Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a repris ces jours-ci la proposition de loi de son infameux prédécesseur, Bruno Retailleau. Ce dernier, non content de raviver les tensions entre la France et l’Algérie, de tenter de passer des lois toujours plus xénophobes et racistes (voir la proposition visant à lutter contre l’entrisme islamiste), comptait également forcir contre les organisateurices de free parties non déclarées. C’est que, dans l’écosystème médiatico-politique du moment, il faut taper fort dans l’extrême pour espérer exister lorsque l’on est un petit personnage – sans grande considération, visiblement, pour la réalité des conditions de vie des personnes résidant en France. Que celles-ci soient plus attachées à la rénovation des services publics, pour faire face aux difficultés d’accès à l’école, la santé ou la justice [1], n’effleure guère les ministres. Peu importe qui l’occupe, le poste de ministre de l’Intérieur, qui a toujours à la bouche la sécurité et la dénonciation de l’immigration, est un véritable poste d’observation de la radicalisation en cours : à droite toute ! (L’analyse développée ici s’appuie sur mon expérience d’enquête universitaire sur la sécurité de différentes formes de spectacle depuis 2018).
Bref, pour revenir à nos moutons, Bruno Retailleau donc, proposait de durcir la répression des free parties, à l’image de la loi du gouvernement de Giorgia Meloni en Italie (au moins ce gouvernement ne fait pas mystère de ses orientations politiques, « ni de droite ni de gauche » sans aucun doute). D’ailleurs, Retailleau ne nous a guère habitué-es à la dentelle : en septembre 2025, il appelait tout simplement, au journal télévisé de TF1, à « taper » sur les teufeurs [2]. Laurent Nuñez, qui voulait mettre en scène la rupture avec son prédécesseur, saute à pieds joints dans son sillage : « Nous parlons de rassemblements illégaux […] C’est une infraction grave » [3] (oui vraiment très très grave). Il reprend sa proposition dans une loi intitulée Ripost (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l’Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité), un nom qui prêterait à rire s’il ne faisait pas plutôt pleurer. Sans doute ne croît-il cyniquement pas tant que ça à son « choc d’autorité » et « d’efficacité » (on ne compte plus les chocs dans ces politiques ! choc des savoirs, choc pétrolier…), puisque la loi, après être passée au Sénat, n’a semble-t-il pas grande chance de trouver de place dans le calendrier chargé de l’Assemblée - l’illusion de l’action et la charge administrative seraient-elles nos meilleures alliées anti-sécuritaires ? Le menu de la proposition de loi est conséquent, quoiqu’un peu hétéroclite (on en aurait presque la nausée…) : peines de prison et amendes pour l’organisation et la participation aux free parties ; lutte contre les « rodéos motorisés » ; répression de la consommation et vente de protoxyde d’azote (et oui, à quoi bon faire de la prévention et de la réduction des risques) ; augmentation des pouvoirs des agent-es de sécurité privée ; recours à la vidéosurveillance dite automatisée ou algorithmique ; contrôle des supporters de football, etc. Cette proposition de loi en côtoie une autre, la n°1133 visant à renforcer la pénalisation de l’organisation de rave-parties, déposée par la députée Horizons Laetitia Saint-Paul, ancienne officière de l’armée de terre et déjà passée par l’Assemblée. Que de propositions !
La répression des free parties est une antienne du débat politique, même s’il s’agissait plutôt d’une panique morale des années 1990 (comme quoi, il est fort possible que nos deux (ex)ministres, à défaut d’autre chose, se qualifient pour les Boomer d’or de l’année). Les dispositions actuelles dans la loi, qui réprime déjà ces fêtes, ont d’ailleurs été introduites en 2001, à l’initiative du député Thierry Mariani, qui rejoindra ensuite les rangs du Rassemblement national (encore une fois, les inspirations du gouvernement actuel sont véritablement mystérieuses). Après une période de relative accalmie où les rave parties se tenaient toujours mais n’intéressaient plus personne, leur répression par les forces de l’ordre connait une recrudescence depuis 2015.
Ce retour de la répression s’inscrit plus globalement dans l’accroissement de la sécurité des événements depuis les attentats de 2015 à Paris et Saint-Denis. Alors même que les discours médiatiques n’ont cessé d’affirmer que « Paris est une fête » et de saluer « l’esprit terrasses » et festif de la nation, qu’il fallait soutenir pour lutter contre le terrorisme (!?), les événements festifs et musicaux ont en réalité essuyé un coup de massue sécuritaire. Depuis cette date, on observe que la sécurité concernant l’événementiel festif (notamment les free parties, mais pas seulement) se trouve au carrefour de mesures juridiques et administratives, ainsi que de tactiques policières, qui circulent d’autres espaces, parmi lesquels le contrôle des publics sportifs (en particulier les ultras au football), la répression dans les quartiers populaires et le maintien de l’ordre, et finalement la numérisation croissante de la surveillance aux frontières.
Depuis 2015, l’événementiel culturel et festif s’est d’abord aligné de façon croissante sur la sécurité des matches sportifs, dont le contrôle s’est intensifié après les grands drames des années 80-90 (le Heysel, Hillsborough, Furiani, etc.). Cela a contribué à l’augmentation de la sécurité privée pour les lieux et événements musicaux (barrières, vidéosurveillance, personnel) : un surcoût de 110 millions d’euros rien qu’entre 2015 et 2017. À cela s’est ajouté le poids des factures régulièrement exigées par la police ou la gendarmerie aux organisateurices d’événement. La facturation, créée en 1995, était peu fréquente jusqu’en 2010 – sous la présidence d’un autre illustre ex-ministre de l’intérieur radicalisé, Nicolas Sarkozy. Cette mesure est assez inhabituelle dans un pays où la sécurité est avant tout conçue comme étant publique. Concernant initialement le contrôle des supporters de foot, elle est destinée à faire payer aux organisateurices la mobilisation « inhabituelle » des forces de l’ordre occasionnée par leur événement [4] et est généralisée dans la musique à partir de 2018. Et si ces factures ne couvrent pas le coût réel du déploiement des forces de l’ordre, elles s’avèrent prohibitives pour les petits organisateurices culturels. Ce n’est pas le cas des mastodontes de l’événementiel comme Live Nation ou AEG [5], pour qui il s’agit de broutilles.
Dans un contexte de concentration économique croissante du live, le Syndicat des Musiques Actuelles, qui représente les acteurs indépendants, dénonçait les risques que ces factures faisaient peser sur la diversité culturelle [6]. Par ailleurs, lorsque les organisateurices passent à la caisse, on observe une grande variation des montants facturés par les préfectures. Pourquoi ? Les préfet-es ont une grande latitude pour évaluer le « juste prix » de l’ordre public. Et ce qu’ils prennent en compte, outre les départements où il y a moins de forces de l’ordre et où il va falloir en ramener, c’est aussi leurs a priori sur les publics de l’événement : une marée de cheveux blancs lors d’un grand festival de musiques classiques ? Allez, pas de souci, c’est offert par la puissance publique ! Un petit rassemblement d’énervé-es du ciboulot qui s’agitent sur des musiques électroniques, du rap ou du reggae en consommant du « chichon » ? On triple cette année ! Evidemment #NotAllPrefets, mais l’application de cette facturation souligne leur pouvoir discrétionnaire et la façon dont celui-ci peut modeler la politique culturelle et accroître les inégalités. Ces dispositifs de sécurité sont-ils là pour protéger ou pour contrôler ? Tout dépend des publics… Et devinez ce qui est apparu comme amendement dans la loi Ripost lors de son passage au Sénat ? Une mesure visant à facturer aux organisateurices de free parties le déploiement des forces de l’ordre pour réprimer l’événement… Payer pour se faire taper dessus : malin… À ce compte-là, on se demande pourquoi le prix de la sécurité publique des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 n’a pas été refacturé par l’État au Comité olympique – cette modique somme de 1,4 milliards d’euros [7] aurait sans doute pu renflouer les caisses dont on nous serine qu’elles sont vides.
Ce n’est d’ailleurs pas la seule mesure de la loi RIPOST qui vise à cagnotter : tout un ensemble de pratiques (consommer du protoxyde d’azote, participer à une free party non déclarée, etc.) sont assorties d’amendes forfaitaires délictuelles. C’est là que l’on voit aussi apparaître ces mesures, qui ont jusqu’à présent plutôt concerné le contrôle des quartiers populaires et populations précaires. Comme le souligne une bonne analyse de la CGT Intérieur, qui pointe le risque d’affaiblissement durable de l’Etat de droit [8], le recours à ces mesures était initialement conçu comme dérogatoire et exceptionnel. Comme d’hab, l’exceptionnel devient permanent (l’État d’urgence, ça vous rappelle quelque chose ?) et fait tache d’huile… En effet, ces amendes posent beaucoup de problèmes : premier élément, il s’agit de mesures administratives qui permettent de contourner le judiciaire (on a une amende sans passer devant un-e juge). Cela va à l’encontre du principe d’individualisation des peines, qui permet de prendre en compte le contexte de chacun-e, et qui est au fondement de notre démocratie (lol je sais c’est un peu trop emphatique). Les amendes donnent ainsi un rôle central aux forces de l’ordre, sans recours au juge, laissant ici aussi libre cours au pouvoir discrétionnaire policier, dont on voit bien comment il peut être (sur)utilisé. Même la Cour des Comptes n’est pas convaincue [9]… Si les amendes peuvent être contestées, cela demande évidemment nombre de ressources et de temps dont ne dispose pas tout le monde.
Deuxième chose, ces amendes ciblent surtout des pratiques dans l’espace public et des populations qui peuvent être plus précaires. Elles accentuent les pressions financières en suivant une logique de contrôle social, pour des activités qui ne relèvent pas de la délinquance et qui seraient davantage concernées par des mesures de prévention ou d’accompagnement. Comme l’ont montré des enquêtes de sciences sociales, certaines populations, parmi lesquelles les (jeunes) hommes racisés et/ou résident-es de quartiers populaires, sont surciblées par des verbalisations répétées. Celles-ci peuvent produire un surendettement, accroître des formes d’exclusion sociale et économique et renforcer le harcèlement policier qui entraine des violences [10]. Ces mesures pourront s’ajouter à la pénalisation de l’organisation et de la participation aux free parties, passibles de peines de prison toujours plus grandes. S’il est peu probable vu le taux de suroccupation des prisons qu’elles se remplissent de teufeureuses, ces éléments peuvent faire l’objet d’inscriptions au casier à même de les empêcher d’exercer certains métiers…
À ces mesures administratives et pénales s’ajoute la violente répression des teufs, dont la fréquence s’accroît, suivant la même pente que le maintien de l’ordre actuel et le contrôle des banlieues. En 2019, c’est les grenades de désencerclement et lacrymos utilisés dans les quartiers populaires et les manifestations qui sont destinées à mettre un terme à la Fête de la musique sur un quai de Nantes. Dans la panique provoquée par l’intervention musclée des forces de l’ordre, avec notamment l’usage de gaz lacrymogène en pleine nuit, Steve Maia Caniço tombe à l’eau et se noie. En 2021, lors d’une free party à Redon tenue en mémoire de Steve, pas moins de 1 700 grenades lacrymogènes, de désencerclement et GM2L sont lancées ou tirées sur les personnes présentes en moins de six heures [11] - un homme aura la main arrachée. Depuis, des collectifs de lutte contre la répression des free parties se sont constitués [12].
Un dernier élément vient encore accroître la panoplie de mesures sécuritaires concernant l’événementiel festif : la surveillance numérique. Elle apparaît elle aussi dans la loi Ripost (que d’inventivité !). Il s’agit du recours aux drones et de la répétition de l’expérimentation de la vidéosurveillance « automatisée » déjà réalisée pendant les Jeux de Paris 2024. Ces technologies recourent à des algorithmes qui analysent des images de vidéosurveillance en temps réel pour envoyer des alertes lorsque certaines situations sont détectées : bagage abandonné, mouvement de foule, intrusion dans une zone interdite, etc. Les naïf-ves s’étonneront de la réitération d’une expérimentation qui a déjà été faite, déjà donné lieu à un rapport d’évaluation et déjà été déclarée peu concluante [13], voire décevante, par celui-ci. Visiblement, la politique ce n’est pas comme la science : on expérimente, on expérimente, jusqu’à ce que plus personne ne regarde et que l’on puisse déclarer cela une réussite. Et tout cela avec de l’argent public (je reconnais qu’il m’est aussi plus facile de faire tapis au poker menteur lorsque je joue avec l’argent de mes amies) ! Et en plus, c’est made in France, par nos propres petites home-made start-up (ça reste en famille) ! Donc, pas grave si les algorithmes pensent que des personnes sans domicile fixe assises dans le métro sont des bagages abandonnés… On achète ! Pas grave si la queue devant une borne pour acheter des tickets est déclarée mouvement de foule… Ca va bientôt fonctionner, regardez ChatGPT ! Que l’argent public en question puisse plus utilement être mis ailleurs… bon… toujours des gens pour chercher la petite bête. Puis disons qu’au contraire d’autres secteurs publics, la sécurité et la défense, ce ne sont pas ceux qui connaissent les coupes les plus franches dans leurs budgets.
La liste des populations surpolicées s’allonge, et les publics alternatifs, de fêtes et événements musicaux indépendants ou non déclarés, s’y ajoutent : et ils sont venus me chercher, et il ne restait personne pour protester… Multiples insectes aux formes diverses, englués dans la toile sécuritaire contemporaine, nous nous débattons pris dans les phares. La grande majorité des partis de gauche a capitulé sur le sécuritaire. Pourtant, ce n’est pas une fatalité que le discours du toujours plus gagne la bataille par rapport à une réflexion en profondeur sur le retrait de l’Etat et les politiques libérales, les mutations sociales en cours et l’importance de politiques de prévention (par exemple : le masculinisme et le patriarcat à l’origine des violences envers les femmes et les enfants, qui ne se règleront pas en ouvrant toujours plus de prisons… même si on voit bien que ces questions intéressent moins que de taper sur les teufeureuses !). Il faut aussi répéter : tout n’a pas besoin d’être sécurisé en permanence – outre que le risque zéro n’existe pas, la moitié de la population ne peut pas se transformer en police pour surveiller l’autre moitié. Ces mesures placent aussi les forces de l’ordre en carrefour de la politique culturelle, sportive et des loisirs : rien ne peut se tenir sans eux et sans qu’ils soient disponibles. Tout cela, à un an d’élections présidentielle et législative qui menacent de porter au pouvoir l’officielle extrême droite, qui doit se frotter les mains de voir qu’on lui a si bien préparé le terrain.
La liesse doit avoir lieu sous contrôle (22000 policier-es et gendarmes mobilisé-es, dont 8000 à Paris, pour la finale de la Ligue des champions, qui n’avait même pas lieu en France !? qui dit mieux ?), sinon elle n’aura pas lieu. Outre que ces mesures sont totalement irréalistes, elles témoignent de la myopie du pouvoir en place. Il ne faut pas idéaliser la fête : tout le monde ne la fait pas ensemble ni pareil et elle produit parfois des formes d’exclusion. Mais la fête continue aussi de faire exister un espace de rencontre collective, de production de discours et d’identités, de libertés. Les free parties se tiennent par ailleurs dans des espaces souvent délaissés par les acteurs dominants de l’industrie culturelle, qui sont les mêmes desquels les services publics, petit à petit, s’éloignent en se dématérialisant. Elles peuvent ouvrir des espaces pour reconstruire du commun, hors des parcs grillagés et gardiennés qui caractérisent les grands événements commerciaux d’aujourd’hui. Dans tous les cas, il ne suffit pas de déclarer que la teuf est finie : tous les oiseaux de nuit vous l’assureront, elle renaît toujours de ses cendres, même si c’est sous un nouveau jour dont il est de plus en plus urgent qu’il advienne. La fête est morte, vive la fête !
Blueberry






