Le manager n’aime pas les livres

Silvam Dormiens

paru dans lundimatin#439, le 13 août 2024

Le directeur pressait le pas dans l’escalier. Il était impérieux d’imprimer à la réunion une tournure en vogue, qui donne le la à l’équipe. Les employés peinaient, dans la bibliothèque municipale, à s’ouvrir au monde fluide, liquide dirait-on, de la modernité. Dans sa bouche souveraine tournaient comme dans un manège les cavaliers abstraits du management. Tout un verbiage où l’esprit le plus exigeant se perd et, hésitant par modestie, finit par rendre souvent les armes. « Transversalité », « synergie ». Le directeur parlait fort et tenait la parole sans jamais en lâcher un morceau aux autres.

Sourd à ce qui jetait le jour sur la vaste vacuité de ses phrases, il enrobait son auditoire dans un apparent consensus, son opinion valant pour tous et tous devant l’anticiper et l’endosser ainsi que la livrée que portent ces serveurs de la restauration rapide ou des grands magasins. Il fallait outrer ces hères enlisés dans l’ornière d’un passé révolu, et les atteler au progrès. D’ailleurs, n’avait-il pas confié à son adjoint qu’un être qui vouerait sa journée aux ris de la lecture, le rendrait triste ? Faire halte tranchait déjà trop sur la marche à suivre, elle sans répit. Toute pensée ne pouvant pousser sur cette aire de vélocité aride, ingrate, ne demeurait alors qu’une agitation étourdie.

L’équipe, elle, avait depuis longtemps éprouvé les lois matérielles et humaines qu’instruisit l’autogestion à quoi une pénurie de personnel l’avait acculée. Ce n’allait pas sans évoquer ces guérets quittés après la Révolution française par les ci-devants et où s’épanouissait à l’écart des tutelles une « République au village ». Les maîtres partent, les serviteurs demeurent seuls à bord, reprenant la barre. Sur le petit théâtre décrit jusque-là de la gente livresque, sans direction les rivalités prébendières sévirent, les ambitions se harpèrent. Mais l’équipe mue par une foi dans le service public, confinant au sacrifice de soi, sut ranger ces différends sous le pavois commun. Elle en remontrait désormais à un chef, fraîchement débarqué, dont le souci premier était de satisfaire sans ambages aux visions mercantiles qui avaient essaimé, non sans heurt, dans la docte profession. Sous la douceur immédiate du propos se lisait la force obtuse d’une idée : dans l’équivalence générale des biens, des choses et des gestes, la bibliothèque devait elle aussi se vendre et se doter d’une vitrine aguicheuse. Un collègue fut donc recruté pour mieux « communiquer ». Ce qui, dans ce fade logogriphe où le sens se rabougrit, veut dire « combler-le-vide-des-manques-de-moyens-par-l’image-et-la-rhétorique ». L’heureux élu avait œuvré pour le tourisme et l’on put espérer qu’il poétisât en un tournemain les ruines fumantes de la bibliothèque.

Le directeur, qui n’avait pas suspendu son pas, avait gagné entretemps ce qui sous le titre d’ « auditorium » se révélait une petite pièce haute de plafond où une vingtaine de très jeunes enfants aurait pu tout au plus s’asseoir devant un grand écran. L’analogie n’est pas fortuite et appelle ici à être filée : des enfants qu’élève un précepteur étanche à d’autres paroles que la sienne, voilà à quoi l’aréopage de collègues était réduit. Le ton se voulait docte, un peu prêcheur, vibrant parfois au-dessus des voix dissonantes d’une curieuse componction. L’homme portait ce timbre grave à ses entours du haut d’un corps délié, sous des lunettes qui dénotaient l’élève appliqué jamais sorti d’école. Mais le propos ne tranchait pas du sermon vermeil de Bossuet. Plutôt, il charriait une tribu de mots saurs, caves, glanés dans des manuels d’économie-gestion et, en une messéante foucade, repiqués ça et là comme des salades qu’un particulier se toquerait de planter dans sa baignoire, sur son carrelage et jusqu’au toit de sa maison. Moins que la flaveur rugueuse d’un potager, l’on respirait cependant sous l’épaisse fumée de son verbe des vapeurs théoriques et des relents abstraits. Les édilités, converties aux blandices de l’esprit libéral, prisaient les hommes de cette farine et pouvaient compter sur les insignes instituts de formation professionnelle qui, de l’Ecole des Chartres à l’Ecole normale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, façonnaient leurs pupilles à l’ébauchoir de la pensée marchande. Il allait de soi qu’il fallait benchmarker, innover, se mettre au diapason de loisirs qui, loin d’un idéal d’éducation porté aux frontons d’une histoire commune et jetant un pont vers de vieilles questions que jamais l’être humain ne saura dépasser, émanaient en série de l’industrie dite « culturelle ». Car l’on devait grossir les chiffres, toiletter la vitrine, faire briller l’affiche. Et obtenir d’aventure des subsides publics qui garnissent d’autres bourses que celle de la principale concernée : la bibliothèque. Devant quoi l’on prétendait officier en esprits neutres, la main non sur la Bible mais sur la Une du journal Le Monde que les préparations aux concours de cadres, dans le métier, recommandaient comme seul quotidien de référence. La surdité du directeur trouvait curieusement dans ce journal des vues à sa semblance. La neutralité en sautoir, les gens qui s’en prévalent se montrent en effet moins démocratiques qu’autoritaires. Ils répugnent à une dissonance où ils condescendent à lire un parti-pris dont, béatitude supérieure des anges, ils se croient exceptés.

Le directeur acheva la réunion après deux heures aussi opaques que méandreuses pour l’auditoire. Chacun gardait par-devers lui ce qu’il pensait de ces vains et longs colloques. Plus prompts à considérer les besoins urgents d’une ville aux abois, où à la florescence industrielle et ses masses ouvrières avaient suivi, dans un infrangible élan de lutte de classe porté uniment depuis les années 1980 par les possédants et leurs émissaires politiques, la déshérence sociale, le marché noir des drogues ramifiant sur une vaste pauvreté, les travailleurs du livre goûtaient peu le patagon du manageur. Les plus fraîches recrues déjà songeaient ou annonçaient un imminent départ vers de moins absurdes contrées. Les anciens quant à eux, au moment de prendre leur retraite, cultivaient avec sûreté la fierté d’avoir tenu bon malgré la tempête, et d’être fins connaisseurs d’une commune qu’ils avaient servie plus d’un tiers de leur vie. Ils regardaient les présomptions de leur nouvel employeur d’un œil rieur et dépourvu d’illusion : aux dernières élections municipales une nouvelle majorité s’était formée après soixante-dix années de règne communiste. Et dans ces habituelles velléités électorales de discréditer le vaincu, le nouveau maire avait clamé que venait l’heure de la modernisation de la médiathèque. Moderniser, voilà un mot dont l’hygiène de l’esprit réclame qu’il soit soumis à la plus sourcilleuse circonspection. Car ce vocable présuppose une flèche du temps qui va vers le mieux, tout au moins pour ce qui est des innovations techniques et sociales. Comme s’il suffisait dans le meilleur des cas de répartir les ressources, de délivrer des droits supplémentaires. Sans remettre en cause le crédo implicite à tout cela : s’adapter. Un être autonome qui compose avec ses limites animales et trop humaines, n’est point l’appendice d’un automate, ordinateur ou téléphone. La liberté s’éploie là où l’être ne s’est pas fait chose, objet ou machine, quand celui-là a conservé une part significative de lui-même, soustraite à ces procédures et dispositifs techniques qui le dépossèdent. Ces orientations-là non plus ne sont pas neutres. Elles sous-tendent la marche actuelle du monde, régi par un désir marchand de mise en nombres et en choses. Et chacun, travailleur du public ou du privé, est sommé d’avancer au pas. Ne lui restent bien souvent que ces quelques lignes ou pour les plus téméraires la désertion. Or, à l’image de ce bâtiment où j’évolue contre salaire, classé à l’Unesco pour son patrimoine architectural, une bibliothèque ne peut se transformer ad libitum, sinon au risque de perdre son âme. Car un tel lieu est pour moi et quelques autres défini par un usage cardinal, la lecture, et une disposition d’esprit tournée vers l’attention silente. Dans le tohu-bohu général qui voit nos yeux et nos oreilles captifs, proie de la réclame et des frénésies virtuelles, les bibliothèques traditionnelles ouvraient à des puits d’attention et de calme. Des temps d’arrêt qui rappellent ce que la grève libère de pensée, d’imaginaire, d’existence hors des gestes et des mots impensés. La bibliothèque entendue ainsi a tout de ce temple qu’un réfractaire avait, d’une colère noire, débarrassé des marchands qui en corrompaient la vocation.

Comme les escargots collés après les nuits de pluie à la vitre de mon bureau, comme ce vieux bâtiment que nul architecte ne peut « moderniser », comme enfin ces collègues rétifs à la religion du progrès, j’observe amusé les giroiments du chef, j’écoute serein les mots creux de l’édile, leurs appels à être vif, rapide et leste. La lenteur m’est un viatique, la contemplation un chemin, et parmi les détriments de l’ordre établi, l’écriture un soleil fraternel.

Silvam Dormiens

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