Pour mieux comprendre de quoi on va traiter on opérera d’abord un petit détour par les super app, qui servent à la fois de modèle et de repoussoir dans le développement du PEIN. L’essentiel de notre développement est ensuite consacré à ce fameux portefeuille d’identité numérique.
La « super app », le fantasme des États et entreprises
Il existe des applications qui offrent des fonctionnalités de natures différentes dans la même interface, et sont adoptées massivement là où elles sont disponibles : ce sont les super app. Nous considérerons ici que pour être qualifiée de super, une application doit remplir deux critères :
- Assurer des fonctionnalités de nature réellement différentes. Par exemple, au moins deux des trois fonctions suivantes : communiquer (messagerie instantanée ou réseau social), entretenir des rapports avec l’État (prouver son identité, solliciter une aide sociale) ou consommer (plateforme de commerce en ligne, appli pour payer ou faire des virements instantanés). Avec cette définition, une application comme Revolut, qui a étendu son offre financière et de paiement à la réservation de séjours et au passage accéléré des contrôles aux aéroports n’est pas une super app, car ces fonctionnalités supplémentaires restent dans un seul et même champ (consommer).
- L’appli et ses différentes fonctionnalités (et pas seulement une des fonctionnalités de l’appli) doivent être massivement utilisées par une population donnée, par exemple d’un pays. Les entreprises possédant une application déjà massivement utilisée (Facebook, X, Tiktok) rêvent et essayent toutes de la transformer en super app en proposant de nouvelles fonctionnalités.
L’application chinoise WeChat (Weixin en chinois) est citée en exemple dans tous les articles sur le sujet, du fait de l’étendue de ses fonctionnalités (messagerie, banque, réseau social, jeux en ligne, paiements, livraison, carte d’identité, prise de rendez-vous médical, etc), et de ses 860 millions d’utilisateurs mensuels dans le pays, soit 70 % de la population de 15 ans et plus. Mais il n’y a pas que WeChat.
Actuellement, l’État russe est en train d’imposer une super app de son cru à la population : « En plus de la messagerie, Max permet d’envoyer de l’argent, de payer ses factures, de prouver son identité, d’échanger avec l’école de ses enfants ou même d’effectuer certaines démarches administratives. » [1] Nous écrivons « imposer » car en parallèle l’État russe a bloqué les applications assurant des services équivalents comme WhatsApp et Telegram, cette dernière étant particulièrement utilisée dans le pays pour échanger entre particuliers et comme canal de diffusion d’infos politiques, ou canal de commercialisation de leurs produits par les entreprises. Obligatoire pour communiquer avec certains services publics, l’appli Max est installée par défaut sur tous les téléphones vendus dans le pays. Lancée en mars 2025, elle revendiquait 100 millions d’utilisateurs un an plus tard [2], soit 84 % de la population de 15 ans et plus. Ce n’est donc pas le « marché » mais bien l’État qui a imposé cette application aux Russes, en la rendant super en un temps record.
Au Kazakhstan Kaspi est une appli utilisée au quotidien par 70 % des adultes du pays [3] : elle permet d’effectuer tous types de paiements, des achats sur sa plateforme de commerce en ligne, de préparer ses voyages, et intègre également des fonctionnalités directement liées à l’État comme l’octroi des aides sociales, l’enregistrement d’entreprises, le renouvellement du permis de conduire, le stockage des documents d’identité ou encore l’émission de certificats médicaux ou d’actes de naissance [4]. Son adoption est davantage due à une dynamique de marché qu’à une promotion étatique.
Vulnérabilités des usagers de « super app »
La centralisation des données. Le smartphone est déjà un « super objet », car il regroupe les fonctionnalités de plein d’objets en un seul, ce qui explique pourquoi c’est si simple de savoir beaucoup de choses sur son usager. Mais encore faut-il avoir l’accès à l’objet pour avoir toutes ces infos (sur la surveillance par le bais du smartphone, voir notre article Smashphone [5]). Avec la super app c’est beaucoup plus simple, car c’est non plus un seul objet mais une seule appli au sein de l’objet qui regroupe les fonctions (et donc les informations). L’entreprise qui commercialise la super app dispose donc potentiellement de toutes ces informations : les date, horaire, lieu, nature et fréquence des achats (objet, course de taxi, billet de train), les demandes administratives, les messages et leur contenu, etc. Le caractère invasif de cet accès dépend du degré d’anonymisation et de chiffrement offert à l’usager par l’entreprise qui commercialise la super app (ce degré est nul dans les cas de WeChat et Max).
La coupure. Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles, du jour au lendemain, l’usager ne pourrait plus utiliser cette super app qui lui permet de faire tant de choses : coupures d’internet ou d’électricité, perte du smartphone ou désactivation de l’application à distance.
Tout début 2022 au Kazakhstan, le peuple se révolte en masse contre le pouvoir en place, à la suite de hausses de taxes sur le carburant. Pour mater l’insurrection, le président sollicite l’aide militaire d’États alliés et permet aux militaires et flics de tirer à balles réelles et sans somation sur les manifestants. En parallèle, internet est totalement coupé dans le pays dès le 5 janvier. Outre les difficultés d’accès à l’information et aux vidéos de violence étatique, cette coupure d’internet empêche les paiements par carte bancaire et smartphone, ainsi que les retraits aux distributeurs. Acheter de la nourriture étant soudainement devenu impossible pour tous ceux qui n’avaient plus de cash en poche [6], ils ont dû aller faire la queue aux rares distributeurs encore en service pour retirer la somme autorisée (qui avait été plafonnée). L’insurrection a donc en partie été matée en prenant en otage l’entièreté de la population, dont l’impossibilité de se procurer les biens de première nécessité leur a donné une raison supplémentaire de ne pas soutenir les protestataires et d’attendre un retour à la normale.
4 ans plus tard, la situation est celle d’un verrouillage [7] complet du quotidien des Kazakhs : l’usage de l’appli s’est tellement développé qu’il est devenu trop désavantageux de ne pas l’avoir sur son smartphone. Et comme souvent, la lucidité sur le sujet n’est pas toujours là où on l’attend : d’après la prose d’un site spécialisé dans l’investissement en bourse, les citoyens kazakhs « ne téléchargent pas Kaspi pour faire du shopping, ils la téléchargent pour vivre. (…) Kaspi a atteint une pénétration presque totale, avec plus de 14 millions d’usagers actifs par mois dans un pays de quasi 19 millions de personnes (…), avec en moyenne plus de 70 transactions par mois et par usager. Ce n’est pas un usage occasionnel. C’est une dépendance quotidienne. (…) Ce genre de verrouillage est extrêmement rare. » Dans le pays, 98 % des paiements sont réalisés sans argent liquide (87 % en valeur) [8] et 65 % de ces paiements sont réalisés depuis Kaspi [9]. Plus de 700 000 commerçants acceptent Kaspi, et là encore on ne parle pas d’un choix délibéré : « pour un commerçant, se retirer de Kaspi n’est pas une décision stratégique. C’est du suicide économique. » (citation tirée des spécialistes de la bourse cités ci-dessus). Avec un tel degré de dépendance, la menace d’une coupure de l’appli constitue donc plus que jamais un moyen de chantage contre toute velléité insurrectionnelle.
La désactivation à distance. Toujours en 2022 mais cette fois en Chine, en plein congrès du parti dit communiste, des citoyens chinois ont vu leur compte WeChat suspendu. La raison ? Un algorithme qui a censuré tous les comptes ayant partagé des infos sur une banderole appelant à renverser Xi Jiping [10]. Ont par exemple été censurés des comptes ayant partagé une photo de la banderole litigieuse dans une conversation privée de 7 personnes [11]. WeChat étant aussi une messagerie, les personnes concernées ont ainsi perdu leur liste de contacts : « les 4000 contacts qu’elle avait à l’intérieur, ses anciens collègues, ses amis et surtout ses clients d’affaires, avec qui elle ne peut plus entrer en contact ». Là encore c’est la vie quotidienne qui est désorganisée, la possibilité de faire toutes les démarches qui étaient faites depuis cette appli. Certaines des personnes concernées ont donc présenté leurs excuses au parti sur Weibo (le principal réseau social hors WeChat en Chine), suppliant WeChat de rétablir leur compte, visiblement désespérés par la situation. Nul doute que ces personnes et tous les Chinois y réfléchissent à deux fois avant de partager des contenus politiques contestataires.
On pourrait penser que sans super app, avec des fonctions utilitaires assurées par des applis différentes (livraison, paiement, achat en ligne, démarches administratives, messagerie), l’usager est moins soumis aux risques de surveillance des échanges ou de coupure à distance. Mais du fait qu’elles sont toutes regroupées dans le smartphone, ces fonctions restent facilement ciblables à l’insu de l’usager. Par exemple, la surveillance en temps réel des usagers par la police de l’immigration états-unienne, en agrégeant différents types de données des smartphones [12], montre que ce ne sont pas les super app qui ont créé le risque de la surveillance par le biais du smartphone ; en revanche elle le facilitent, voire le normalisent. De la même manière, les conséquences d’une coupure internet sont tout aussi néfastes pour un usager du smartphone que pour celui d’une super app, s’il est dépendant des fonctions assurées. Par contre l’usager qui utilise diverses applis est moins sensible au risque de désactivation à distance, sauf à imaginer que le smartphone lui-même pourrait être désactivé à distance, pratique qui n’a a priori pas encore été observée.
Là où la super app représente un risque supplémentaire pour l’usager de smartphone, c’est dans cette situation de verrouillage qu’elle peut créer. Si elle devient progressivement indispensable pour mener une vie de citoyen normal, et que le fonctionnement normal de la société où elle est déployée exige d’y avoir recours (des paiements dans les commerces aux accès dans les institutions publiques en passant par les échanges avec son médecin), alors s’en passer devient difficile voire impossible pour de nombreux pans de la population (qui en devient dépendante). Et par la même, c’est la possession d’un smartphone qui se met à revêtir le même caractère obligatoire. L’usager fait alors face à deux possibilités, également merdiques : sans la super app il est marginalisé (et donc potentiellement suspect), et avec la super app il se retrouve à la merci du chantage étatique de la désactivation (en cas de suspicion).
Comment s’impose une super app
L’adoption de la super app n’est pas le fruit d’un choix libre de l’usager, mais réalisé sous la contrainte, liée à des dynamiques de marché ou à des chantages étatiques. De nombreux mécanismes peuvent jouer dans l’adoption d’une super app par une population.
Un cadre de déploiement homogène. Tout d’abord, c’est plus facile si l’espace géographique dans lequel elle est déployée est homogène d’un point de vue culturel, normatif et linguistique. Cela expliquerait pourquoi il n’existe d’exemples de déploiements effectifs de super app qu’au sein des frontières d’un pays, et que des entités comme l’Union Européenne ou les États-Unis ne sont pour l’instant pas concernés (tout y est trop hétérogène). Mais il ne suffit pas que le cadre légal soit homogène, il faut aussi qu’il soit permissif : les lois en vigueur ne doivent pas être trop regardantes sur le droit de la concurrence (risque monopolistique) ou sur la vie privée (collecte centralisée des données), vis-à-vis desquels la super app est par nature attentatoire [13]. Enfin, on a pu lire que les citoyens de l’UE auraient un attachement à la vie privée plus répandu qu’ailleurs, les rendant rétifs à l’idée de confier toutes leurs données à une seule application [14]. Il y a sûrement un peu de vrai dans cette affirmation, mais outre son caractère présomptueux, la réalité n’est pas figée dans le temps et n’est pas la même dans tous les pays : si en Allemagne les gens continuent de payer majoritairement en liquide (et des grosses sommes), cette part diminue d’année en année tandis que des pays comme le Danemark, la Norvège ou la Suède ont moins de 10 % de leurs transactions encore effectuées en espèces.
Des besoins. La super app doit aussi représenter un gain réel pour l’usager (autant le consommateur que le vendeur) : plus économique, plus rapide, et surtout plus pratique. C’est pourquoi elle se déploie avec succès dans des pays où certains services sont peu efficaces, puisqu’elle vient combler des manques : elle pallie ainsi « l’absence de système bancaire, la logistique défaillante, ou le coût des communications »14. C’est parce que le secteur bancaire était défaillant en Chine (queues aux guichets, crédits peu accessibles) que WeChat et Alipay qui permettent de payer avec son smartphone ou de souscrire rapidement à des micro-emprunts, ont représenté en contraste un gain d’efficacité et de rapidité non négligeable, faisant passer le pays de l’argent liquide à l’argent dématérialisé sans passer par la carte bancaire. Ces « besoins » des usagers ont donc été créés par une situation de carence qui a facilité la diffusion rapide d’un nouveau modèle, avec la permission de l’État. Mais surtout, ces applications sont venues répondre aux besoins de l’économie dominante (donc des entreprises), qui pour ne pas sombrer doit créer constamment de nouveaux marchés (plateformes d’achat en ligne), fluidifier les paiements pour augmenter le nombre de transactions (paiement sans contact), ou augmenter le volume global des dépenses (crédits à la consommation). Précisons d’ailleurs que le modèle des super app est particulièrement rentable : en prélevant un pourcentage sur chaque échange réalisé et en revendant des données particulièrement raffinées sur les usagers, leurs dirigeants n’ont pas de problème d’argent [15].
Dans les pays occidentaux, où les banques ont su de longue date proposer des services permettant une consommation sans accroc, où la téléphonie a été fonctionnelle bien avant l’apparition des téléphones portables, et où le transport de marchandises (logistique) n’a pas souffert de carences majeures, il n’existait pas ces « défaillances » sur lesquelles les super app auraient pu prendre prise pour développer leur business. Des applications massivement adoptées fournissent déjà des services comparables à ceux des super app, mais elles ont chacune leur domaine de spécialité et sont bien installées dans les habitudes des usagers, constituant de fait des concurrents à toute appli aspirant à les remplacer.
Le besoin de simplicité et d’efficacité peut également trouver son origine dans des procédures rendues artificiellement complexes, obscures, longues … soit la situation des services publics numérisés en France, d’après le dernier rapport de la Défenseure des droits sur le sujet [16]. Les conséquences de cette multiplication des espaces personnels et de leurs identifiants, ou des contrôles d’identité en ligne (avec celui des réseaux sociaux à venir), seront évoquées dans un autre article (Typologie des dépendances). Mais on comprend déjà que cette nouvelle complexification due à la numérisation puisse créer chez l’usager une lassitude et un besoin de simplification.
De la volonté politique. Outre les usagers consommateurs ou vendeurs de marchandises, ce peuvent aussi être les États qui ont besoin de déployer une super app. Par exemple pour assurer la continuité du service public, raison invoquée pour le déploiement de Diia en Ukraine, qui donne accès à entre 70 [17] et 160 [18] services publics : créer une entreprise, se marier, solliciter des aides sociales, stocker sa carte d’identité, payer ses impôts ou dénoncer les personnes collaborant avec la Russie. L’économie d’argent public est également une raison fréquemment avancée, tout en permettant de se présenter sous des jours incontestablement modernes et innovants. Enfin, ce peut être dans le but de fliquer sa population, comme c’est grossièrement le cas en Russie, qui rend indisponibles les alternatives (WhatsApp, Telegram) à sa super app Max, ou conditionne l’accès aux services publics à son téléchargement. Si la méthode est moins subtile, la logique est la même que pour la complexification volontaire décrite juste avant, puisqu’un besoin est créé pour imposer l’essor d’une nouvelle appli. Pour le cas de Diia, la guerre en Ukraine peut également être vue comme un prétexte servant à l’État pour imposer un nouvel état de fait numérique à sa population, qui au reste s’accommode bien de cette nouvelle donne car elle lui permet effectivement de continuer à faire certaines démarches en temps de guerre.
Du bon vieux marketing. Il ne faut pas oublier que les super app sont avant tout des marchandises patiemment conçues pour être massivement adoptées. Les sites spécialisés en conseil digital fournissent donc quelques tuyaux pour rendre une super app incontournable. Déjà, tous recommandent de commencer petit, puis de progressivement monter en gamme. Il faut d’abord regrouper une base conséquente d’usagers autour d’une fonctionnalité (les messages pour WeChat, les paiements pour Kaspi), puis en proposer progressivement d’autres notamment à travers l’intégration des « mini-programmes », qui permettent de bénéficier des services d’autres entreprises tout en restant dans la même appli. Un peu comme une araignée tisse une toile pour espérer coincer des moucherons, la super app va donc chercher à enfermer progressivement l’usager dans son écosystème. Mais autrement, les mécanismes pour rendre accro ou pour fidéliser sont les mêmes que pour les applis classiques. Pour faire passer l’usager de l’installation à l’utilisation active [19] de l’appli, le développeur pourra proposer des offres groupées (via des partenariats « intelligents »), s’appuyer sur la gamification et les mécanismes de récompense, les notifications et le reciblage [20], ou des expériences de paiement fluidifiées (coordonnées bancaires pré-saisies) afin de diminuer la « friction ».
Comment repérer la toile ? (ou ne pas être le moucheron)
Connaître toutes ces conditions nécessaires à la mise en place d’une super app dans un marché donné permet déjà à l’usager de mieux se défendre. Voyons désormais les chemins classiquement empruntés pour transformer une appli basique en appli super.
Partir d’un média social. La voie la plus empruntée et sûrement la plus prometteuse est qu’un média social (réseau social ou messagerie) se mette à proposer une fonction de paiement (ce qu’avait fait le modèle WeChat). C’est ce qu’essaye de faire Musk depuis qu’il a racheté X : il s’apprête à lancer X Money, qui permettrait de payer ou faire des transferts d’argent sans quitter l’appli. Ou Zuckerberg avec WhatsApp : une option de paiement directement depuis le chat est disponible en Inde et à Singapour. Il essaye également de faire de Facebook et Instagram des espaces d’e-commerce, en proposant à l’usager de repérer ses articles et de les payer directement depuis l’interface (son feed, une publication). Mais pour l’instant ces projets patinent ou sont des échecs. De son côté TikTok a lancé l’année dernière TikTok Shop, qui permet de faire ses achats depuis les lives de vendeurs-influenceurs ou depuis son feed, et surtout de payer rapidement (avec l’option « payer en 4 fois sans frais ») en pré-renseignant ses coordonnées bancaire. La fonctionnalité semble avoir du potentiel puisqu’elle représentait déjà 1 % des volumes de e-commerce en France après seulement un an d’activité [21]. Ce succès balbutiant pourrait être dû à la base d’utilisateurs plus jeune de TikTok (à l’inverse de celle de Meta), très exposée aux contenus publicitaires du fait qu’elle passe beaucoup de temps sur l’appli, et ayant besoin d’articles bon marché puisqu’elle est de plus en plus pauvre. L’élargissement à d’autres services financiers (transferts sans frais, paiement dans les commerces physiques, placements rémunérateurs, micro-crédits) puis à d’autres fonctionnalités serait la suite logique, même si on doute que les États occidentaux laisseront faire TikTok.
Partir d’une appli bancaire/shopping. L’élargissement d’une appli de fintech (Revolut) ou de consommation (Uber) à une super app semble plus improbable : pourquoi les usagers accepteraient de se mettre à envoyer des messages à leurs proches ou à prendre des rendez-vous médicaux depuis des applis sur lesquelles ils passent seulement quelques dizaines de minutes par semaine pour trouver un taxi ou faire un virement ? De plus l’élargissement de ce type d’applis à une super app permettant d’accéder à des services publics devrait nécessairement recevoir le consentement des États concernés, ce qui reste au regard des relations actuelles entre l’Europe et les entreprises états-uniennes et chinoises, largement de l’ordre de la fiction.
Partir des smartphones eux-mêmes. Apple et Google, qui gèrent les systèmes d’exploitation de la plupart des smartphones (iOs et Android), proposent depuis depuis peu des portefeuilles d’identité numérique directement disponibles sur l’appareil à l’achat. Ils permettent notamment d’intégrer les papiers d’identité au format numérique. Ces applis sont en essor en Europe et aux États-Unis, et leur succès se base sur le quasi monopole des deux systèmes d’exploitation, qui offrent déjà des services de paiement (Apple Pay et Google Pay) largement utilisés. L’UE se sert de ce contre-modèle et des menaces qu’il représente pour sa souveraineté pour légitimer son projet de portefeuille.
Partir d’une appli fournissant des services régaliens. Ce type de scénario se fait nécessairement sous l’impulsion des États, ces derniers ayant historiquement la prérogative exclusive de la gestion des titres d’identité. C’est ce qui se passe actuellement au niveau européen, avec le portefeuille européen d’identité numérique (PEIN) (ou « wallet » dans ce texte), auquel les développements suivants sont consacrés.
Le cadre légal du PEIN
Tout part d’un règlement de l’Union européenne [22] (l’eIDAS, acronyme anglais pour « Services électroniques d’identification, d’authentification et de confiance ») adopté une première fois en 2014 et modifié en 2024 (eIDAS 2.0). Ce texte prévoit une sorte de cahier des charges pour le PEIN :
- D’ici la fin de l’année 2026, chaque État-membre devra proposer un portefeuille d’identité numérique aux habitants, l’appli pouvant être développée et opérée par l’État ou par une entreprise sous-traitante.
- D’ici fin 2027, les « très grandes plateformes digitales » [23], les services publics et les entreprises tenues par la loi ou par un contrat de demander une authentification forte (banques, opérateurs de télécommunications), devront accepter ce portefeuille comme moyen d’identification.
- Toutes ces applis doivent respecter certains standards techniques (des règlements d’exécution sont progressivement promulgués) et normes juridiques (dont le fameux Règlement général sur la protection des données, RGPD).
Qu’est-ce que le PEIN ?
Il s’agit d’une application mise à disposition par tout État membre de l’UE (ainsi que par des partenaires de l’UE, comme la Suisse ou l’Ukraine) aux citoyens. Ces applications devront fournir un certain nombre de solutions d’identification (qui répondent à la question « qui suis-je ? ») et d’authentification (qui répondent à la question « qu’est-ce que je sais/possède ? »), et devront être utilisables dans tous les pays de l’Union européenne (interopérabilité). Les fonctions qu’ils devront assurer sont les suivantes :
- Stocker et partager des attestations certifiées par des acteurs de confiance en toute sécurité (ex. permis de conduire, carte d’identité, diplôme, justificatif de domicile…).
- S’authentifier pour accéder à des services publics et privés. Les services privés sont par exemple [24] l’ouverture d’un compte bancaire, les achats en ligne (titre de transport [25], marchandises en tous genres), l’enregistrement d’une carte SIM, la location d’une voiture.
- Prouver son identité sans partager d’informations sensibles.
- Choisir les informations partagées (par exemple donner seulement son âge et pas une photocopie de sa carte d’identité, exemple qu’ils adorent rabâcher).
- Signer des documents par voie électronique.
De nombreux pays de l’UE proposent déjà des portefeuilles d’identité numérique : France Identité, CielID (Italie), myGov et Itsme (Belgique), mObywatel (Pologne), eesti äpp (Estonie), BankID (Suède), MitID (Danemark). A chaque fois les acteurs privés ont un rôle plus ou moins important dans le développement et la maintenance de ces applis. Itsme et BankID sont fournis par des acteurs privés sans supervision de l’État, tandis que France Identité, qui a la réputation d’être un wallet public, est le fruit d’un appel d’offre à 45 millions d’euros [26] du Ministère de l’Intérieur en 2021 (sous Darmanin), remporté par des entreprises privées (Atos, Sopra Steria, Idemia et Idakto). Ils revendiquaient 4 000 000 d’utilisateurs fin mars 2026 [27], mais sans définir le terme « d’utilisateurs », faisant qu’on ne sait pas bien à quelle réalité ce nombre correspond. Les cas d’usages sont multiples et régulièrement élargis : identification à tous les espaces personnels de services publics nécessitant FranceConnect et FranceConnect+, établissement de procurations pour les élections, dématérialisation de la carte d’identité, du permis de conduire, de la carte crise, et même depuis peu vérification de l’âge en ligne (on aura l’occasion d’y revenir plus bas). Le Ministère de l’Intérieur est super fier de son appli parce qu’elle est déjà compatible (standards techniques, normes juridiques) avec le wallet européen, et sera donc prête pour fin 2026 comme l’exige l’eIDAS 2.0.
Les promesses faites par les promoteurs du PEIN sont la diminution de la complexité, le renforcement de la souveraineté de l’UE et l’augmentation de la sécurité. Pour ce qui est de la réduction de la complexité, il s’agit toujours de la même promesse du numérique : face au véritable « fardeau » [28] qu’est devenu la gestion de multiples identités numérique, tout sera plus simple, plus rapide et même « sans couture » (seamless), a-t-on pu lire [29]. Concrètement il s’agit de minimiser pour l’usager le nombre de clics (ou de touch) à réaliser, de pages à charger, d’applications à ouvrir pour faire un achat ou s’identifier. Notamment l’idée est de pouvoir payer partout, sans surcoût et rapidement dans tous les pays d’Europe ! A deux doigts de réinventer l’euro liquide, l’anonymat en moins. Mais on a vu plus haut pourquoi douter de ces arguments : la complexité (vérifications d’identité, multiples mots de passe, fermeture es guichets physiques) que sont censées résoudre ces nouvelles applications est causée par la numérisation, qui a été mise en place ou amplifiée par les dirigeants et entreprises qui promeuvent désormais le portefeuille d’identité numérique.
L’argument de la souveraineté vise à s’émanciper des solutions de paiement digital (hors carte bancaire) déjà massivement utilisées en Europe, mais qui sont détenues par deux géants états-uniens (Apple Pay et Google Pay). Ici aussi c’est fragile : des geeks attentifs ont déjà repéré [30] que le portefeuille d’identité numérique actuellement développé par l’Allemagne était basé sur des composants de sécurité propriétaires de Google et Apple. En d’autres termes, si les smartphones sur lesquelles est censé tourner le wallet n’ont pas été certifiés sécurisés par ces deux entreprises (parce qu’ils sont trop vieux), ou si elles estiment que ce smartphone enfreint leurs règles de sécurité, il ne sera pas possible d’utiliser le portefeuille sur l’appareil en question. On a vu mieux en termes d’indépendance vis à vis des USA.
Pour ce qui est de la sécurité, il s’agit de protéger « le citoyen » contre les risques de fraude (usurpation d’identité) et de vols de données. Le portefeuille est censé diminuer ces risques en centralisant la confiance dans un seul appareil et son usager, en permettant de ne donner que les infos nécessaires à chaque démarche, et bien-sûr en se basant sur des standards de sécurité théoriquement très élevés. Là encore on peut douter de l’argument, dans la mesure où la double-authentification est déjà en voie de généralisation sans qu’elle n’ait nécessité de wallet numérique, et surtout à l’heure où se multiplient les vols de données des citoyens à l’État français [31]. L’ANTS, l’entité rattachée au Ministère de l’Intérieur qui gère l’appli France Identité et coordonne le projet européen Aptitude [32] (voir plus bas), s’est par exemple fait dérober en avril dernier les identités de 11,7 millions de Français.
La Commission européenne (un organe décisionnaire mais non élu) affiche un calendrier d’adoption ambitieux : elle souhaite que 80 % des citoyens de l’UE soient équipés de l’appli de wallet d’ici 2030. Du côté des services du Ministère de l’Intérieur français (ANTS), on est encore plus bourrin : l’objectif est qu’entre 80 et 100 % d’Européens l’aient adopté entre 2027 et 2030 !
Comment s’opère le développement du PEIN ?
Pour faciliter son adoption, il faut que les fonctionnalités mises en service en 2026 soient directement opérationnelles et réellement pratiques, « identifier ce qui marche le mieux (techniquement, légalement et socialement) avant que le portefeuille soit déployé » [33]. Pour ce faire, les services de l’État, plein d’entreprises privées et quelques chercheurs travaillent main dans la main autour de cas d’usages concrets, au sein des consortiums Aptitude (acronyme anglais pour « Projet avancé pour des technologies d’identité de confiance et un écosystème digital unifié ») et We Build (« Construction d’un écosystème de portefeuilles dans le cadre de déploiements à grande échelle »). Respectivement dotés de 10 et 25 millions d’euros de budget, les sites internet de ces groupes de travail sont uniquement en anglais (dommage pour les citoyens des différents pays de l’UE, qui parlent 24 langues différentes).
Dans Aptitude on pourra croiser des entreprises comme Idemia, Idakto, Orange, des sociétés de transport (train, avion), l’application d’État ukrainienne Diia, l’entreprise Global Youth and Student Community (qui propose des cartes étudiant valables à l’international) et plein (vraiment plein) de banques. Du côté de We Build c’est tout à fait pire : Amazon, Thales (avec sa super vidéo de promotion de l’identité digitale [34]), Atos, Google, La Poste, Mastercard, Netflix, Samsung, Visa. Mais à leur décharge, ce consortium est consacré à l’identité numérique … des entreprises. On s’éloigne un peu de notre sujet.
L’organigramme de ces consortiums (où figurent tous les champions français du numérique) illustre bien l’enthousiasme du secteur privé pour le PEIN. Les entreprises ont choisi de mettre de côté la concurrence et de s’allier aux États, afin de ne pas perdre la partie face aux acteurs états-uniens : « si on ne chasse pas en meute, on ne parviendra pas à défendre nos valeurs européennes », comme le dit si bien le fondateur d’Idakto Hassan Maad [35]. Mise de côté cette belle philanthropie, ce qui motive ces entreprises c’est bien-sûr les perspectives de profit à différents niveaux.
- Récupération de parts de marché aux GAFAM : puisque les entreprises de la Silicon Valley et la Maison Blanche sont tenues par des cinglés peu sensibles à la vie privée et la démocratie (qui sont des « valeurs européennes »), les boîtes européennes espèrent qu’une partie des usagers qui utilisaient jusque là Apple Pay, Google Pay et d’autres services US, opteront pour les options européennes. Quitte à se faire plumer et surveiller, autant que ce soit par des entreprises bien de chez nous !
- Amélioration des « taux de conversion » [36] : il a été observé que les consommateurs ont la fâcheuse tendance à se décourager à la vue de toutes les rubriques à remplir avant de finaliser un achat en ligne, et peuvent donc l’abandonner avant la fin (ou face à une étape plus corsée, comme prouver son âge). Avec le portefeuille d’identité numérique et son « parcours de paiement rapide » (voir la vidéo de démo dans la note 25), ça va effectivement beaucoup plus vite, ce qui pourrait augmenter la part des articles effectivement payés.
- Amélioration du profilage marketing [37] : « la collecte de données aidera [les commerçants] à mieux comprendre les comportements d’achat et à optimiser les offres commerciales ». On ne sait pas trop comment car normalement c’est prévu pour être anonyme et super sûr, mais les commerçants récupéreront les données des usagers pour leur envoyer des publicités ciblées (par exemple par le biais des data brokers, les entreprises spécialisées dans le domaine [38]). La pratique n’a rien de nouveau, par contre les données seront sans nulle doute très qualitatives.
- Vente des applis de PEIN : les États passent des marchés avec des entreprises pour développer leur wallet (comme la France), ou bien leur sous-traitent directement tout sous condition qu’elles respectent les normes [39]. Dans ce deuxième cas, ces entreprises devront développer leur propre business model afin de pouvoir se dégager des revenus [40].
- Moyens de paiement intégrés au wallet : s’il n’est pas directement écrit sur les sites de l’UE que le PEIN intégrera des moyens de paiement digitaux, ça l’est sur les sites d’acteurs actifs dans le projet. « Il est attendu que ces wallets intègrent également des fonctions de paiement, même si les détails de mise en œuvre ne sont pas encore connus à ce stade » nous explique Sopra Steria31 ; « Le fournisseur de PEIN sera libre de proposer des services additionnels, comme le paiement (…). Le projet européen APTITUDE travaille à l’intégration dans le PEIN d’une solution de paiement souverain fourni par WERO », nous vulgarisent bien aimablement les deux chercheuses françaises investies dans Aptitude (Maryline Laurent et Claire Levallois-Barth). Wero est une appli créée par plusieurs banques européennes, qui s’intègre directement dans leurs applis respectives, et qui permet de virer instantanément de l’argent (comme Lydia) et payer en magasin avec un QR code. EPI, l’entité qui gère Wero, est donc fort logiquement présente dans le groupe de travail Aptitude [41].
L’intérêt des banques pour le PEIN fait même l’objet de plusieurs blagues faisant bien rire les membres d’Aptitude, dans un webinaire sur le sujet dont l’enregistrement est disponible en ligne [42] : « on n’a pas fini d’exploiter l’ensemble des possibilités associées à ce portefeuille, mais vous inquiétez pas les acteurs privés ont énormément d’idées à ce sujet là ». Ce webinaire est une des principales sources d’informations du présent article, et sera visionné avec profit par qui veut creuser le sujet ou rire un peu avec les participants. Parmi eux, le monsieur du Ministère de l’Intérieur (Philippe Nieto), pour illustrer le potentiel infini du PEIN, explique émerveillé : « on est en dialogue avec des constructeurs autos, qui envisagent d’utiliser votre wallet européen pour ouvrir la porte et démarrer votre voiture, ou ouvrir votre chambre d’hôtel ! »
Le PEIN, une appli conçue comme une super app
Maintenant qu’on en sait un peu plus sur les petits plans des entreprises, on peut se poser la question suivante (et reboucler avec l’autre sujet de l’article) : les portefeuilles d’identité numérique européens sont-ils des super app ? Si on va chercher à répondre à cette question, ce n’est pas tant par amour des concepts que pour bien comprendre comment fonctionne ce qu’ils nous préparent, et les risques qui en découlent.
Déjà, il est prévu que le PEIN regroupe dans une même interface des fonctionnalités de paiement et d’identification, ce qui correspond bien à notre définition d’une super app (fonctionnalités de différentes natures). Les méthodes avec lesquelles il est conçu (diminution des frictions, alternatives plus coûteuses et fastidieuses) sont également identiques à celles décrites plus haut pour les super app. L’idée de ses concepteurs est que le PEIN soit utilisé pour toutes les actions du quotidien, toutes celles qui se font jusqu’à présent à l’aide des nombreux trucs (cartes en tous genre, thunes) que contient notre portefeuille ou notre porte-monnaie (le vrai, celui qui est dans notre poche). Avec le PEIN il n’est pour l’instant pas question d’intégrer (outre le paiement) toutes les fonctions (notamment les sites de vente en ligne) à l’appli. Par contre, l’idée est que tous ces actes (achat, démarche administrative, passage d’une frontière ou d’un portique à la gare) passent, à un moment ou à un autre de leur déroulement, par l’appli du PEIN pour être validées. Tous ces actes de sa vie quotidienne sont donc potentiellement rattachables à l’usager, ce qui rappelle encore une fois le fonctionnement des super app. Les « mini-programmes » évoqués plus haut, qui permettent de tout faire sans changer d’appli mais en bénéficiant de plein de services différents, ne sont donc pas à l’ordre du jour, mais par contre tous les actions de l’usager s’organisent bien autour du PEIN, qui joue donc un peu le rôle de champ gravitationnel des applis principales du smartphone (réseaux sociaux compris).
Comment comptent-ils s’y prendre pour arriver aux 80% ?
A ce stade de notre développement, il faut rappeler que tout ce qu’on a décrit est pour l’instant effectif seulement dans la tête des gens qui développent le PEIN, mais pas observé dans la réalité (à part leur consortium). L’usage massif est en effet notre deuxième critère pour qualifier les PEIN de super app. Comment ces portefeuilles d’identité numérique pourraient-ils se retrouver à être utilisés massivement ? Les promoteurs comptent s’appuyer sur plusieurs mécanismes.
Tout d’abord ils veulent que le PEIN représente un gain qualitatif réel (plus pratique, plus rapide) pour les usagers, au regard de la situation actuelle. Et c’est peu dire que cette dernière est mauvaise, comme on l’a déjà vu plus haut. On pourrait même se demander si les dirigeants n’ont pas volontairement organisé la désorganisation de tous les services publics, pour faciliter l’imposition d’outils tels que le PEIN. Mais au fond on s’en fout un peu, car complot ou pas le résultat est le même : les gens trouvent que tout (la paperasse, faire des achats) est trop complexe. Les avis positifs des usagers que compte l’appli France Identité le sont d’ailleurs tous pour une seule raison : c’est plus pratique, ça simplifie la vie [43], etc.
Une autre technique classique mais ô combien efficace consiste à offrir des avantages économiques aux usagers, accessibles uniquement ou beaucoup plus facilement avec le PEIN. Il s’agira par exemple d’y intégrer les cartes de fidélité, pour que les réductions soient directement comptabilisées lors du paiement, sans nécessiter d’action supplémentaire. Les réductions offertes par la carte étudiant de l’usager ou en vertu de son âge pourront aussi directement être prises en compte au moment du paiement. Voici la situation rêvée par Sopra Steria dans son rapport déjà cité : « un résident pourra obtenir immédiatement une réduction sur l’entrée à la piscine municipale, simplement en validant sa résidence dans la ville via son ID Wallet. De même, un étudiant pourra bénéficier d’un tarif préférentiel dans les transports en prouvant son âge via l’identification numérique. » Ce faisant, les développeurs cherchent à s’assurer une base d’usagers importante : ceux qui sont à la recherche d’économies (les pauvres, les jeunes, les étudiants). L’étape d’après sera de conditionner l’accès à ces réductions à la possession de l’appli, ce pour quoi les entreprises privées sont toujours pionnières. La SNCF utilise déjà cette méthode, en ne rendant disponibles qu’en ligne les billets Ouigo ou certaines offres de TER moins chères (par exemple le billets à 5 euros dans la région Grand Est).
Le conditionnement de l’accès à un service à la possession de l’appli pourrait trouver à s’exercer dans différents domaines. Par exemple le PEIN devrait permettre de stocker des prescriptions médicales valables dans toute pharmacie de l’UE, dans le but d’obtenir des médicaments. Si aucune alternative papier n’existe à ce genre d’initiatives, alors il s’agira d’un avantage substantiel seulement accessible aux détenteurs du PEIN. La santé est effectivement un bon moyen de motiver les usagers... Le PEIN délivrant des documents certifiés par les entités compétentes, on imagine qu’il sera difficile pour le papier de résister bien longtemps à cet argument, à l’heure où l’IA (ou quelques compétences sur photoshop) permet de falsifier tout type de document, des diplômes aux bulletins de salaire. Ainsi, l’usager en quête d’un logement à louer pourra directement transmettre ses documents par le biais de l’appli au propriétaire ou à l’agence immobilière qui les réclame. On imagine aisément que ces dernières, au prétexte du caractère infalsifiable des documents transitant par cette appli et de la diminution de l’utilisation de papier (l’écologie !), ne vont pas tarder à exiger des locataires qu’ils transmettent leurs documents par ce biais. Les maigres marges de manœuvre à disposition des moins bien lotis, consistant à gonfler un peu un bulletin de salaire pour espérer décrocher le droit de payer un loyer super cher, seront donc encore réduites.
Enfin, il nous faut aborder le sujet de l’interdiction des réseaux sociaux, déjà traité dans un précédent article [44]. Les réseaux sociaux représentent 45 % du temps total passé sur le smartphone, pour consulter des contenus d’un intérêt tout relatif. Pour ce qui est des motivations politiciennes de leur interdiction, nous les avions décrites comme électoralistes et profondément hypocrites, au regard de la numérisation à marche forcée de la société opérée par les mêmes acteurs. Mais nous n’avions pas saisi, en janvier dernier, la concomitance de ces propositions avec le calendrier d’instauration du PEIN. Dans l’UE, 11 pays mettent actuellement en place des lois (ou envisagent de le faire) pour interdire les réseaux sociaux aux plus jeunes. En parallèle, la Commission européenne a récemment proposé une interdiction légale des réseaux sociaux [45], qu’elle espère voir mise rapidement en application. Elle a même lancé une appli « démonstrateur » de vérification d’âge, rapidement ridiculisée pour ses nombreuses failles. Il est déjà prévu par la réglementation européenne qu’une solution de vérification d’âge sans divulgation de l’identité de l’usager soit présente dans tous les PEIN [46]. Cette option est d’ailleurs proposée par l’appli France identité depuis sa dernière mise à jour [47] début mai 2026 (mais pour l’instant l’appli n’est accessible qu’aux plus de 18 ans).
Ce calendrier européen d’interdiction des réseaux sociaux colle tellement bien avec celui qui impose à chaque pays de proposer une appli de PEIN fin 2026, que cette fois il y a bien de quoi devenir complotiste. Comment ne pas voir, dans cette multiplication des initiatives d’interdiction aux niveaux nationaux et européens, un tour de passe-passe pour imposer le PEIN aux usagers des réseaux sociaux (soit un bon paquet de gens, par exemple 78 % de la population française) ? Les usagers des réseaux sociaux vont se retrouver du jour au lendemain à devoir prouver leur âge pour continuer de s’y connecter … or il se trouve que tous les pays auront justement une solution technique prête à l’emploi (le PEIN), qui offrira en sus une multitude d’autres fonctions ! Il s’agit d’un bon moyen d’élargir la base utilisateurs de ces wallets.
Il y a donc un certain nombre de mécanismes prévus par les promoteurs du PEIN pour que cette liberté de choix reste largement illusoire. L’appli ne sera pas obligatoire (légalement), mais risque de devenir indispensable (dans les faits), un écart entre droits et réalité classiquement observé avec la numérisation. Les deux chercheuses membres d’Aptitude défendent bec et ongles (ou naïvement, ou en faisant semblant, le résultat est le même) cette liberté, mais constatent avec lucidité que « certaines administrations ont des horaires d’ouverture de plus en plus minimales, on voit que pour des raisons d’économies budgétaires on a des disparitions progressives de services publics », et nous mettent en garde : « il va bien falloir veiller à ce qu’elle reste non obligatoire [l’identité numérique], et que par attrition on n’arrive pas à être obligés d’utiliser le portefeuille européen d’identité numérique. » Cette usure par attrition, qui rappelle le verrouillage causé par les super app, est une idée intéressante : comme une pierre dont les angles s’arrondissent à force d’être trimballée dans le torrent, l’usager modifie progressivement son comportement, s’habitue à la raréfaction des alternatives non-numériques, et le fonctionnement de la société (payer, passer une porte, fournir une preuve) dans son ensemble se transforme. L’épidémie de COVID et la banalisation du QR code qu’elle a entraînée sont d’ailleurs citées comme des exemples, par la Commission européenne et tout un tas d’entreprises privées, d’un changement des pratiques réussi.
Le potentiel du PEIN pour devenir sérieusement emmerdant
Les vulnérabilités identifiées plus haut pour les super app (centralisation des données, risque de coupure) sont également valables pour le PEIN. Centraliser les informations sur la moindre action de la vie quotidienne (payer, passer une frontière, souscrire à un abonnement, louer une voiture, prendre un train), dans une seule appli entre les mains d’un État ou d’une entreprise sous-traitante, et conditionner (si l’usage devient massif) la réalisation de ces actions à la possession de la dite application … il n’est pas trop difficile d’imaginer les risques qu’une telle configuration représente.
Pour ce qui est du risque de désactivation à distance, les entreprises privées participant au développant du PEIN nous fournissent elles-mêmes des exemples éloquents. Le Chief Product Officer de Signaturit (entreprise présente dans Aptitude par le biais de sa maison-mère Namirial) Michaël Lakhal nous explique ainsi : « Chez Signaturit, tous les salariés sont équipés d’un wallet interne. Le wallet leur permet d’ouvrir leur session Windows, d’ouvrir la porte du bureau. Au lieu de se balader avec des badges qu’on oublie, ils ont un outil unique. Et si demain on doit se séparer d’un salarié, on coupe ses accès au wallet : automatiquement, il n’a plus accès ni à son ordinateur, ni au bureau. » [48]
Le principe de la désactivation à distance a déjà fonctionné durant le COVID, où seuls les titulaires d’une parcours vaccinal à jour pouvaient prendre le TGV ou entrer dans un restaurant. Mais reconnaissons que le PEIN n’apportera pas là une innovation radicale, puisque l’État français pratique déjà la coupure à distance, ces dernières mois en ciblant les comptes bancaires d’associations ou de militants pro-palestiniens [49]. Par une simple décision administrative (et non pas une décision de justice), il peut du jour au lendemain priver unilatéralement les concernés d’un accès à leur argent. Nul doute qu’avec le PEIN ce genre de pratique pourra être encore plus efficace. La coupure pourrait également frapper aveuglément, avec le mécanisme des certificats de sécurité Google et Apple évoqué plus haut, et sur lequel se base pour l’instant le projet de l’appli de PEIN allemand [50] : si le smartphone est jugé non compatible avec ces standards édictés par des entreprises privées (du fait qu’il n’est plus mis à jour), l’accès aux PEIN conçus ainsi pourrait être automatiquement suspendu pour des raisons de sécurité.
Il y a aussi du souci à se faire du côté du risque de piratage des données stockées dans le PEIN. Les exemples des derniers mois écoulés ne donnent pas spécialement envie de faire confiance aux États ni aux entreprises pour sécuriser les données qu’elles collectent sur nous : vols des données de l’ANTS, de l’Urssaf, mais aussi de Basic-Fit, des universités, des hôpitaux, de la Fédération française de tir, etc. Maryline Laurent, une des scientifiques membre d’Aptitude redoute même une hausse des cyberattaques : « Le portefeuille héberge des données certifiées, ce n’est plus du déclaratif. C’est des données qui ont de la valeur aux yeux de potentiels hackeurs. Et donc forcément ça va attiser les convoitise. » [51]. Et le « festival de failles » que représente l’appli de vérification d’âge mise en ligne par la Commission européenne [52] en avril dernier n’est pas pour nous rassurer.
Ces chercheuses identifient d’autres risques. Parmi eux « l’exclusion sociale », qu’on a déjà largement traitée dans l’article : comment vivront les gens sans smartphone ou sans l’appli si le PEIN devient de fait indispensable ? Il est intéressant de noter que ces enjeux sont systématiquement traités sous l’angle victimaire par les développeurs du PEIN, en invoquant le doux concept de l’inclusion (enjeu traité au sein du work package intitulé « compliance to european values and social inclusion »). Les seules personnes concernées par ces enjeux seraient les pauvres qui ne peuvent pas s’offrir un smartphone suffisamment moderne pour supporter l’appli, les personnes sourdes ou malentendantes ou bien les « illectronistes », soit dans leur esprit des gens (très) vieux ou des ermites chelous vivant au fin fond de l’Ariège et ayant des difficultés à utiliser les outils numériques. Que cette non-adoption du PEIN pourrait aussi relever d’un choix conscient et éclairé ne leur vient visiblement pas à l’esprit… ou plutôt ils n’ont aucune envie de prendre en considération ces récalcitrants (qui sont souvent, il est vrai, ceux qui ont des choses à cacher).
Le dernier problème que ces chercheuses pointent est celui du risque pour la vie privée (ah bon ?). Le principe même sur lequel est construit le PEIN pose question : il s’agit de montrer patte blanche pour chaque action effectuée (en lui associant son identité), que ce soit en ligne ou dans la vie réelle. Pour l’instant si la police judiciaire veut accéder à toutes ces infos elle doit faire un travail d’enquête : aller demander au commerçant l’identité de la personne qui a fait tel achat en ligne, au poste-frontière l’identité de la personne qui a traversé à telle date, au bureau de tabac les images de vidéosurveillance de la personne qui a acheté des clopes à tel endroit, etc. Avec le PEIN, toutes ces infos sont centralisées (dans le smartphone de l’usager ou l’entreprise qui gère le portefeuille), ce qui facilite vachement un éventuel travail d’enquête. Le contrôle d’identité devient la règle [53], le respect de la vie privée l’exception.
Ce problème de l’association systématique de l’identité de l’usager à toutes ses actions est balayé par les développeurs du PEIN : respect de super standards de vie privée grâce au RGPD, contrôle de l’usager sur les données partagées, accès à l’historique des données transmises via à un tableau de bord, possibilités de faire supprimer les données transmises et de signaler les abus à la CNIL (qui devra pour cela recruter ... ou bien traiter par IA les signalements).
Mais comme le rappellent fort justement les chercheuses dans leur jargon (ce sont toujours les 2 mêmes), les principes c’est bien beau, mais qu’en sera-t-il de la gouvernance ? Il est bien beau d’invoquer le respect de tout plein de normes, mais quels seront les moyens mis en œuvre pour les faire respecter ? Y aura-t-il des sanctions ? Qui les décidera ? Encore une entité nommée par le pouvoir exécutif ? Ces sanctions seront-elles dissuasives, ou suffira-t-il simplement de payer quelques millions d’euros chaque année pour avoir le droit de continuer à fliquer « ses » citoyens ? Y aura-t-il des moyens (personnel, argent, bureaux) spécifiquement alloués afin que les signalements soient rapidement traités ? Car rappelons-le, en matière de surveillance les exemples de non-application de la loi pullulent : la vidéosurveillance de l’espace public par des acteurs privés (voitures Tesla, visiophones, caméras de commerces) [54], l’utilisation du fichier du traitement des antécédents judiciaires pour faire de la reconnaissance faciale sur le terrain [55], l’utilisation des données des cartes d’identité et passeports (gérées par l’ANTS) par la police pour ses enquêtes [56]... autant de pratiques interdites par la loi mais ayant cours malgré tout aujourd’hui en France.
Pour finir, il faut se pencher sur le devenir et l’usage de toutes ces données relatives à l’activité des usagers. Pour qu’elles puissent être utilisées à des fins de surveillance, il faudrait qu’un numéro unique, correspondant à l’identité de l’usager, soit associé à chaque action. Certes l’usager peut ne communiquer qu’un pseudo à l’entité qui a besoin d’être certaine que c’est bien lui, mais « d’un autre côté si le fournisseur de portefeuille se permet d’indiquer dans chacune des transactions un numéro unique qui fait que l’individu est tracé dans chacune de ses transactions, on se rend compte que à ce moment là, n’importe quelle technologie aussi avancée soit-elle, le respect de la vie privée ne sera pas garanti. » (Maryline Laurent) Maintenant qu’on sait que c’est techniquement possible, la question que tout le monde se pose c’est : existera-t-il un numéro unique permettant de connaître les actions de chaque usager ? Pour y répondre, retour à notre webinaire.
- Un spectateur demande « Est-ce que les États connaîtront toutes nos activités en ligne ? »
- Philippe Nieto (Ministère de l’Intérieur) répond « Non, l’État ne connaîtra rien du tout. »
- Après une petite digression de ce dernier, la chercheuse Maryline Laurent complète : « potentiellement ça peut être logué sur le portefeuille les activités en ligne, mais ceci dit ce seront plus les fournisseurs de portefeuille qui pourraient, entre guillemets, avoir accès aux activités en ligne. C’est comme ça que je compléterais la chose. ».
- Philippe Nieto s’empresse de préciser : « Oui, sachant que le logiciel des portefeuilles européens sera open source en très grande partie, et qu’il sera certifié. Donc s’il y avait un accès à ces informations, l’organisme de certification le documenterait, et ce serait discuté au niveau politique si c’est vraiment nécessaire ou pas et dans quels cas ce serait nécessaire. Je parle par exemple de tout ce qui est de réquisitions judiciaires ou autres, mais ça c’est un sujet qui est en cours de discussion. »
Donc après avoir affirmé que l’État ne connaîtrait rien de toutes les activités de l’usager du PEIN, la personne du Ministère de l’Intérieur explique qu’en fait, peut-être bien qu’ils pourront y mettre leur nez. On voit ici arriver au galop un principe assez classique en matière de surveillance : les exceptions pour les enquêtes. Il ne faudrait se priver d’aucun moyen pour attraper un terroriste ! Mais la législation antiterroriste étant également utilisée pour réprimer les militants pro-palestiniens ou écologistes, il s’agit d’un dangereux doigt dans l’engrenage, en plus d’un gros foutage de gueule. Cette affligeante mais utile précision de Monsieur Nieto montre donc que oui, le PEIN sera probablement un moyen de surveiller les usagers. Surveillance de masse, surveillance ciblée, seulement pour des enquêtes a posteriori ? Comme d’habitude on n’en saura rien, et on risque de l’apprendre des années plus tard, quand la pratique sera déjà bien installée.
Pour ceux qui n’étaient pas encore sûrs des risques que le PEIN fait courir à la vie privée de l’usager, voici quelques éléments supplémentaires tirés du désormais fameux webinaire, relatifs cette fois à la confiance.
- Des entreprises, pour vérifier que l’attestation reçue est bien la bonne, pourront aller interroger les sources « authentiques » (jusqu’ici détenues seulement par l’État), auxquelles elles auront donc accès. Il faudra donc, en plus de déjà faire confiance à l’État, faire confiance à des entreprises privées pour qu’elles ne détournent pas l’usage de ces données et possèdent des infrastructures de sécurité suffisamment robustes pour résister aux assauts des hackeurs (très attirés par ces données certifiées, on le rappelle).
- Puisqu’il est prévu que des PEIN puissent être proposés par des entreprises privées, il faudra que les États s’assurent que les normes concernant la vie privée (existence ou non d’un identifiant unique ?) et la sécurisation des bases de données soient respectées (cf. la question plus haut de la « gouvernance »).
- Les PEIN vont communiquer avec des entreprises (par exemple les fournisseurs de signature) voire des portefeuilles non européens (Philippe Nieto rêve d’une interconnexion avec les pays latino-américains, où apparemment une dizaine de pays développe de tels portefeuilles). Il faudra donc que les États européens s’assurent du respect de leurs règles par ces entreprises et pays, dont les serveurs seront sur des territoires soumis à d’autres législations.
Enfin, n’oublions pas que ces applications d’identité sont avant tout un business, celui d’un petit nombre d’entreprises peu scrupuleuses, parmi lesquelles les françaises se détachent tout particulièrement. C’est le cas d’Idemia, une multinationale qui développe l’appli France Identité en France, mais également ses équivalents aux États-Unis (Mobile ID) et en Colombie (Cédula Digital). Le nombre d’usagers de cette dernière appli n’est pas connu, mais elle affiche plus de 5 millions de téléchargements rien que sur Google Play. Une enquête très fournie d’une association locale [57] a montré que Idemia, avec son appli, avait directement accès aux serveurs de l’État colombien contenant toutes les données d’état civil. L’application peut reconnaître l’usager par reconnaissance faciale ou empreinte digitale et établir une connexion bluetooth avec le portable des flics pour faciliter les contrôles d’identité. Enfin, dans cette enquête on apprend que l’appli d’Idemia contient 5 programmes de traçage (trackers), communiquant avec les serveurs de Google et Localytics, plus précisément les filiales de ces entreprises spécialisées dans la publicité ciblée. Parmi les données collectées : « caractéristiques de l’appareil mobile et de l’application, zone géographique et divers identifiants permettant de reconnaître l’utilisateur ». Heureusement, on peut s’appuyer sur le pédagogue Philippe Nieto pour nous expliquer la logique : les entreprises comme Idemia ont besoin d’investir pour maintenir et développer ces applis, donc elles doivent développer un business model. Faut-il en déduire qu’en Colombie, ce modèle est la vente des données des utilisateurs aux publicitaires ...? En Europe ce sera la surprise ! Que d’autres pays servent de terrain d’expérimentation et d’entraînement de leurs algorithmes à des entreprises françaises n’est pas un scoop, mais bon : Idemia fait aussi partie des entreprises qui ont conçu l’appli française et fait partie du groupe de travail qui développe le portefeuille d’identité numérique européen.
Quelques pistes pour s’opposer à tout cela
Ce voyage dans l’écosystème du PEIN nous permet désormais d’avoir plus de prises sur le sujet, notamment pour résister à sa généralisation. Il est certain que le premier écueil à éviter est de ne pas céder au confortable fatalisme (tout le monde va adopter ce truc, les gens s’en foutent de leur vie privée, de tout façon on ne peut rien y faire, etc). Les promoteurs et développeurs du PEIN eux-mêmes, pas plus que les « observateurs » (les sites internet un peu spécialisés sur le sujet) ne sont certains de la réussite du truc. L’espace européen ne dispose en effet pas de conditions optimales pour imposer le PEIN, malgré les efforts réglementaires des dernières années : des applications sectorielles massivement adoptées qui occupent déjà le créneau (Uber, applis bancaires, applis de commerce en ligne), réglementation plus protectrice de la vie privée, différences linguistiques, différences dans les pratiques et une culture du respect de la vie privée ancrée chez beaucoup d’individus. Un état d’exception auquel les dirigeants européens et les gouvernements nationaux veulent mettre fin.
La relative discrétion dans laquelle est développée le PEIN au niveau européen correspond à une volonté de sortir un produit suffisamment « mature » (comprendre : sans trop de bugs et déjà facilement utilisable) pour éviter tout procès en incompétence et accélérer son adoption. Un objectif qu’on peut se fixer est donc de sortir le PEIN de cette indifférence dans laquelle il baigne pour l’instant. Il s’agit de faire connaître le projet du PEIN, son calendrier de diffusion, l’identité des gens et entreprises qui participent à son développement (et leur cynique état d’esprit), les fonctionnalités prévues et les dangers qu’il représente pour l’usager et pour nos libertés dans son ensemble, arguments et preuves à l’appui. On espère que cet article répond, au moins en partie, à cette exigence.
Il est tout de même assez scandaleux que de petits technocrates et ingénieurs super bien payés travaillent dans leur coin, avec café et petits fours gratuits, à nous imposer une appli que personne n’a jamais demandé. Ils ont même leur « laboratoire grandeur nature » (c’est le terme qu’ils utilisent [58]), à savoir la ville d’Angers. Ce « afin d’étudier des cas d’usage pour payer son parking, prendre le bus, fournir une preuve d’âge » [59]. Très enthousiaste, c’est le maire de la Christophe Béchu qui a proposé que sa ville serve de « playground de taille réelle » au PEIN. Les habitants d’Angers apprécieront sûrement. L’identité numérique y a aussi son campus dédié (ID Campus), géré par Idakto, au sein de la Villa Medicis, une somptueuse maison bourgeoise surplombant la Maine. Pour les intéressés, l’appel à candidature pour rejoindre cet incubateur de startups de l’ID est censé ouvrir très prochainement.
Ensuite, il faut évidemment boycotter l’application France Identité ainsi que tous les PEIN, et inciter ses proches à faire de même. Tout le répertoire d’action « classique » est évidemment exploitable (soirées d’information, pétitions, propagande, etc). Se pose également la question de l’opposition à l’instauration de la vérification d’âge sur les réseaux sociaux. Cela semblerait logique, dans la mesure où on a identifié ces initiatives comme le cheval de Troie des portefeuilles. Mais l’instauration de cette obligation pourrait aussi faire office de déclic pour nombre d’usagers, qui pourraient préférer se retirer des réseaux sociaux (ils sont déjà très nombreux à souhaiter s’en détacher), plutôt que de donner son identité pour continuer à les utiliser. Ni France Identité, ni réseaux sociaux … ni smartphone.
Tous ces projets à la con font en effet converger vers cette dernière mesure. Il ne s’agirait pas (pour l’instant) d’espérer qu’une majorité d’usagers délaisse son smartphone, mais d’abaisser le seuil d’équipement en smartphone de 90 % (12 ans et plus) à moins de 80 %. Avec 1 personne sur 5 sans smartphone, l’imposition (de fait) de posséder cet objet serait politiquement difficilement tenable. Il ne faut pas oublier que parmi les arguments des promoteurs du PEIN figure toujours en bonne place le « taux de pénétration » massif du smartphone. Le portefeuille d’identité numérique est déjà bien déployé dans un pays comme la Pologne (11 millions d’utilisateurs pour 38 millions d’habitants), où il inclut des fonctionnalités variées (aux taux d’adoption inégaux) dont un moyen de paiement [60]. Au Danemark, 97 % de la population de plus de 15 ans possède un compte actif sur l’appli de portefeuille d’identité numérique [61], qui offre des fonctionnalités peu étendues. D’autres pays comme l’Estonie ou la Suède ont aussi des portefeuilles d’identité numérique largement adoptés. Il serait utile de chercher à comprendre pourquoi et comment de telles applis ont été si largement diffusées dans ces pays.
On a aussi vu que sans soutien politique (et c’est peu dire que le PEIN en bénéficie), l’identité numérique ne pourra pas être développée et adoptée massivement. Donc logiquement avec de l’opposition politique, tout cela aura plus de mal à être imposé. Il est intéressant de constater que du côté de la politique électorale, c’est surtout l’extrême droite et la droite dite souverainiste qui font le plus de bruit contre le PEIN. Ainsi, les eurodéputées Valérie Joron (RN) ou Christine Andersen (Afd) s’y opposent avec des mots qui pourraient être les nôtres … Sur YouTube, le sujet du PEIN n’est abordé que par des chaînes aux idées complotistes (Tocsin, Momotchi, Pillule rouge) ou d’extrême-droite (Radio courtoisie, TVlibertés), qui sont d’ailleurs bien souvent les deux. Mais il suffit de regarder ces vidéos en entier ou les votes au Parlement européen pour comprendre à quel point leur positionnement politique en général est minable et ne permet d’envisager aucune alliance. Mais pourquoi ce camp politique s’oppose-t-il au PEIN ?
- Les réseaux sociaux leur ont offert un incontestable porte-voix pour diffuser leurs « idées » (sur le COVID, les sous-sols de pizzerias, etc). Avec la fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux (qui en réalité était déjà très mal en point) du fait de la vérification d’âge, ils ont peur de perdre ce formidable médium de diffusion de leurs discours.
- Présenter l’UE et ses organes de pouvoir comme le nid du totalitarisme est leur fond de commerce électoral. Leur électorat (ou leur audience en ligne) est de plus sensible au narratif consistant à dire qu’on ne devrait pas décider pour eux, qu’ils devraient pouvoir faire ce qu’ils veulent, etc. Heureusement, ce ne sont pas les seuls à penser cela.
- Pour certains (c’est le cas des deux eurodéputées), le PEIN correspond parfaitement à leur récit d’élites corrompues complotant contre le « peuple ». Avec notamment la mise en garde contre le risque de crédit social à la chinoise : réguler les déplacements, la consommation énergétique, l’alimentation, l’empreinte carbone, les transactions financières, l’activité en ligne.
On ne conseille pas de se plonger dans les vidéos de cet écosystème anti-PEIN, car outre qu’ils en profitent toujours pour distiller leurs idées moisies, ils se contentent d’asséner des vérités sans jamais les justifier, ce qui ne rend pas plus outillé intellectuellement pour éventuellement défendre votre position auprès d’un interlocuteur (vous risquez juste de passer pour un complotiste). Mais on ne peut nier que la manière (décrite tout au long de cet article) avec laquelle les promoteurs du PEIN développent ce projet rappelle, à bien des égards, la définition du verbe comploter : « préparer secrètement une action, en général hostile, néfaste, former des projets secrets, mystérieux » (Larousse). Le problème est que la vision-complot enferme les gens dans une quête sans fin de nouvelles vérités (et dans leur chambre derrière leur écran), vérités dont la découverte rend toujours plus impuissant, plutôt qu’elle ne les outille pour une émancipation collective (au mieux on les convaincra d’aller voter tous les 5 ans).
Le PEIN, un front de lutte qui pourrait créer des ponts
Dans les commentaires de ces contenus d’extrême-droite, les gens sont fort nombreux à préconiser de se débarrasser des smartphones. Plutôt que d’envisager un quelconque rapprochement stratégique avec des influenceurs ou élus d’extrême-droite sur la contestation du PEIN, il faudrait plutôt aller voir du côté des « influencés » (ceux qui consomment ces contenus) auprès desquels ces propos semblent avoir beaucoup d’écho. On parle d’un objet (le smartphone) et d’une appli (le PEIN) qui concernent tout le monde, un dénominateur commun avec tous nos voisins, nos collègues, nos amis et n’importe quel inconnu. Alors que l’extrême-droite enchaîne les succès électoraux, leurs opposants ont commencé à comprendre qu’on ne peut résumer leurs électeurs à de purs fachos idéologisés auxquels il ne faudrait plus parler. L’existence de potentiels points de convergence idéologique avec cet électorat, sans grand besoin d’argumentation supplémentaire, contre les projets tels que le PEIN ou la numérisation de nos sociétés, incite à discuter de ces sujets pour chercher des points d’accord commun. En outre, lutter contre la numérisation du monde revient à (et exige de) revendiquer la persistance ou la réouverture d’espaces collectifs (bars, services publics, maisons associatives), dont la fermeture progressive est identifiée de longue date comme un des carburants du vote d’extrême-droite.
Puisque se départir de tous les objets numériques vecteurs de flicage comme le smartphone [62] contribue à empêcher qu’ils deviennent de fait obligatoires, on peut qualifier cet acte de salutairement antifasciste (en plus d’avoir plein d’autres bénéfices) [63].
La lutte antifasciste ne devrait donc pas perdre de vue l’autre éléphant dans la pièce qu’est cette internationale de l’innovation, qui contribue grandement à la montée d’un fascisme techniquement efficient (et qui parfois est ouvertement d’extrême-droite, comme Musk et son projet de super app). Cette infrastructure technique rend possible un contrôle des comportements (notamment via la désactivation à distance), par une gestion numérisée des existences et un accroissement de la surveillance. Cela se fait toujours au nom d’une bonne cause : la lutte contre les épidémies, la protection des enfants, la lutte contre le changement climatique, la lutte contre le terrorisme, la diminution de la complexité administrative, etc. Mais nous ne devons pas être dupes de ces arguments et bien considérer de tels développement technologiques pour ce qu’ils sont : des moyens supplémentaires de gérer le désastre plutôt que de le résoudre.
Brice Costa







