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Le refus, par Maurice Blanchot

Des élections, mais pas seulement

paru dans lundimatin#110, le 26 juin 2017

Un lecteur nous a transmis ce billet de Maurice Blanchot, écrit en 1958, après le retour du général De Gaulle au pouvoir. Voici un bel hommage à ceux qui refusent l’état des choses sans dire immédiatement pourquoi et à qui le refus simple et sans concession donne parfois la force d’une affirmation. Le texte résonne évidemment avec les 57% d’abstention aux dernières législatives.

À un certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser. Le refus est absolu, catégorique. Il ne discute pas, ni ne fait entendre ses raisons. C’est en quoi il est silencieux et solitaire, même lorsqu’il s’affirme, comme il le faut, au grand jour. Les hommes qui refusent et qui sont liés par la force du refus, savent qu’ils ne sont pas encore ensemble. Le temps de l’affirmation commune leur a précisément été enlevé. Ce qui leur reste, c’est l’irréductible refus, l’amitié de ce Non certain, inébranlable, rigoureux, qui les tiens unis et solidaires.

Le mouvement de refuser est rare et difficile, quoique égal et le même en chacun de nous, dès que nous l’avons saisi. Pourquoi difficile ? C’est qu’il faut refuser, non pas seulement le pire, mais un semblant raisonnable, une solution qu’on dirait heureuse. En 1940, le refus n’eut pas à s’exercer contre la force envahissante (ne pas l’accepter allait de soi), mais contre cette chance que le vieil homme de l’armistice, non sans bonne foi ni justification, pensait pouvoir représenter. Dix-huit ans plus tard, l’exigence du refus n’est pas intervenue à propos des évènements du 13 Mai (qui se refusaient d’eux-mêmes), mais face au pouvoir qui prétendait nous réconcilier honorablement avec eux, par la seule autorité d’un nom.

Ce que nous refusons n’est pas sans valeur ni sans importance. C’est bien à cause de cela que le refus est nécessaire. Il y a une raison que nous n’accepterons plus, il y a une apparence de sagesse qui nous fait horreur, il y a une offre d’accord et de conciliation que nous n’entendrons plus. Une rupture s’est produite. Nous avons été ramenés à cette franchise qui ne tolère plus la complicité.

Quand nous refusons par un mouvement sans mépris, sans exaltation, et anonyme, autant qu’il se peut, car le pouvoir de refuser ne s’accomplit pas à partir de nous-mêmes, ni en notre seul nom, mais à partir d’un commencement très pauvre qui appartient d’abord à ceux qui ne peuvent pas parler. On dira qu’aujourd’hui il est facile de refuser, que l’exercice de ce pouvoir comporte peu de risques. C’est sans doute vrai pour la plupart d’entre nous. Je crois cependant que refuser n’est jamais facile, et que nous devons apprendre à refuser et à maintenir intact, par la rigueur de la pensée et la modestie de l’expression, le pouvoir de refus que désormais chacune de nos affirmations devrait vérifier.

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25 avr. 17 Mouvement 2 min
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