Les blindés, les évêques et la ZAD -Par Ivan Segré

Lettre ouverte aux évêques de France

Ivan Segré - paru dans lundimatin#144, le 1er mai 2018

« En vérité, je vous le déclare, si quelqu’un dit à cette montagne : ‘Ote-toi de là et jette-toi dans la mer’, et s’il ne doute pas en son cœur, mais croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé » (Mathieu, 11, 23).

Dans un manifeste contre le « nouvel antisémitisme » qui a fait grand bruit, plus de 250 personnalités en ont appelé aux « autorités théologiques » : « nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime [1] ».

Après que le président de la République, Emmanuel Macron, se soit adressé aux évêques de France, expliquant : « Nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, et qu’il vous importe à vous comme à moi de le réparer [2] » ; les auteurs du manifeste en appellent donc, pour leur part, aux « autorités théologiques » musulmanes. C’est apparemment dans l’air du temps : le « retour du religieux ». Soit : voici donc une lettre ouverte aux évêques de France.

Cependant qu’ils se rassurent : il ne sera pas question de leur demander de frapper d’obsolescence les références désobligeantes aux pharisiens, aux rabbins, à la circoncision ou aux juifs qui parsèment les évangiles, de sorte que nul chrétien ne puisse appuyer sa détestation du judaïsme ou des juifs sur un texte sacré ; non plus qu’il ne leur sera demandé de frapper d’obsolescence l’idée qu’une femme puisse être engrossée par l’opération du saint esprit, ou qu’un être de chair et de sang puisse être le fils de Dieu, etc., puisqu’en ces matières, le mieux est encore de laisser chacun étudier, réfléchir et juger en son âme et conscience, sans que des « autorités théologiques », quelles qu’elles soient, puissent imposer, ex cathedra, une vérité indiscutable.

En revanche, un fait hautement symbolique me cause un singulier tracas : le lundi 9 avril 2018, le président de la République s’est rendu à la conférence des évêques de France afin de s’adresser à vous, expliquant donc, au sujet du lien « abîmé » entre l’Etat et l’Eglise, « qu’il vous importe à vous comme à [lui] de le réparer ». Or, il se trouve que ce lundi 9 avril à l’aube, 2 500 gendarmes étaient déployés dans le bocage de Notre Dame des Landes afin d’y « rétablir l’ordre républicain », ce qui s’est traduit concrètement par l’usage de blindés, des destructions de maisons individuelles ou collectives, le lancement de grenades lacrymogènes, des coups et des blessés, des arrestations, en attendant peut-être le pire…. En effet, dans un article du Monde paru en janvier, on pouvait lire que dans la perspective de cette opération, il fallait, de l’aveu des gendarmes, s’attendre éventuellement au pire :

La mort de Rémi Fraisse, tué par l’explosion d’une grenade offensive sur la ZAD de Sivens (Tarn) en 2014, est présente dans les esprits. Si l’usage des grenades offensives a depuis été interdit, les militaires disposent d’un panel d’armes de force dite « intermédiaire », à l’image des grenades de désencerclement ou lacrymogènes ainsi que des lanceurs de balle de défense. « Il y aura des blessés des deux côtés, voire des morts », prévient un dirigeant de la gendarmerie. « C’est une opération compliquée, mais on n’est pas à la veille de la bataille de Verdun », tient toutefois à tempérer un autre haut gradé. [3]

Ce n’est donc pas encore, Dieu soit loué, « la bataille de Verdun ». Mais est-ce parce que nous sommes guéris de la folie de Verdun ou parce que le déséquilibre des forces est tel qu’une charge de gendarmerie disciplinée devrait pouvoir rapidement venir à bout de l’armée adverse ?

Comme vous ne l’ignorez sans doute pas, l’armée adverse, en l’occurrence, est composée de zadistes, à savoir des hommes et des femmes venus de tout horizon non seulement pour empêcher la construction d’un aéroport à cet endroit, mais aussi, et surtout, pour témoigner qu’il est possible que des individus d’origines géographiques, sociales, ethniques ou religieuses fort diverses construisent ensemble, à partir de rien, un avenir fait de maisons, de cultures, d’élevages, d’artisanats, d’idées, d’amitiés et d’enfants. Certes, cet avenir ne dispose pas de toutes les autorisations préfectorales requises et il soustrait un petit bout de campagne à la norme productiviste qui, partout ailleurs, impose sa loi d’airain. Mais faut-il pour autant y envoyer des blindés afin de rétablir l’ordre républicain ? Et quitte à faire usage de blindés, ne conviendrait-il pas mieux de reconquérir les territoires perdus des finances publiques en les envoyant non pas à la ZAD de Notre Dame des Landes mais dans quelque paradis fiscal, où s’amoncellent des milliards volés à un Etat républicain endetté jusqu’au cou, avec les restrictions budgétaires que cela suppose, lesquelles frappent notamment les plus démunis ?

Ce sont là des questions que je me pose, peut-être parce que, comme vous, je suis un lecteur de la Bible, des Evangiles et du Coran, mais aussi de la Bhagavad-Gîtâ, où il est écrit : « Un langage qui ne cause point de trouble à autrui, vrai, bienveillant et bienfaisant, l’étude de l’Ecriture – telle est l’ascèse de la parole ». J’aime aussi tout particulièrement cet apologue de Li-Tseu, un maître de la sagesse chinoise :

À Ts’i vivait un homme d’une grande avidité pour l’or. Tôt le matin, il mit ses vêtements, se coiffa et courut ensuite au marché. Il s’approcha de la table d’un changeur, s’empara de l’or et s’enfuit. L’agent de l’autorité qui l’arrêta le questionna : « Comment, dit-il, avez-vous pu saisir de l’or en public ? » L’autre répondit : « Lorsque je me suis emparé de l’or, je n’ai plus vu les hommes… Je ne voyais que l’or ».

Est-ce que cet apologue ne vous évoque pas les intérêts qui se cachent, plus ou moins du reste, derrière cette virile reprise en main policière d’une zone jugée « hors la loi » parce que des hommes et des femmes – les zadistes - ont décidé de s’y réunir afin de partager « un langage qui ne cause point de tort à autrui » et une vision commune, où ce qu’on voit, ce sont les hommes plutôt que l’or ? En envoyant les blindés de la gendarmerie sur la ZAD le jour où il s’adressait à vous, évêques de France, le président de la République pourrait avoir exposé sa vision d’un lien réparé entre l’Etat et l’Eglise. Est-ce aussi la vôtre ?

Sa sainteté le Pape actuel me paraît pourtant être proche, en esprit, des zadistes, du moins à en croire certaines de Ses paroles : « Le chômage est la conséquence d’un système économique qui n’est plus capable de créer de l’emploi car il a mis au centre une idole qui s’appelle l’argent [4] ». Or, précisément, ce déploiement de gendarmes sur la ZAD semble avérer que l’actuel président de la République, en cela digne successeur des précédents, ne croit pas en autre chose que cette « idole qui s’appelle l’argent », à l’instar du bandit de l’apologue chinois. En s’adressant à vous ce jour-là et, si j’ose dire, en vous caressant dans le sens du poil, il espérait apparemment s’octroyer un « supplément d’âme », sinon une « indulgence ». À vous de juger s’il est méritant. Sachez toutefois, sauf votre respect, que je n’attendrai pas votre réponse pour observer que dans cette affaire, le Christ est avec les zadistes, pas avec les blindés.

Fraternellement.

Ivan Segré

Ivan Segré est philosophe et talmudiste
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