Les Gilets Jaunes de St Nazaire et leur Maison du Peuple [Reportage Vidéo]

« Je vous conseille de prendre deux jours et d’aller les passer sur un rond-point »

paru dans lundimatin#168, le 7 décembre 2018

Depuis que les gilets jaunes ont fait irruption le 17 novembre, il y a les grands samedi à la capitale et les blocages de la semaine en province, les rond-points occuppés, les autoroutes libérées de leurs péages. À Saint Nazaire, c’est le port autonome que les gilets jaunes bloquent quasi quotidiennement, les quelques rond-points d’accès sont désormais habités nuit et jour.
La particularité de ce qu’il se passe à St Nazaire, c’est qu’ils ont désormais un espace d’organisation et de vie qui leur permet de se coordonner et d’imaginer la suite, une Maison du Peuple.
Nous avons reçu un récit d’un lecteur de lundimatin qui nous raconte deux jours passés sur place ainsi qu’une vidéo dans laquelle les nazairiens prennent le temps d’expliquer comment ils ont pris leur lieu, comment ils s’organisent pour les blocages, et aussi ce qui les tient et qui leur permet d’affirmer qu’ils iront jusqu’au bout.

Deux jours de blocage à St Nazaire

La semaine dernière, avec quelques amis, nous nous sommes rendus à Saint-Nazaire et ce que nous avons observé nous a étonné pour ne pas dire ébloui.
Nous avions vu « l’appel de Saint-Nazaire » sur les réseaux sociaux et entendu parlé d’une occupation en cours.
En sortant de la gare, instinctivement nous sommes allés tout droit et sommes tombés sur l’hôtel de ville et une forte odeur de gaz lacrymogène. Devant l’hôtel de ville, il y avait 300 gilets jaunes et, entre eux et l’édifice, se trouvait évidemment la police.
Nous avons compris que les gilets jaunes avaient tenté pour la deuxième fois de mettre à exécution la proposition qu’ils avaient faite dans leur appel : que le peuple prenne le contrôle des lieux de pouvoir - comme la préfecture ou l’hôtel de ville - car ces lieux appartiennent au peuple. La police voit les choses d’un autre œil.
En effet, quelques jours avant, les gilets jaunes de Saint-Nazaire avaient tenté d’entrer dans la préfecture, sans succès. Fortuitement, un des gilets jaunes connaissait un lieu actuellement vide non loin du centre. Anciennement et tour à tour sous-préfecture, pôle-emploi et bureau des Assedic, ce bâtiment administratif offre l’avantage d’être grand, propre et de disposer de nombreuses salles.
Depuis maintenant une dizaine de jours, les gilets jaunes de Saint-Nazaire disposent d’un QG : la maison du peuple.

Avant de revenir sur ce qu’il se passe dans et depuis ce lieu, il faut rapidement expliquer comment ce groupe s’est formé.
La méthodologie est on ne peut plus simple et c’est ce qui fait son efficacité. Deux amis du coin ont posté un « appel à réunion d’organisation » sur leur facebook. Pour la première, cent personnes sont venues. Petit à petit, des gens de toutes sortes d’horizons ont commencé à participer aux actions et aux assemblées générales : des chauffeurs de la Stran (transport nazairien), des ouvriers de différentes industries du coin, des mères de famille, quelques profs, quelques chômeurs, des entrepreneurs, des artisans et des ados du centre et des quartiers.
Ils se sont alors « mis en mouvement » : blocages de rond-points, barrages filtrants sur les trois centres commerciaux de la ville le week-end et tentatives d’investissement des lieux de pouvoir, etc.

Le jour où nous sommes arrivés après avoir été refoulés de l’hôtel de ville, ils sont rentrés à la maison du peuple pour leur AG quotidienne à 18h. Des gens ne se connaissant ni d’Eve ni d’Adam s’organisaient ensemble de la manière la plus simple et efficace du monde ! Évidemment, tout le monde déborde d’idées et d’envies, c’est si frais, si neuf de pouvoir agir ensemble. Toujours est-il qu’il y avait un grand niveau d’écoute. Les arguments pour telle ou telle idée s’étalaient rapidement, sans fioritures.

- « Bloquons toute la circulation ! »
- « Évitons d’emmerder les particuliers »
- « Pourquoi pas bloquer le centre des impôts ? C’est leur vache à fric ! »
- « Trop difficile d’avoir une garantie d’impact. »
- "Mais si ! Je connais quelqu’un qui y travaille, les employés brassent des
dizaines de milliers d’euros par jour !« - »C’est le port et les camions qu’il faut bloquer, là c’est pas des
milliers, c’est des millions.« - »C’est vrai mais comment on s’y prend ? Il y a des tas d’entrées..."

La simplicité de la mise en place du mode d’action était stupéfiante, il y eut quelques commentaires sur le besoin d’avoir une carte et des infos sur la disposition des lieux de la part de ceux qui y ont travaillé. Puis, quand cela devint trop compliqué, une jeune fille se leva et dit :
- « Arrêtons de nous prendre la tête, demain sera la première fois que nous bloquons un port alors nous apprendrons, nous verrons bien d’où arrivent les CRS et comment il procèdent. Et nous ferons mieux la fois d’après ! »
Voilà, c’en était fini des tergiversations. Le lendemain, tout le monde sera présent à sept heures au rendez-vous, et on verra ! Des liens avec les dockers avaient été établis et ces derniers s’engageaient à venir à notre secours si la police faisait des blessés... une assurance non négligeable !

Effectivement, le lendemain dès sept heures, des tas de gens étaient présents. Nous, les nouveaux, découvrirent les quelques rond-points aménagés de cabanes, de comptoirs et de barbecues. Sur l’un des ronds-points, on vit les occupants tirer des fils électriques depuis une borne en toute quiétude devant des gendarmes mobiles parfaitement immobiles.
Le blocage s’effectua exactement comme les AG, simplement. On se retrouva sur un rond-point et, petit à petit, on s’étala sur toutes les entrées. Il n’y avait pas particulièrement de stress sauf quand les gendarmes faisaient des mouvements « un peu brusques ». Une fois que nous étions en place, il arrivait que des gendarmes nous délogent, ils arrivaient, on partait, il mettaient les barrières sur le côté et les camions recommençaient à s’écouler comme si on avait tiré le bouchon de la baignoire. Mais le bouchon reprenait aussitôt. En se dirigeant vers une autre entrée, on balançait quelques trucs au milieu de la route avec bien sûr, pour la sécurité, des plots et autres objets avertissant. Puis lorsqu’on arrivait, on bloquait parfois avec une seule barrière ou simplement un corps faute de mieux. La plupart du temps, les camionneurs étaient très collaboratifs, il coupaient leur moteur et venaient discuter. En général, on insultait le président et tout ce qui se rattache au pouvoir puis une discussion normale s’engageait.

Avant de pouvoir poser une question, chaque journaliste devait se soumettre à 15 minutes minimum de réprimandes ! S’il y a bien une victoire dans ce mouvement que rien n’enlèvera, c’est le fait que plus personne n’avale gratuitement des couleuvres.

Parfois quand les gendarmes occupaient une route pour empêcher les blocages, nous partions mais nous partions en marchant au milieu de la route, il arrivait même que quelqu’un se couche provisoirement sur le doux goudron, le temps de souffler un peu. Et quand tant bien que mal les gendarmes arrivaient, on s’écartait l’air de rien sans que ces derniers, mal à l’aise, puissent faire quelque chose contre nous. En fait, ce qui les empêchait d’intervenir, ce n’était pas le nombre de bloqueurs mais le fait que jamais les bloqueurs ne les ont attaqués. C’est aussi parce qu’ils faisaient tout en se sentant totalement légitimes. On était dans notre bon droit quand on créait une file de camion et de bagnoles de trois kilomètres.
D’ailleurs, l’immense majorité des bagnoles klaxonnaient en soutien. Les gendarmes étaient donc contraints de courir partout, suant, suintant, haletant… sous l’œil amusé de tous.

A une occasion le ton monta avec quelques camionneurs à bout ce qui nous permit de vérifier la bonne fois des dockers dont un de leurs représentants fit taire à lui seul une dizaine de marmules en leur demandant s’ils n’avaient pas de famille et en faisant valoir la force de la sienne !

Le port est resté bloqué toute la journée. Peu après la tombée de la nuit, les gendarmes décidèrent d’arroser tout le monde de gaz et de nous chasser comme des moustiques.

Retour à la maison du peuple. Debriefing, ajustement. La question des journalistes fut abordée car ils tentèrent de venir récolter images et commentaires pendant que le gros des troupes étaient au port. Ils sont entrés sans frapper et ont été malpolis, abrupts. Ils ne sont plus les bienvenus sauf si l’AG en décide autrement. Durant l’assemblée, nous avons été encore une fois surpris. Pour faire simple, il y avait quatre types de discussions qui pouvaient se chevaucher. Les rêves, le passé, l’action et la vie en commun. Quelques exemples : une fille prend la parole, « Écoutez, j’étais de permanence ici toute la journée et la soirée nous avons fait le ménage, il faut que ça reste propre, vous devez tous participer ». Jusque là, tout est normal. Elle poursuit : « hier soir, des mecs sont passés, ils étaient bourrés. J’ai dû m’occuper d’eux, les empêcher de reprendre leur voiture. Je propose qu’on interdise l’alcool ici ». C’est là que l’impensable est arrivé : en France, à Saint-Nazaire, tout le monde a accepté ! Cinq minutes plus tard entre un type dans l’AG avec un pack de bières : « j’ai ramené des munitions ! » Tous en cœur : « c’est interdit ! ». Bon, il faut reconnaître que les choses sont quand même restées normales : il y avait toujours des bières le soir mais on les buvait modérément et un peu caché, l’intention y est. Après ça, on se dit qu’il faut des moments de décompression : puisqu’il faut se lever tôt tous les matins pour bloquer ou rejoindre des rond-points après le travail, il faudrait des pauses. Il fut donc décider d’organiser le samedi soir une fête mais pas à la maison du peuple car c’est un lieu d’organisation.
Dans un tout autre registre, à l’occasion de la manifestation de samedi, les gilets jaunes se sont dit qu’il serait de bon ton de distribuer un tract avec leurs revendications. La discussion pour l’écriture de ce tract était simplement surréaliste. Quelqu’un fit une proposition avec quelques revendications pas trop ambitieuses : démission de Macron, dissolution de l’assemblée nationale, administration des territoires par des assemblées citoyennes... Puis, tout le monde eut la possibilité de proposer, demander ce qu’il souhaitait, de la nationalisation des autoroutes à l’abolition de l’argent. Il y eut beaucoup de propositions. Il y avait effectivement une fille qui se promenait avec un calepin et les notait toutes. Ce qui était magnifique c’est que ce n’était pas des hippies autour d’un feu avec une guitare qui parlaient mais des gens de toutes générations qui se sentait totalement capables de prendre leur vie en main. En clair, ils ne rigolent pas à Saint-Nazaire, ils ont à leur cotés tout les corps de métiers, ils sauront se débrouiller tout seuls. C’était superbe. On a passé notre vie à voir des gens espérer qu’un député ou un président leur mette du beurre dans les épinards et là, on quitte le monde des croyants pour celui de ceux qui ont la foi et la force ! Je m’emballe un peu mais quand on entend des gens qui disent qu’il vont prendre leur vie en main et cela pour leurs enfants, et qu’il y a effectivement quinze gamins qui jouent à côté et au milieu de l’AG, et bien, c’est évident qu’il sont sérieux.

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