Le retour de l’école

(ou l’enfance vue comme un feu tricolore)

paru dans lundimatin#528, le 25 juillet 2026

Une petite fille de six ans discute avec son père sur le chemin du retour de l’école. Elle raconte la vie quotidienne et scolaire ordonnée par trois couleurs, un « système de gestion des comportements », devenu pour elle le centre de gravité de ses journées et tout ce qui en découle. Un dialogue composé à partir de vraies bouts de petites filles, de gommettes et d’école.

La fille - Papa, devine !

Le père - Quoi ?

La fille - J’étais verte. Encore verte. Comme hier. Et comme avant-hier aussi.

Le père - Et c’est bien d’être verte ?

La fille - Bah oui c’est super. Tu sais combien j’en ai ? Plein plein plein. Depuis septembre. On dirait des petits pois. Moi je suis un haricot, papa.

Le père - Un haricot. Alors moi je suis le Géant Vert !

La fille - Non t’es bête. Tu peux pas être le Géant Vert.

Le père - Pourquoi ?

La fille - Parce que t’aimes pas le maïs. Le Géant Vert il aime le maïs.

Le père - C’est vrai. T’as raison.

La fille - Bon alors t’es juste papa. Un papa normal quoi.

Le père - Qu’est-ce que t’as fait aujourd’hui ?

La fille - On a raconté une histoire. Avec un loup. On a fait du calcul. Non attends, d’abord on a dessiné je crois. Ou peut-être après. Je sais plus. Je sais multiplier : quatre fois dix égal quarante. Mais le plus important c’est que j’étais verte.

Le père - Pourquoi c’est le plus important ?

La fille - Parce que. Parce que si t’es pas vert c’est pas bien. La maîtresse elle est pas contente.

Le père - Elle te l’a dit ?

La fille - Non. Mais on voit. Elle fait une petite tête. Et elle soupire. Et elle dit devant toute la classe qu’il faut être plus sage.

Le père - Tu sais, moi aussi au travail on a des couleurs.

La fille - Ah bon ? Comme nous ?

Le père - Oui. Sur l’ordinateur. Vert quand le dossier est fini. Orange quand ça traîne. Rouge quand...

La fille - Rouge c’est grave.

Le père - ...quand il y a un problème.

La fille - T’es vert toi papa ?

Le père - Oui. Enfin pas toujours.

La fille - Moi je suis toujours verte. Toujours toujours. Enfin presque toujours. Une fois j’ai failli être orange mais après non.

Le père - Et ça change quoi d’être verte ?

La fille - Rien. Enfin si. Des fois la fée des tables elle vient.

Le père - La fée des tables ?

La fille - Oui. Pendant la récréation. Elle vient voir si ton bureau est bien rangé. Si t’es vert et si ton bureau est bien rangé, elle te laisse un petit cadeau.

Le père - Quel genre de cadeau ?

La fille - Des images. Ou des autocollants. Des fois des bonbons. Mais faut vraiment que ce soit bien rangé. Et vert. Les deux en même temps.

Le père - Et toi tu as eu des cadeaux ?

La fille - Oui. J’ai eu deux autocollants. Un cœur et une licorne. La licorne elle est vraiment belle.

Le père - Et quand tu es verte ça veut dire quoi exactement ?

La fille - Ça veut dire que je suis bien sage. Que j’écoute. Que je bouge pas. Que je... attends je réfléchis... que je parle pas quand c’est pas mon tour.

Le père - Tu parles jamais ?

La fille - Si. Mais pas trop. Une fois j’ai un peu trop parlé avec Inès. On parlait de son chat. Il s’appelle Moustache. Et là la maîtresse elle m’a changée de place. Tout de suite. Pouf. J’ai dû aller m’asseoir derrière à côté de Nora.

Le père - Tu as eu du orange ?

La fille - Non. Mais presque. La maîtresse elle a pris son crayon. Elle a failli colorier. Et après elle a dit non. Mais j’ai eu peur.

Le père - Peur de quoi ?

La fille - De perdre mon vert. De devenir orange.

Le père - Mais ça mesure que tu es sage alors ? Pas que tu as bien appris ?

La fille - Non. Que je suis sage c’est tout. Enfin si j’apprends aussi. Mais surtout sage.

Le père - C’est drôle.

La fille - Pourquoi ?

Le père - Parce que moi c’est pareil. Vert ça veut dire que j’ai fini à temps. Pas que c’est bien fait.

La fille - Ah.

Le père - Et à la récré tu joues avec qui ?

La fille - Avec tout le monde. Avec Farida. Avec Inès des fois. Avec Maëlys aussi. Même avec les garçons. Enfin pas tous les garçons.

Le père - Pourquoi pas tous ?
La fille - Ben Thomas par exemple. Lui il joue qu’avec certains enfants. Il demande t’es de
quelle couleur. Si tu dis orange il te dit non toi tu viens pas.

Le père - Il fait ça souvent ?

La fille - Oui. Tout le temps. Il a des baskets qui clignotent. Il dit t’es puni dans ta vie quand t’es orange.

Le père - C’est gentil ça ?

La fille - Non. Mais... c’est Thomas. Il est comme ça lui.

Le père - Et les autres ils font pareil ?

La fille - Non. Pas tous. C’est beaucoup Thomas. Les autres on joue ensemble. Même si t’es orange ou vert. Enfin ça dépend des jours.

Le père - Toi t’es toujours verte alors tu peux jouer avec tout le monde ?

La fille - Oui. Enfin... des fois j’aimerais bien être orange. Pour voir. Juste pour voir comment c’est.

Le père - Pourquoi tu le fais pas ?

La fille - J’ose pas. Surtout depuis l’autre jour...

Le père - Qu’est-ce qui s’est passé l’autre jour ?

La fille - L’autre jour... elles ont fait quelque chose. Elles ont... attends... elles ont mis un truc à Maëlys dans ma boîte à goûter.

Le père - Un truc ?

La fille - Son élastique je crois. Ou son bracelet. Je me souviens plus. Un truc à elle. Et après... et après elles ont dit que c’était la boîte de Maëlys. Que j’étais une voleuse. Et qu’elles allaient le dire à la maîtresse. Pour que j’aie un orange.

Le père - Et alors ?

La fille - Ben… j’ai eu peur. J’ai dit non c’est pas la boîte de Maëlys c’est ma boîte. J’ai pleuré même. J’ai dit c’est ma boîte à moi. Regardez y a mon prénom dessus. Mais elles... elles rigolaient.

Le père - Elles rigolaient ?

La fille - Oui. Elles disaient c’est pour rire. Que c’était une blague. Mais moi j’ai pas trouvé ça drôle. J’avais chaud. J’ai eu peur d’être punie. Et d’avoir un orange.

Le père - T’as eu un orange ?

La fille - Non. Parce qu’elles l’ont pas dit à la maîtresse finalement. Mais pendant tout l’aprèsmidi j’ai cru que oui.

Le père - Pourquoi elles ont fait ça ?

La fille - Pour me faire devenir orange une fois elles ont dit.

Le père - …

La fille - Papa ?

Le père - Je réfléchis. C’est pas gentil ce qu’elles t’ont fait. Tu sais ça ?

La fille - Oui. Mais c’était pour rire.

Le père - Même pour rire. Toi tu as eu peur. C’est pas rien.

La fille - ... Oui.

Le père - Il y a d’autres enfants qui sont rouges parfois dans ta classe ?

La fille - Oui. Y a Noé. Il est souvent orange. Parfois rouge. Mais c’est mon copain quand même. Il est gentil. Il me prête ses feutres à paillettes. J’adore les paillettes. Surtout les roses et les dorées.

Le père - Pourquoi il est rouge ?

La fille - Parce qu’il parle trop. Et il bouge. Il bouge tout le temps. Même quand on doit rester assis. Lui il se lève. Il va voir les autres. Il...

Le père - Et toi tu parles pas ?

La fille - Non. Enfin si mais moins. Je lève la main d’abord. Et après je parle. Quand la maîtresse elle dit mon nom.

Le père - Et lui il lève pas la main ?

La fille - Non. Il parle direct. Comme ça. Pouf. Ça sort tout seul, il peut pas attendre.

Le père - Et tu aimes jouer avec lui ?

La fille - Oui. Et il sait faire plein de trucs. Des trucs en Kapla. Une fois un vrai dinosaure avec la queue et tout.

Le père - Et pourtant il est rouge.

La fille - Oui. ... C’est bizarre hein papa ?

Le père - C’est bizarre oui.

La fille - Sur le cahier il a rouge. Mais moi je sais qu’il est gentil. Et qu’il a des idées. Plein d’idées même.

Le père - Et toi tu es verte.

La fille - Je suis verte. Toute verte. Des fois j’ai peur que ça change. Mais ça change pas.

Le père - Ça veut dire que t’es parfaite ?

La fille - Ben oui je crois. ... Enfin je sais pas si c’est parfaite. Mais c’est bien en tout cas.

Le père - T’es parfaite toi ?

La fille - Non. Des fois dans ma tête je pense à autre chose. Je regarde par la fenêtre. Y a des oiseaux. Et des voitures qui passent. Mais je bouge pas. Alors c’est bon.

Le père - Et la fée des tables, elle donne des cadeaux à Noé ?

La fille - Non jamais. Parce qu’il est rouge. Et son bureau c’est le bazar. Y a des trucs partout.

Le père - Si ce soir je te demandais pas la couleur. Si je te demandais l’histoire du loup. Tu la raconterais ?

La fille - Oui. Y avait un loup et une chèvre. Et des petits chevreaux. Sept je crois. Ou cinq. Je me rappelle plus. C’était très bien.

Le père - C’est quoi l’histoire ?

La fille - Ben... euh... je sais plus très bien. Y avait le loup qui... qui faisait quelque chose. Et après... non attends. Mais c’était bien. Je me souviens que c’était bien.

Le père - Tu te souviens plus ?

La fille - Non. Mais je me souviens que j’étais verte. Toute la journée verte. Ça je m’en souviens bien.

Le père - T’es quoi toi ? Une couleur ou une fille ?

La fille - Je suis une petite fille... Enfin je crois.

Le père - Tu n’es pas sûre ? T’es peut-être une grenouille ?

La fille - Naan papa, je suis pas… Je suis une petite fille. J’ai des jambes. Et une trousse. Et des cheveux aussi. Le père - Crôôa crôôa La fille - Papa !

Le père - Je plaisante. Bien sûr que tu es une fille.

La fille - Avec des idées ?

Le père - Avec plein d’idées.

La fille - Mais à l’école il faut faire attention aux couleurs.

Le père - Moi je te vois toi.

La fille - C’est vrai papa ? Vraiment vrai ?

Le père - C’est vrai.

La fille - Bon... bon ben on rentre alors. J’ai faim. J’ai trop faim même. T’as des gâteaux ?

Le père - Qu’est-ce que tu veux comme gâteaux ?

La fille - Au chocolat. Papa, ton téléphone vibre.

Le père - …

La fille - C’est quoi ?

Le père - Rien. Une couleur aussi.

La fille - T’es vert ?

Le père - Pas là. Pas tout de suite.

La fille - …

Le père - Viens. On rentre quand même.

La fille - Même si t’es pas vert ?

Le père - Même si je suis pas vert.

Aciba

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