Nous vivons l’histoire en pointillés. Il a fallu deux ans bercés d’illusions électorales pour finalement retrouver l’énergie du mouvement de 2023. Cette journée du 10 en est la digne suite, une émeute nocturne contre la réforme des retraites, mais de jour, ponctuée de rassemblements.
La forme en essaim du mouvement social a répondu à la lâcheté des centrales syndicales, qui ont éloigné d’une semaine leur mobilisation, pour être sûres de ne pas être débordées. La basse manœuvre de Macron n’a pas pris, couper une tête n’a pas désamorcé la colère. Quand les médias mettent deux jours à faire le compte des actions, rassemblement, cortèges et dégâts, quelque chose s’est réellement passé. Mais, au-delà de la joie des retrouvailles et la chaleur des barricades, un constat s’impose : rien n’a été bloqué.
Le « blocage » est à la base un terme ennemi. Ceux qui se souviennent de la lutte contre le CPE se rappellent que c’est le pouvoir qui a voulu distinguer la grève légitime – le droit individuel à ne pas travailler et à en payer le prix – et le blocage qui porte atteinte au « droit au travail » des autres. Faire du blocage une finalité est une impasse théorique qui s’est transformée le 10 en impasse pratique.
La grève est la possibilité de s’affranchir du travail. Elle n’existe que si le piquet tient, que si le travail lui-même est empêché. Faire un barrage humain sans préparation, ni sabotage du travail, tactique anachronique des trotskystes matinaux, nous use dès 5h du matin pour un résultat nul – vingt minutes de retard au mieux devant les dépôts de Bus, quand des chaînes auraient été plus efficaces.
Cela fait des années que le pouvoir nous empêche de tenir des lieux dans les villes, déloge toutes les occupations. Il faut se rendre à l’évidence : un mouvement aujourd’hui ne peut jouer sur le terrain de la police, celui de la fixité. Tenir, face aux gaz, aux LBD, aux matraques, aux arrestations et leurs conséquences juridiques est impossible. Du point de vue du « blocage », le 10 démontre la grande supériorité du sabotage sur ce qu’il reste de la grève. Des bâtons placés dans les rouages créent plus de délai et économisent les forces pour cette guerre asymétrique.
Les émeutes héritées de la course des Gilets Jaunes sont l’exact inverse de la fixité, et représentent l’arme idéale : mobiles, anonymes, joyeuses et harassantes pour les flics qui courent partout, jouant de notre connaissance du terrain. Le 10, trop accolées aux rassemblement syndicaux, elles n’ont pas menacé les lieux de pouvoir comme elles auraient pu. Articulées avec des actions intelligentes de grévistes, on imagine déjà les possibles – la police se retrouvant au four et au moulin, ne peut pas surveiller les lieux de travail en même temps que l’espace public. Au lieu de faire l’un, puis l’autre, il reste à nous synchroniser.
Hélas, ce n’est pas le chemin que semble prendre ce début de mouvement. A force d’avoir communiqué sur une seule date, on abandonne la possibilité de la surprise et de la continuité, deux erreurs que les Gilets Jaunes avaient évitées. C’est toute la différence entre un mouvement populaire, qui peut être confus politiquement mais qui provient de conditions de vie soudainement devenues insupportables, et un rejet politisé, militant, d’une situation politique, moins ancré dans une situation matérielle.
Le 10 septembre est une sorte de mise-à-jour du mouvement social, virale, disruptive, mais pas encore sa mise à mort : toutes les leçons de ce jeu de rôle défaitiste n’ont pas encore été tirées. Le mouvement social n’est que l’expiation rituelle du spectre de la grève générale après 68, à des fins simplement policières. Les employés ont droit à leur tour de manège aux endroits imposés ; mais qu’ils n’espèrent pas en retirer quoi que ce soit. La journée du 18 septembre, que les syndicats ont été contraint de poser en réaction au mouvement du 10, est une tentative de faire rentrer tout le monde dans le rang, de le remettre à la remorque des centrales, qui nous imposeront une date toutes les trois semaines jusqu’à Noël, et puis plus rien.
Pour se défaire de ses fossoyeurs, le mouvement du 10 doit imposer son calendrier, c’est-à-dire une autre date, assez lointaine pour s’organiser, assez proche pour que le mouvement ne s’essouffle pas, une date qui ne soit pas syndicale. Et si nous voulons la victoire, permettre d’articuler la vivacité des émeutes à la solidité de la grève.
SLING





