Le terrorisme est une forme de cinéma [Quand j’entends le mot culture]

Une méditation sur Nocturama

Vulture - paru dans lundimatin#74, le 27 septembre 2016

Temple

Si Nocturama se déroulait au Moyen-âge, les héros du film auraient cherché refuge dans une église parisienne, vide dans la nuit, mystérieuse et imposante, pleine de recoins et de vérités. Le grand magasin est le temple de notre temps, la cathédrale adéquate au monde d’images, de plexiglas et d’ascenseurs que l’on traverse en première partie. Et lorsqu’il sort dans la nuit, quittant le temple d’aujourd’hui, ce n’est pas par hasard que Finnegan Oldfield se retrouve devant celui d’hier, ses arcs-boutants baignés par le vrombissement des hélicoptères. Les temples sont toujours des asiles possibles. On n’y entend pas le bruissement du monde. S’y abriter n’a rien d’absurde.

Les temples expriment l’ordre du monde. « T’sais quoi, c’est ici qu’on aurait dû mettre une bombe », dit le grand frère à la petite sœur. Exposées dans le magasin comme des œuvres d’art, les marchandises industrielles prennent soudain l’aura des principes premiers, plus tristement et luxueusement que la sévère gloire de pierre des cathédrales gothiques. La valeur (d’échange évidemment) s’y révèle comme le fondement de toute présence. Le magasin donne à voir un espace purement configuré par la marchandise. Il est une image du dehors dont il s’extrait pourtant : laissé la nuit à des vigiles et à des caméras, on voit bien comment il peut être un enfer, où l’on erre, s’isole, et s’affaiblit.

Et pourtant, nos héros y conquièrent un asile éphémère. Eux qui sont claustrophobes, enfermés en permanence, muets derrière des murs transparents, coincés en tout et en eux-mêmes, ils vont pourtant se retrancher dans le temple de l’époque, jusqu’à se perdre dans l’escalier de service. Pourquoi ? Sont-ils simplement stupides ? Pourquoi un enfer deviendrait-il soudain accueillant ? Pourquoi l’enfer designé du magasin serait-il préférable à l’enfer extérieur dont il est la récapitulation ?

La réponse est sans doute à chercher du côté de l’acte orchestré en première partie. Peut-être qu’en faisant exploser toutes ces parois de verre, voitures, ministères et autres boîtes enfermant les corps, ils se sont offerts une victoire symbolique sur ce monde carcéral ; victoire symbolique qui ne peut par conséquent s’éprouver que dans un espace symbolique, provisoirement conquis – le temple, le magasin. Il leur est moins nécessaire de se cacher du monde que de cacher le monde à leurs yeux. Il serait trop insupportable de le voir laissé inchangé par un plan pourtant exécuté avec succès. Il faut donc s’enfermer dans ce petit point hors de tout, depuis lequel l’essentiel du monde se donne pourtant à voir, et y mesurer quelle liberté on a conquis, exactement, par cette victoire symbolique.

Ce n’est pas le monde qui a changé, mais la perception qu’ils en ont.

Cri

Que cherchent nos héros, en vérité ? Certains disent avoir fait ce qu’ils avaient à faire. D’autres parlent de paradis. La plupart se taisent. Leur silence ne semble pas revendiqué – contrairement aux étudiants du Pornographe. S’ils ne refusent pas le langage, c’est le langage qui les manque, qui échoue et glisse sur eux, autour d’eux, en eux. Leurs actes ne « disent » pas non plus ce qu’ils taisent. Leur silence est un cri. Leurs actes sont des cris. Un cri ne dit rien. Il ne dit, à la limite, que l’impossibilité, l’insuffisance ou l’impuissance du dire. Il ne cherche pas à avoir de signification ou de contenu ; en quoi il est absurde de vouloir le juger à l’aune du discours ou de l’argumentation.

Un cri ne nous dit rien de ce que dirait celui qui crie s’il parlait. On peut toujours essayer de reprocher à quelqu’un qui crie de n’être pas compréhensible, on n’éteindra pas son cri pour autant. On ne comprendra alors rien de plus que ce qu’on pensait déjà avoir compris de la souffrance. On ne comprendra rien de l’effet qu’a sur chacun la boussole intime qui hurle quand le monde se détraque. La plupart des gens que Nocturama a rebutés en restent à ce constat malaisé : les héros crient en silence, leur cri ne les mène nulle part et on ne peut rien faire pour eux, ou avec eux. Pourquoi crier, alors ? Pourquoi regarder ? Pourquoi, surtout, situer le politique dans une clameur insensée et sans issue ?

Alors, il faut bien répondre : ce n’est pas parce qu’un cri ne dit rien qu’il est dénué de sens. Un cri nous informe déjà sur le fait que quelqu’un crie, qui existe et qui crie. Il nous informe que celui qui crie se trouve sans doute dans une situation qui l’amène à crier. Peut-être qu’il est obligé de crier, qu’il ne peut plus s’en empêcher, qu’il le contenait en lui depuis longtemps mais qu’il n’y arrive tout simplement plus. On crie, en général, parce que l’on panique, que l’on souffre, ou que l’on ne nous entend pas. On crie par réflexe, ou par impuissance, parce que le langage ne suffit plus, parce qu’il n’a plus de force, plus de conséquence, parce qu’il n’est pas à la hauteur de ce que l’on voudrait dire, ou au contraire parce qu’il en est bien au-delà. Ou tout cela à la fois. On ne sait pas ; mais le cri résonne tout de même, et, en tant que tel, nous interpelle. Le cri nous effraie, parce qu’il renvoie à la possibilité d’une détresse que nous avons tous en partage. Puisqu’il ne requiert aucune maîtrise du langage, il peut saisir tous les êtres, et tous les êtres peuvent l’entendre. Ceux qui croient ne pas avoir de mots, comme ceux qui croient en avoir.

Les attentats de Nocturama prouvent par leur seule advenue que, au moins pour ceux qui les fomentent, ce monde est devenu insupportable. Sinon, ils ne poseraient pas de bombes. Que l’on décrète que ces jeunes gens sont stupides, nihilistes ou ingrats ne change rien au fait qu’ils crient quand même. Que la teneur de cet insupportable soit tue, peu importe. On ne peut pas attendre de quelqu’un qui crie d’expliquer pourquoi il crie. Ou alors, on attendra longtemps. C’est à notre charge, spectateurs de tous bords, d’essayer d’imaginer pourquoi le monde est insupportable à nos héros ; et alors, de la claustrophobie au marché de l’emploi, de l’ennui des élites à l’ennui des zonards, les indices affleurent. Les décrypter est laissé à la charge du spectateur. Est-ce si terrible de se détacher de l’explication pour peindre le phénomène ? Nocturama se concentre sur un cri, c’est-à-dire sur la révélation de l’inadéquation au monde dont, semble-t-il, chacun est porteur, bien que beaucoup la refoulent.

Peut-on traduire un cri ? Bonello essaie en tout cas d’en filmer un, non pas par gentillesse, ni pour le juger ou le condamner, encore moins pour en faire l’étalon de la politique, un modèle à suivre ou un modèle à fuir. Il le filme, j’imagine, parce qu’il y a d’autres choses à faire à propos de ce cri que de le « condamner fermement » ou d’en « faire l’apologie ». Il le filme, surtout, parce qu’il l’entend, parce qu’il fait partie de ceux qui savent l’entendre sans le recouvrir de toute l’exégèse antiterroriste, de droite ou de gauche. Il l’entend parce que le cri est là, parce qu’il fait la texture déniée de l’époque, parce que nous en sommes là, tout simplement, au stade du cri, deux siècles après la Grande Révolution de la Raison, du Discours et de l’Explicitation. Qui blâmer ? Certainement pas Bonello. C’est ce monde froid qui fait crier.

Si le terrorisme ou la radicalisation sans phrases dont traite Nocturama est bien de l’ordre du cri, il n’y a aucun intérêt à essayer de le justifier, de le condamner ou d’en faire l’apologie. Il faut simplement comprendre comment ce cri se forme, se construit, s’organise. Quelle forme prend-il ? Quel est sa distance au langage, au vrai langage rassurant de la vie quotidienne ou de la vie politique ? S’il y a une thèse, dans Nocturama, c’est bien celle-là : le cri peut se faire image ; une image criante de vérité.

Plan

Le cinéma et le terrorisme cherchent tous les deux à se placer à l’intersection du spectacle et de la vérité. Les deux produisent des images, qui ont à avoir avec la possibilité de la mort, et la possibilité de la vérité. Le plan des poseurs de bombe n’est dans le fond que la composition d’un authentique plan de cinéma : les images des flammes et des explosions, bien cadrées en split screen ou tremblantes à la télé – la représentation visuelle étant le réel vecteur de la terreur. Le cinéma repose sur l’illusion : il fabrique une image en essayant de la faire ressembler à la réalité. Le terrorisme fait la chose inverse : il fabrique une réalité, un acte, pour la transformer en image. Le terrorisme est une forme-limite du cinéma, et c’est pour cela qu’il fonctionne. Il s’agit comme au cinéma de créer des images à une échelle industrielle, mais en les créant par un acte qui les rend irrécupérables – et non par un art réglé ou virtuose. Le plan d’action du terrorisme est donc la composition de plan de cinéma à partir de la destruction de quelques éléments de la réalité. Ce n’est que parce que ces quelques éléments sont agencés en un plan que leur destruction prend un sens politique et une réelle ampleur historique. Ce n’est pas l’explosion comme telle de deux étages désaffectés, d’un bureau vide et de quelques voitures qui fait l’acte. C’est le plan qu’elles forment ensemble, dessinant un certain sens comme des mots font une phrase. Police Global France HSBC Finance. Bombe flamme assassinat voiture piégée. 19h15.

Qu’est-ce qu’un plan ? Qu’y a-t-il de commun à un plan au sens d’un acte que l’on planifie, et à un plan de cinéma ? C’est, dans les deux cas, une histoire de composition. La planification consiste à mettre au point un certain agencement des mouvements individuels, des déplacements de chacun dans la ville, des gestes des uns et des autres, afin de produire, à 19h15, quatre explosions et un assassinat. Un plan de cinéma consiste à disposer ensemble des objets et des corps en mouvement, dans une certaine perspective et sous une certaine lumière, afin d’obtenir entre tous ces éléments un rapport intéressant et signifiant. On pourrait dire que chacune des parties de Nocturama expose une des définitions du plan. Dans l’une comme dans l’autre, le besoin incessant des personnages de savoir « Quelle heure il est ? » répond à l’exigence du plan.

Dans Nocturama, le cri est l’unité de base de la mise en scène. La première partie du film montre l’élaboration d’un cri commun à tous les personnages, les raisons de désespérer des uns et des autres se liant, se synchronisant, se composant dans la réalisation d’un projet d’attentat. La seconde tente d’élaborer les cris singuliers des uns et des autres, avant que l’Etat ne les ramène au stade de cadavres identiques. Les personnages n’arrivent pas à se parler, alors ils crient ensemble dans l’attentat, et la tâche de la deuxième partie est de décomposer ce cri, pour voir ce qu’il contient. Derrière l’unisson du split-screen et du timing millimétré, il y a une myriade de cris différents, comme autant de voix, d’instruments ou d’harmoniques qui résonnent dans l’espace symbolique du temple-magasin. Il y a le cri-danse, le cri-paradis, le cri-mariage, le cri-masque, le cri-rap, le cri-kalash-jouet, le cri-My Way, le cri-porte ouverte, mais aussi le cri-morbide, le cri-maquillage, le cri-karting et le cri-semtex. On pourrait commenter infiniment la musicalité ou la dissonance de ces cris, leur rythme transperçant ou leur pitoyable banalité.

C’est un film choral, sans la naïveté qu’on attache à cet adjectif, parce qu’il fabrique des plans à partir des cris. Si on ne peut pas faire entrer les cris sur le plan du langage et de la raison politiques, on peut toutefois les faire entrer dans le plan de l’image, par le terrorisme ou par le cinéma.

Une question se pose alors : peut-on, au sein d’un monde spectaculaire qui met toutes les images au service sa propre reproduction, retrouver un usage conséquent de l’image ? Peut-on par l’image pallier à l’impuissance du langage ?

Mais les héros de Nocturama, hagards au magasin, posent des bombes plutôt que des questions. Ils crient avec ce qu’ils ont.

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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