Le règne et la gloire [Quand j’entends le mot culture]

The Young Pope, meilleure série du moment
(si vous aimez la théologie)

Vulture - paru dans lundimatin#82, le 21 novembre 2016

Il arrive qu’un réalisateur, habitué à la forme du long-métrage, se décide à fabriquer une série. Twin Peaks, de David Lynch, ou Top of the Lake, de Jane Campion, en sont des exemples fameux ; mais non moins fameuse est la nouvelle série The Young Pope, du réalisateur italien Paolo Sorrentino. Celui-ci est surtout connu pour La Grande Bellezza, un beau film sur Rome et le néant de l’existence métropolitaine. Mais il a signé quelques chefs d’œuvres d’une plus grande profondeur, notamment Il Divo, biopic expérimental sur Giulio Andreotti, et Les Conséquences de l’amour, un film dont nous ne dirons rien mais que tout le monde devrait regarder, ne serait-ce que pour comprendre ce qui se passe quand un prisonnier s’évade.

Synopsis

L’argument de The Young Pope est foudroyant : en 2016 un nouveau pape est élu ; un pape pour le moins inhabituel. Lenny Belardo n’a même pas cinquante ans ; il est Italo-Américain ; beau comme Jude Law qui l’interprète ; il boit du Cherry Coke au petit-déjeuner ; fume clopes sur clopes, se balade en survet’ quand il ne porte pas l’habit rituel du pape.

On pourrait s’attendre à ce que ce jeune pape amène au Vatican un vent de modernisation ; qu’il réconcilie les fidèles avec les vertus de la masturbation et de l’amour libre ; qu’il arrache le Vatican à ses archaïsmes et à ses traditions ; qu’il amène de plain-pied l’Eglise universelle dans l’époque des réseaux sociaux, du marketing et de la transparence ; bref, qu’il soit un pape jeune, dynamique, beau gosse, un pape du 21e siècle.

Sorrentino balaie ces attentes convenues dans les dix premières minutes du premier épisode. Le post-modernisme est littéralement le cauchemar du jeune Lenny, qui se réveille en sueur après avoir rêvé que sa première homélie était une ode à l’amour hors mariage et à la sexualité déconstruite. Notre jeune pape n’a en vérité rien de jeuniste. Au contraire, il se révèle, au fur et à mesure, être réactionnaire au point de faire passer Benoît XVI pour un sympathique gauchiste.

Machiavélisme

Le Vatican est un Etat souverain. Comme tout Etat souverain à l’époque de la marchandise autoritaire, il est en déliquescence, et la position suprême qu’occupe le pape en tant que chef d’Etat se réduit à une simple fonction d’apparat. En réalité, tout se décide entre les cardinaux, le service marketing et la banque du Vatican. Le pape n’est censé rien faire de plus qu’apparaître, faire coucou à ses fidèles, et laisser la machine se gouverner toute seule. Les donations affluent, les fidèles sont contents, et la religion est un business comme un autre.

Les vieux cardinaux, rusés comme des renards, se frottent les mains de voir élire un pape si jeune et si inexpérimenté. Ils s’attendent à pouvoir le manipuler comme un souverain fantoche. A leur grande surprise, Lenny s’établit par des coups de forces spectaculaires comme un monarque absolu. Il trouve les moyens d’espionner et de fragiliser tous les pontes du Conclave ; installe ses proches à tous les postes clés ; envoie ses rivaux en Alaska ; déjoue les complots qui le visent ; écrase son propre mentor qui devait devenir pape à sa place ; élimine les hérétiques ; met aux pas les ordres monastiques. Sorrentino filme avec un humour délectable ces intrigues de pouvoir aux enjeux mystérieux où la plupart des protagonistes sont sous assistance respiratoire.

A bien des égards, The Young Pope semble alors devenir le House of Cards du Vatican, chaque nouvelle ruse de notre détestable héros flattant délicieusement le cynisme du spectateur. On jouit de le voir écraser ses ennemis, et prendre le contrôle, à lui seul, de la Sainte-Eglise catholique romaine. Mais là où la série de Fincher n’est finalement rien de plus qu’un spectacle pyrotechnique sans grand intérêt, The Young Pope cache derrière son élégante réalisation et la finesse de ses dialogues une réflexion aussi profonde que dérangeante sur les paradoxes de la souveraineté.

Fanatisme

Le beau Jude Law, avec ses yeux bleus et ses manières exquises, est en réalité un fanatique qui s’assume, et qui exige des fidèles, du clergé et des cardinaux qu’ils se plient, qu’ils le veuillent ou non, à son fanatisme intransigeant. Son premier discours aux fidèles n’est rien de moins qu’un procès pour hérésie contre les masses catholiques ; son adresse aux cardinaux la promesse que l’Eglise va retrouver sa pureté en se fermant au monde, et non en tentant désespérément de se moderniser. Il refuse tout déplacement à l’étranger, exclut les homosexuels de l’Eglise, bref, il entend régner comme le pape régnait au 13e siècle, quand l’Eglise était la première puissance européenne. Comme si cela ne suffisait pas, il se choisit un nom qui fait trembler : Pie XIII, successeur de Pie XI et Pie XII, les pontifes les plus hardcore que la modernité ait connue.

Lorsqu’on lui objecte que les fidèles déserteront, il répond simplement qu’il préfère une poignée de croyants sincères à un milliard de faux catholiques. Il interdit l’usage du mot « compromis », fait fi de tout consensus. Et devant l’incompréhension de la presse mondiale, il se fend d’une conférence de presse où il déclare simplement qu’il est le pape, qu’il est par conséquent infaillible, qu’il n’a rien que du mépris à opposer à ceux qui ne le comprennent pas et qu’il continuera sans sourciller à expurger l’Eglise de tout ce qui la dénature.

Il faut le préciser, Lenny ne croit pas en Dieu.

Il faudra bien que l’on explique ce paradoxe. Mais d’abord se pose la question suivante : si Lenny n’est pas croyant, de quoi est-il alors vraiment fanatique ? Non pas de Dieu, mais de la souveraineté. Non pas du Christ, mais de l’institution qui le représente. Non pas de la foi, mais de l’ordre. Là où l’on voudrait le voir habiller de ses beaux yeux le gouvernement mécanique et répétitif des fidèles par les cardinaux, il oppose la toute-puissance de son règne intransigeant.

Absolutisme

« Le roi règne, mais ne gouverne pas », dit-on en coulisses. Et en effet, Lenny le pape ne gouverne pas. Il paralyse l’activité des cardinaux. Il médite, et prie. Il s’impose, sans tractations, sans compromis, sans politique, sans combat. Il se contente d’employer à son maximum les ressources de sa fonction, ressources infinies puisque le Vatican est un des derniers Etats à être théoriquement gouverné par un souverain absolu.

L’intérêt de The Young Pope ne réside donc pas centralement dans la question de la religion. Se décaler de ces problématiques est tout à l’honneur de Sorrentino. Il montre que l’archaïsme du Vatican ne tient pas à ce qu’on y croit encore en Dieu, mais à ce qu’on y croit encore au pape, c’est-à-dire à l’Etat, à l’institution, à la souveraineté, valeur obsolète en cette époque de flux, de police, de gouvernance. Si Lenny ne croit pas en Dieu, il en croit en la force de sa propre fonction. Ce que Lenny entend restaurer à travers ses positions ultra-réactionnaires, c’est moins un sens passé du divin ou une forme de vie traditionnelle qu’un sens passé de l’Etat, et de l’obéissance absolue qui lui est due en tant que monarque.

L’Eglise est pour lui fondée sur l’institution de la papauté ; si cette fonction papale n’est pas prise au sérieux quelque soit les directions qu’elle prend, alors l’institution toute entière n’a plus aucun sens. C’est en quelque sorte l’inverse des appels à la massification : peu lui importe de satisfaire les fidèles, d’élargir la base de l’Eglise par des positions toujours plus « modernes », de s’attirer la sympathie des internautes en modérant son discours. Ce qu’il veut, c’est partir d’un noyau dense de croyants fanatiques, à la dévotion absolue envers l’institution, pour construire, par son retrait même du monde moderne, une Eglise à nouveau désirable. Car celle-ci n’est plus, à trop vouloir plaire, qu’un pitoyable mouroir.

Comment procéder ?

Rock star

La responsable marketing du Vatican pénètre dans son bureau. Elle lui propose une séance photo, pour fabriquer des produits dérivés à son effigie. Porte-clés, assiettes, timbres postes, bougies : le visage du Pape répliqué industriellement et répandu aux confins du monde marchand.

A cette proposition, il répond :
« Vous allez renvoyer tous les photographes officiels du Vatican. Immédiatement. Aucune photographie du pape ne sera publiée. Savez-vous pourquoi ? Je n’ai jamais autorisé que l’on me photographie. Maintenant que j’y pense, je me suis entrainé toute ma vie à être un Pape invisible. Et donc, pour mon premier discours, la lumière sera tellement faible qu’aucun photographe, aucun caméraman et aucun fidèle ne verra quelque chose de moi. Juste une ombre noire. Ma silhouette. Ils ne me verront pas car je n’existe pas.
Maintenant, essayez de me suivre si vous le pouvez. Quel est l’auteur le plus important de ces 20 dernières années ? Attention, pas le meilleur, le plus important. L’auteur qui a suscité tant de curiosité qu’il est devenu l’auteur le plus important ? Salinger. Le réalisateur de film le plus important ? Kubrick. L’artiste contemporain ? Banksy. Le groupe de musique électronique ? Daft Punk. Maintenant, vous voyez l’invisible, le fil rouge qui connecte toutes ces personnes si importantes dans leurs champs respectifs. Aucun d’entre eux ne se laisse voir. Aucun d’entre eux ne se laisse photographier. »
On objecte :
« Mais, Saint-Père, vous n’êtes pas un artiste, vous êtes un chef d’Etat ».
Il conclut :
« Une cité-état si petite qu’elle n’a pas accès à la mer. Et pour survivre, son leader doit se faire aussi inatteignable qu’une rock-star. Le Vatican survit grâce aux hyperboles. Donc, nous devons créer des hyperboles. Mais cette fois, à l’envers. »

Présence absence

Lenny tient parole. C’est en se rendant mystérieux et incompréhensible qu’il donnera aux fidèles le sentiment que Dieu est à nouveau réellement représenté sur Terre. Car Dieu est mystérieux et incompréhensible. Dieu n’est pas un nom commode pour l’amour, l’intelligence, ou toutes ces choses qu’il est normal d’aimer. Trouver Dieu est une tâche ardue, épuisante, difficile ; trouver Dieu demande souffrance et dévotion, car Dieu est obscurité. Et Dieu est obscurité pour que Dieu soit pouvoir.

Lenny l’explique ainsi : « L’absence est une présence ». Nous ne sommes pas certains de l’existence de Dieu, mais son absence, elle, ne fait aucun doute. Elle est une certitude intangible pour qui vit dans ce monde ; et parce que son absence est certitude, elle est un fondement tangible, quelque chose à partir de quoi on peut réellement se mouvoir dans le monde. C’est en ce sens qu’il dit « ne pas exister » : qui existe est toujours soumis aux pressions du monde, des autres, de la contingence. Seul celui qui n’existe pas, qui est totalement absent au monde, parvient à ne pas s’y enliser, et donc à mériter le qualificatif de souverain ab-solu.

Il faut donc disparaitre, créer un petit point obscur, refermé sur lui-même, ne regardant pas vers l’extérieur, un point qui par son absence parvient à se soutenir lui-même. Voilà la seule manière pour l’Eglise de continuer à exister sans être dans un compromis toujours perdu d’avance avec l’avancée du monde : se radicaliser. C’est-à-dire, revenir à la racine. Et ainsi, comme le disait Han Fei, le poète taoïste : « Tous les êtres que l’Univers recèle, par leur clarté à son obscurité se décèlent ».

Cela implique l’effondrement du gouvernement, c’est-à-dire de la gestion : l’argent n’afflue plus, les fidèles désertent, la place Saint-Pierre se vide. Mais quand on enlève le gouvernement, il reste le pur règne, c’est-à-dire, une inaction totale qui se nimbe de tous les atours de la puissance. C’est ce qu’on appelle la gloire : Lenny prête une attention minutieuse, soulignée par la caméra de Sorrentino, aux symboles de sa puissance – il se fait faire une tiare magnifique sur mesure, passe des heures à choisir ses chaussures, oblige tout le monde à énoncer rigoureusement ses titres, bref, à être constamment mis en scène. Il disparaît du monde, et apparaît comme pape, c’est-à-dire comme vicaire de Dieu, créature hors du monde, hors de portée. Et ainsi, presque sans rien faire d’autre que se mettre en scène, il s’impose au Vatican comme le pape le plus indépendant que l’Eglise ait jamais connu.

Il ne faut jamais oublier que le mot grec pour désigner la gloire, « doxa », signifie aussi : « opinion ».

La solitude du premier principe

Quand il n’est pas un monarque impitoyable, Lenny est un Saint. Il accomplit des miracles, prie avec une ferveur inquiétante, dédaigne toutes les tentations, et reste, inflexible, le socle de son propre pouvoir. Il est sage, incorruptible, isolé, toujours vêtu de blanc, toujours pur de tout péché. Les cardinaux cherchent bien dans son passé un scandale pour le salir ; ils ne trouvent rien.

Lenny n’est un saint que parce qu’il est terriblement seul, d’une solitude presque insurmontable. Orphelin, abandonné par ses parents, il semble avoir été seul toute sa vie. Même de ses proches il parvient à s’isoler. La papauté n’est alors pour lui qu’une manière de justifier sa solitude, son incapacité à aimer, à être-au-monde, une manière de donner à son problème existentiel une profondeur historique. Car il faut savoir être seul pour être souverain absolu. Il faut savoir être mort au monde pour pouvoir dominer le monde. Tous les liens que l’on tisse avec le monde sont des faiblesses lorsque l’on entend régner.

Les personnages de Sorrentino sont souvent seuls. Le héros de la Grande Bellezza, de toute évidence ; le Giulio Andreotti d’Il Divo ; mais aussi le mystérieux héros des Conséquences de l’amour, insomniaque, silencieux. A travers Lenny, Sorrentino a donc ici trouvé une nouvelle figure, tout à fait démesurée, de la solitude, puisqu’en lui se conjugue un total isolement et une puissance sans limites.

Etre le représentant de Dieu sur terre est simplement l’apprentissage le plus radical de la solitude. Car Dieu est seul, seul à être Dieu, et c’est pourquoi il est absent du monde, car l’on n’est jamais vraiment seul lorsqu’on est au monde. Jamais totalement délié de son épais tissu d’êtres, de relations, de perceptions et d’évènements. Dieu est seul à être seul. Ce qui rend difficile de le représenter, car on ne parviendra jamais à être assez seul pour vraiment Lui ressembler. Mais Lenny, lui, a bien l’intention d’y arriver.

Et c’est pourquoi il ne pourra jamais croire en Dieu s’il veut Le servir adéquatement. Car pour lui, croire en Dieu signifierait croire en la possibilité d’être délivré de la solitude et de la souffrance qui va avec, car il ne serait alors plus seul, mais empli de l’amour et de la bienfaisance de Dieu. Il l’avoue dès le premier épisode « Dieu, je ne crois pas en tout pouvoir de me délivrer de moi-même ». Lenny ne doute pas de l’existence de Dieu, il se refuse à y croire, pour pouvoir réellement la représenter sur terre. Pour pouvoir être pape, pour pouvoir être saint, pour pouvoir régner absolument, pour être vraiment seul, il est obligé de ne pas croire en Dieu. Et c’est pourquoi il ne peut croire qu’en lui-même, c’est-à-dire en sa fonction, c’est-à-dire en la souveraineté elle-même. La boucle est bouclée.

Voilà donc exposé en dix épisodes de 50 minutes un des paradoxes les plus complexes de toute la théologie chrétienne.

Il est possible que les deux derniers épisodes de la saison 1, pas encore visionnés, démentent totalement les analyses ici menées. Tant pis.

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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