Le siège fédéral d’Oakland : une cible identifiée par les manifestants anti-ICE

47 fenêtres fracassées

paru dans lundimatin#505, le 20 janvier 2026

Alors que ce mois-ci l’attention du public est tournée vers les Twin Cities [1], où près de 3 000 mercenaires fédéraux se livrent à une vague d’enlèvements et de meurtres frénétiques, les officiers de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) restent actifs sur l’ensemble du territoire, terrorisant les communautés et se préparant à de futures vagues d’interventions qui seront tout aussi brutales que celles qui ont lieu dans les Twin Cities. Pourtant, cela ouvre également des opportunités aux citoyens à travers tout le continent pour agir en solidarité avec ceux ciblés par l’ICE, en lançant des offensives ailleurs, révélant ainsi les faiblesses et l’impopularité des forces de l’ordre fédérales tout en les forçant à éparpiller leur attention.

C’est précisément ce qu’ont fait les habitants de la Bay Area [2] le 10 janvier dernier, en fracassant 47 fenêtres du siège fédéral d’Oakland et les marquant de graffitis dans le but d’identifier le bâtiment comme une base des opérations de l’ICE dans la région. Nous avons traduit cette revendication sous forme de récit reçue anonymement par nos amis de CrimethInc..

Chinga la Migra : le siège fédéral d’Oakland montre son vrai visage

De nos jours, tout le monde déteste l’ICE. Partout sur l’échiquier politique, on veut les dégager de nos villes. Depuis leur déploiement massif en 2025, de nouvelles formes d’organisation collective se sont mobilisées ensemble pour contrer la violence d’État, d’une manière inédite depuis des années. Par le passé, et très récemment lors des soulèvements contre la brutalité policière en 2020, un élan révolutionnaire tout aussi large s’est essoufflé et a été récupéré à des fins électorales par les courants libéraux, pendant que la gauche [3], épuisée, se livrait à des luttes intestines liées aux orientations politiques ou aux choix tactiques à adopter. Désormais, si nous voulons saisir l’opportunité de créer des mouvements résilients tout en nous confrontant à la montée mondiale de l’autoritarisme, nous devons agir différemment.

C’est ce que nous avons fait dans la Bay Area.

Au cours des 10 derniers mois, le combat contre l’ICE a créé un changement nécessaire dans les styles d’organisation et dans les relations entre les différentes formations radicales situées dans la Bay Area. Nous avons vu des réseaux d’organisation populaire former des assemblées de quartier et des comités de vigilance (Adopt-a-Corner) pour quadriller les écoles et les lieux de travail, tandis que de nouvelles approches stratégiques émergeaient directement des bastions de lutte.

L’un de ces bastions de lutte a été le tribunal fédéral d’immigration à San Francisco, où l’ICE a enlevé plusieurs personnes qui comparaissaient pour un suivi de leur situation. Une fois que ce lieu a été identifié comme un lieu majeur des interventions de l’ICE, des groupes locaux se sont formés spontanément et ont commencé à assumer un rôle de bouclier à l’extérieur du tribunal. Des groupes anarchistes, des militants marxistes, des organisations et personnes ayant pignon sur rues comme les réseaux d’entraide, les organisations communautaires, les avocats ou encore les ONG, ont commencé à travailler ensemble de manière jamais vu auparavant. Les anarchistes ont combattu dans la rue les agents de l’ICE aux côtés de leaders religieux et de familles pendant l’intrusion sur l’île de Coast Guard. Le gouvernement fédéral a donc été obligé d’annuler l’offensive planifiée de l’ICE prévue en octobre dans la Bay.

À mesure que nos ennemis se sont vus dotés de plus en plus de ressources, nous avons consolidé notre pouvoir en dépassant le sectarisme et en travaillant main dans la main aux côtés d’individus et d’organisations, grâce à une vision partagée du futur, et ce, malgré nos différences vis-à-vis des appartenances politiques ou de la manière dont les choses devaient changer. Il ne s’agissait pas ici de faire des concessions idéologiques aux libéraux, mais plutôt d’identifier quels étaient nos forces respectives et nos buts communs. Une ligne politique claire a pu être maintenue quant à la nécessite d’affronter directement l’État, tout en travaillant aux côtés de partenaires plus hésitants à passer à l’action.

Cette convergence fondée sur des principes communs et, grâce au maintien d’une vision partagée de ce que nous essayons d’accomplir à travers différents positionnements, compétences et tactiques, a fonctionné. Le nombre d’arrestations dans les tribunaux s’est effondré. Celles-ci sont aujourd’hui bloquées grâce à une injonction [4] introduite par l’Union Américaine des Libertés Civiques, en ce mois de janvier.

L’ICE et le Département de la Sécurité Intérieure (Homeland Security) ne peuvent désormais plus circuler dans la Bay Area sans être pris en chasse par des citoyens lambdas, et ce grâce à l’augmentation du nombre de groupes de surveillance et de réseaux d’alerte dans la région.

Les habitants de la Bay Area ont récemment identifié un nouveau bastion de lutte : le siège fédéral d’Oakland. À l’aide d’un vaste réseau d’enquêteurs documentant et surveillant de près les agissements de l’ICE, le siège fédéral a pu être identifié comme base logistique pour les opérations des agents de l’immigration dans l’East Bay.

Une coalition anti-fasciste, impliquée dans la lutte contre l’ICE dans la région, a riposté face au meurtre de Renee Good en planifiant une réponse militante en date du 10 janvier. Cette action avait pour but d’attaquer l’infrastructure fédérale et d’entraver les opérations de l’ICE au niveau local, en causant, conjointement, un marquage identifié visible du public du bâtiment comme site des opérations de l’ICE et des dégâts matériaux. Cette action avait pour objectif second de raviver la culture militante présente dans la région qui a déclinée au cours des cinq dernières années et de faire la démonstration de notre force et de nos capacités à riposter. Tout cela a été orchestré en solidarité vis-à-vis des révoltes qui ont lieu à Minneapolis ; un acte de vengeance pour Renee Good, Keith Porter et pour toutes les vies fauchées par l’empire « états-uniens ».

Juste après le crépuscule, une foule de 80-100 personnes s’est réunie à l’amphithéâtre Lake Merritt [5] le 10 janvier 2026, la plupart vêtus en black block et de keffiehs. Les camarades ont tenu un discours sur les initiatives locales pour combattre les enlèvements de l’ICE, les combats à mener contre le déploiement des caméras Flock, et l’imbrication des luttes palestiniennes et anti-ICE . Puis le cortège s’est élancé.

La foule a défilé devant le tribunal du comté d’Alameda, le recouvrant de slogans avant de passer par l’Oscar Grant Plaza pour atteindre le siège fédéral d’Oakland. Les manifestants y ont brisé 47 fenêtres et l’ont recouvert de graffitis pour le désigner publiquement comme une base logistique des opérations de l’ICE dans la Bay Area ; un fait relativement méconnu du public à l’époque. L’énergie était à son comble, les slogans combatifs, et de nombreux participants ont décrit l’événement comme le plus grand black bloc vu dans la région depuis les soulèvements de 2020. Les manifestants restaient soudés, veillant les uns sur les autres. Le cortège manoeuvrait rapidement, restait groupé, et a réussi à esquiver les forces de l’ordre jusqu’à sa dispersion.

Cette action a reçu un accueil massivement positif. Tandis que les manifestants brisaient les vitres et graffaient leurs messages, passants et automobilistes les acclamaient. Certains conducteurs ont même manœuvré autour de la foule pour entraver la progression des voitures de police à leur poursuite. Le lendemain matin, des influenceurs locaux ont afflué vers le siège fédéral pour filmer des vidéos saluant l’action. Un article paru dans le San Francisco Chronicle a suscité un vif intérêt, recevant même le soutien des libéraux. En quelques jours, presque chaque habitant d’Oakland a été mis au courant de ce qui s’était passé cette nuit-là, découvrant, ainsi, que l’ICE se mobilisait depuis un bâtiment fédéral au cœur de leur ville.

Dans l’ensemble, les participants ont qualifié l’action de succès. Elle fait la démonstration d’une stratégie offensive reproductible partout où l’ICE est présente : identifier et révéler les lieux d’opération de l’agence aux yeux du public et attaquer leurs infrastructures, tout en ralliant soutien et adhésion à travers tout l’échiquier politique. Ce basculement vers une forme de militantisme combatif, au-delà des appartenances politiques, montre qu’Oakland conserve une culture de l’action directe profondément ancrée et possède le caractère nécessaire pour affronter l’État. Cette action indique que le mouvement contre l’ICE et, plus largement, contre l’empire colonial, gagne en puissance et développe de nouvelles capacités. Cette diversité de porte-paroles, de participants et de soutiens n’aurait pas été possible sans des mois de travail de coalition et de projets publics qui ont offert aux nouveaux venus un point d’entrée vers l’action directe.

Toute action et tout projet politique comportent évidemment des limites. Si l’action du 10 janvier contre le siège fédéral a réussi son objectif de normaliser le militantisme et de secouer les infrastructures fédérales, l’ICE continue d’enlever nos amis, nos familles et nos voisins, et son budget, comme son pouvoir, croissent chaque jour. Réclamer vengeance pour nos martyrs n’est pas synonyme de justice, pas plus que cela n’efface le mal profond qui se propage autour de nous.

Les habitants de la Bay Area veulent que l’ICE quitte leur foyer et, où que soit le lieu, disparaisse. Nous savons que la lutte contre l’ICE est un combat pour la libération des terres et de tous les peuples opprimés. Nous savons que nous devons bâtir un mouvement de masse, de gauche, durable et résilient, capable de renverser l’empire actuel. Et nous savons que pour y parvenir, nous avons besoin les uns des autres.

L’ICE, la police, l’agression impérialiste et toutes les formes de violence d’État prospèrent en l’absence d’une opposition organisée, lorsqu’ils peuvent mener leurs opérations clandestinement sans aucune riposte. Lorsque nous identifions des points de passage stratégiques et que nous intervenons, nous gagnons. Lorsque nous utilisons l’intervention comme un moyen de construire un soulèvement de masse, nous gagnons.

Briser des vitres à la faveur de la nuit n’est pas, en soi, une stratégie politique efficace. Mais cela peut le devenir en brillant comme une étoile au sein d’une plus large constellation de résistance.
Traduction : Loriane Rapenne

[1Minneapolis, capitale de l’état du Minnesota, et Saint-Paul forment les Twin Cities. Toutes les notes sont de la traductrice

[2Située dans la banlieue de San Francisco en Californie

[3Ici, le Partie Démocrate

[4Aux États-Unis, l’injonction est une décision de justice ordonnant à une personne ou à une institution de faire, ou d’arrêter de faire, une action spécifique sous peine de sanctions. Équivalent du référé-suspension ou référé-liberté en France.

[5Situé à Oakland

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