitaines des ouvriers – dont Marx voit l’archétype dans la révolte des Ciompi – avec pour armes la grève et le sabotage ; plus généralement, les luttes, résistances, révoltes prolétariennes ; les luttes d’indépendance, en particulier anticoloniales ; les luttes pour l’écologie sociale, au sens de Murray Bookchin ; les luttes de genre n’ont jusqu’à présent pas abouti à des révolutions au sens d’une cohérence irréversible avec les affirmations posées comme postulats. Il est toutefois légitime de se demander ce que serait aujourd’hui l’humanité si ces mouvements n’avaient pas existé…
Quoi qu’il en soit, le paradigme victimaire est porteur du pire. Comme l’écrit Hannah Arendt, « la victime fait des victimes », et souvent sous la forme d’une vengeance transversale. Et lorsque la logique devient celle de la « raison politique », des tactiques diplomatiques et militaires, cela s’impose au-dessus des têtes des humains, comme une fatalité.
Ajoutons une autre réflexion : on ne peut considérer ni le sionisme, ni le Hamas comme de simples conséquences, directes ou indirectes, d’entités étatiques supérieures. Sans certitudes et avec peu d’espoirs, mais comme un pari incontournable, il s’agirait de donner davantage la parole aux acteurs qui, aujourd’hui, agissent selon une logique différente de celle qui construit des scénarios dystopiques que l’on dirait paradigmatiques de l’effondrement de l’espèce humaine.
La lecture de textes et de bibliographies nous informe de la présence d’une myriade d’associations qui cultivent le discours selon lequel, sur une terre à population multiethnique, multiculturelle et multiconfessionnelle, il serait possible d’organiser une fédération d’une nature différente de celle capitaliste et étatique. Pour nous, il n’existe pas d’États « amis » ; l’altérité hostile envers la forme-État est constitutive du fondement de la critique radicale.
De plus en plus, dans le contexte des États, l’antisémitisme se répand sous ses formes les plus agressives et les plus cruelles : haine des musulmans, des Arabes, des Juifs. Alors qu’à la question « Sentinelle, où en est la nuit ? », il semblerait naturel, à l’heure qu’il est, de répondre, avec Victor Serge, qu’il est « Minuit dans le siècle », nous préférons la réponse qu’ Erri ne connaît que trop bien : « Le matin vient, et puis la nuit. Si vous voulez interroger, interrogez ; revenez donc, revenez. »
Oreste Scalzone
Juin 2026






