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Législatives : la vague du vide

« Le spectacle n’est pas un ensemble de merdes, mais un rapport social de merde entre des personnes, médiatisé par des merdes. »

paru dans lundimatin#109, le 21 juin 2017

Un lecteur nous a confié ces réflexions sur la politique, les cerises et les vacances estivales.

Les élections législatives qui s’achèvent démontrent comme jamais l’arrivée à maturité du vide. Or, la maturité, c’est par définition ce qui précède l’âge pourri, et ce qui succède aux balbutiements de l’enfance. Décomposées, les anciennes forces politiques. Atomisées, les unions de façade. Abandonné, le vieux mode de scrutin : plus d’un électeur (ce grand enfant, qui, comme le disait fort à propos Desproges, ne croit plus au Père Noël, mais qui vote) sur deux ne s’est pas déplacé. Nous avions mieux à faire : pêche ou pétanque, choisis ton camp, camarade. C’est un bon début. Ne nous leurrons pas, à venir, l’odeur du jasmin, mais le goût de la merde. La vue du sang, mais le chant des sirènes. Toucher velours, comme une ortie, mais qui pique et pique encore, et qu’on peut au choix transformer en purin ou simplement manger telle quelle, ou bien laisser pourrir au soleil.

***

L’arrivée à maturité du vide. On a eu beau jeu de répéter à l’envi cette phrase, tout au long de cette séquence – quasi-parodique mais vraiment paroxystique — qui nous fut étalée sous les yeux, de gré et de force, de la primaire des Pourris de droite jusqu’à l’élection du Pourri de partout et de nulle part. Il y a une chose qu’il eût fallu relever, cependant : en physique, le vide, ce n’est pas rien. Il contient l’espace et le temps. Personne ne l’a dit, alors que tout le monde l’a vu. Tandis que chacun le sent dans sa chair. Ceux qui ne le sentent pas encore feraient bien de ne pas danser trop précipitamment, leur tour viendra. Ceux qui l’ignorent restent à éduquer.

L’espace immédiat qui est le nôtre, c’est celui d’une désintégration si parfaite qu’on en est tout simplement pantois. Les bras nous en tombent. (Il faut les relever vite.) On aurait tort de bouder son plaisir : des gens sont morts pour ça. Cette phrase est vraie, dans ce contexte-là et dans ce contexte-là seulement. Tous les communards, les insurgés, toutes les forces vives – les vivants – qui ont essayé de détruire le fait politique depuis que celui-ci s’est imposé partout, finissant par s’immiscer si profondément dans nos imaginaires que nous en arrivons à être contraints de s’efforcer, et avec quelle difficulté, à penser un monde débarrassé du politique, ils sont morts pour qu’un jour, le spectacle politique s’effondre sur lui-même.

Lorsque nous utilisons le mot de spectacle, il ne faut pas y voir une allusion aussi subtile qu’un CRS qui charge un groupe de veuves et d’orphelins, mais le lire dans son sens strict. Point de mention de Debord, ici. Ceux qui l’emploient tout le temps ont ceci de commun avec ceux qui ne le pensent jamais qu’ils rendent tout usage du concept même de spectacle inutile, parce que vidé de sa subversion originelle. En empruntant au situationnisme, ils se substituent à lui. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, et tout ce qui s’est éloigné dans une représentation n’existe même plus. Le spectacle n’est pas un ensemble de merdes, mais un rapport social de merde entre des personnes, médiatisé par des merdes. Parler de spectacle revient à laisser accroire que derrière le voile, se tient tapi un Éden à conquérir, une réconciliation possible : c’est un leurre. Il n’y a plus de voile. La merde se voit, se sent, se touche, s’entend et se goûte quotidiennement, elle est là, partout, étalée sur nos murs, épandue dans nos rues, et il faut être fou – ou d’une mauvaise foi abyssale, de celle qui divise les frères – pour la nier.

Les partis sont depuis longtemps crevés, les voilà enfin désertés : le PS compte 40 000 adhérents. On pourrait faire tenir deux Partis socialistes dans le Stade de France, ce qui ne l’empêchera pas de faire rentrer une vingtaine de députés à l’Assemblée. Système pourri par essence, décrépi par l’usage. Quant à ceux qui réclament que l’on joue la même musique en changeant seulement l’orchestre, et qui imaginent qu’un simple aménagement de ces élections par l’instauration du scrutin à la proportionnelle, nous leur répondons que la seule méthode proportionnelle que nous connaissons, est la règle de trois. En mathématiques élémentaires, la règle de trois (que l’on appelle également règle de proportionnalité) est une méthode qui permet de déterminer une quatrième proportionnelle. Un exemple.

Afin de faire deux tartes, nous aurions besoin de 200 grammes de cerises. Afin d’en faire trois, de combien de grammes de cerises aurions-nous besoin ? Dit autrement : pour chasser tous les députés, à savoir 577, nous aurions besoin de 577 pavés. Afin de chasser tous les hommes politiques des lieux de pouvoir dont ils disposent, et en sachant que la France compte à peu près 600 000 élus, calculer le nombre de pavés dont nous aurons besoin. À l’instar des libéraux, nous savons aussi être axiologiquement neutres et nous réfugier derrière la froideur mathématique et la loi de l’offre et de la demande.

Le temps, c’est celui des cerises. De la chanson, de la vaillante citoyenne Louise, de ces gouttes de sang associées à ces souvenirs que l’on garde coincés au cœur, et certes pas celui des cols blancs à qui l’on obéit le doigt sur la couture du pantalon. Celui des possibles qui s’ouvrent et des illusoires qui se referment. C’est celui des rencontres, des affrontements conjoncturels et des rapprochements logiques, des heurts évidents et des unions irréfragables. C’est l’heure des événements qu’on ne peut récuser et qu’il faudra bien faire survenir quelque part.

La République est en marche forcée, les opposants apprennent la marche afghane. Nous irons donc plus loin. Après avoir passé son temps en apnée, la velléité de l’insurrection va réapprendre à respirer, au gré des divers chocs que la présidence Macron fera subir à l’ensemble de la société. Le principe de la marche afghane sous la présidence du Marché fait homme sera d’une confondante simplicité : inspiration sur trois lois ; maintien des poumons pleins pendant un quatrième décret ; expiration pendant trois grèves sauvages ; maintien des poumons vides le temps de se rassembler, avant de recommencer un cycle. Le tout mâtiné de grèves spontanées de travailleurs, de cortèges de tête de manifestations rendus autonomes, et de création d’espaces collectifs où se retrouver. Ils s’essouffleront avant nous : nous avons le nombre. Leur monde est celui du concept, de l’abstraction  : ils veulent sauver le Marché, nous voulons la vraie vie pour nos enfants. Ils entendent restaurer la grandeur de la république, nous souhaitons que le vieux monde soit balayé.

Le temps arrive où tous sortiront de chez eux : qu’ils y soient tirés par les cheveux par les événements ou volontaires depuis longtemps maintenant, il n’y aura plus aucun moyen de se dérober. Ces élections auront marqué (confirmé, et imposé dans toutes les têtes) le fait irréfutable que la rue seule (si l’on prend en compte les usines qui s’y entassent de bout en bout) pourra être l’espace de lutte à investir. Ceux qui attendaient encore quoi que ce soit de la politique n’ont pas à être déçus : nous ne sommes pas rancuniers et nous les accueillons à bras ouverts.

Au sein de ce vide se nichent donc l’espace d’une désintégration et le temps d’une colère légitime. Il s’agira de les faire fructifier.
L’été arrive, avec son cortège d’ouvriers descendant oublier quelques jours la fatalité qui leur colle à la peau le reste de l’année, escomptant profiter de ce qu’il reste de nos luttes collectives : des congés payés durement acquis – et au prix de tels sacrifices – au cours d’une année passée à subir dans sa chair le règne de la machine et l’empire du Marché. L’été arrive, avec son lot de festivités quelconques, de spasmes et de soubresauts d’une jeunesse qui ne dispose plus que d’une ivresse prolongée pour oublier la fatuité d’une existence dont elle ne veut plus et qui la voit se rapprocher, tôt ou tard, du sentier qu’ont emprunté ses parents avant elle, et qui leur a donné cet air livide, la Despe et les sorties en boîtes de nuit ayant remplacé l’absinthe et les grand-messes. La jeunesse qui arrive comprend, et comprendra demain davantage, ce qu’il y a de répulsif dans cette société ; si le DRH teenager à la tête de l’Élysée entend nous enjoindre à tout faire afin de devenir milliardaires, c’est bien que le pouvoir comprend que notre temps est celui de la visibilité soudaine que ceux-ci reçoivent, et de la mise en accusation qui précède la mise au ban.

À la rentrée, tout le monde reviendra, et tout dépendra alors de ce que chacun ramènera dans ses poches : un pavé, un livre, un espoir, ou la triste habitude d’une routine devenue essentielle et la crainte du crédit à rembourser.

Patrick Mustapha

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25 avr. 17 Mouvement 2 min
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