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Le laboratoire italien invente un nouveau délit : le mémoire de maîtrise

Vallée de Suze : une étudiante en anthropologie condamnée à 2 mois de prison pour ses recherches sur le mouvement No Tav.

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#110, le 26 juin 2017

Les juges français, capables de faire arrêter en salle d’audience des témoins dont la déposition leur déplaît, ne sont pas les seuls à faire preuve d’inventivité dans l’extension du domaine de la répression. Roberta Chiroli, étudiante en anthropologie à l’université Ca’ Foscari de Venise en a fait l’expérience. Pour avoir consacré son mémoire de maîtrise à l’histoire de la bataille d’une bonne partie de la population de la vallée de Susa contre le TGV (mouvement no-Tav) [1], elle a été condamnée à deux mois de prison parce que les juges ont estimé qu’elle avait été trop présente sur le terrain. Elle s’en explique dans la préface à son livre Ora e Sempre No-Tav, pratiche et identità del movimento valsusino contre l’Alta Velocità, livre publié par Mimesis/Eterotopie, avec une préface d’Erri de Luca. J’en traduis ici les deux premières pages ainsi que la dernière…

En illustration, quelques photos extraites de Banditi dell’alta felicità, dont le titre oppose implicitement le grand bonheur, (alta felicità) à la grande vitesse (alta velocità). Recueil de portraits de participants au mouvement no-Tav par Rinaldo et Davide Cappra. Comme dit Valerio Evangelisti, à propos de ces « visages, jeunes et anciens, la plupart sereins ou rieurs » : « on dirait les gens les plus inoffensifs du monde. Faites attentions, ils ne le sont pas. Depuis plus de vingt ans, ces gens font obstacle à la violation du territoire où ils habitent, au point d’être considérés par les gouvernements de toutes les couleurs comme un problème national. »

Extraits de Ora et sempre No-Tav

Quand j’ai passé ma maîtrise, en octobre 2014, j’avais décidé de ne pas rendre consultable mon mémoire et il en a été ainsi jusqu’à ce jour de fin mai, voilà deux ans, où les Carabiniers sont venu se saisir du dit mémoire à l’Université Ca’ Foscari de Venise sur mandat du parquet de Turin qui s’en est servi comme preuve auto-accusatoire (c’est ce qu’on lit dans la sentence du juge Ruscello) dans le procès qui le 15 juin 2016 s’est conclu par ma condamnation à deux mois de prison sans mandat d’arrêt à l’audience pour les délits d’invasion de terrain et de violence privée. Le parquet avait avancé six chefs d’inculpations. En plus de ceux qui m’ont valu la condamnation, on en avait retenu quatre, s’ajoutaient ceux de barbouillage et de résistance à officier public, dont j’ai été relaxée. Le cadre dans lequel s’étaient accomplis les délits présumés, c’était la Vallée de Susa, en particulier un petit village de la haute vallée, Salbertrand, siège de l’entreprise Itinera, société qui fournissait le béton au chantier de la Grande Vitesse, où s’était déroulée une manifestation No—Tav.

Les No-Tav. Mon mémoire porte précisément sur eux, les « rebelles de la montagne » qui, depuis 25 ans luttent contre la réalisation de la nouvelle ligne à Grande Vitesse en construisant des parcours de citoyenneté active et de socialité qui défient les diktats des gouvernements démocratiques et imaginent un autre monde possible. Mon « être là » au milieu des activistes pour documenter les pratiques de lutte du mouvement a constitué, pour le parquet de Turin, un motif suffisant pour condamner, du fait que – selon le réquisitoire – « le fait même qu’elle soit restée sur les lieux en même temps que les autres participants a intégré une contribution appréciable car l’efficacité des actions de ce type est strictement dépendante de la présence physique effective d’un nombre élevé de personnes, nombre que Roberta Chiroli a contribué à former ». En outre le magistrat a spécifié que ma responsabilité ne dérivait pas de conduites délictueuses matérielles, en plus de ma simple présence physique, mais morales : « elle fournit un appréciable contenu causal au moins sous le profil moral par rapport à la commission des deux sortes de délit. »

(…)

Pour en revenir à ce jour de juin 2013, brièvement raconté dans un paragraphe de la recherche, les activistes qui doivent encore subir un procès pour les mêmes délits sont nombreux et ceux du mouvement mis sous enquête ces dernières années s’élèvent à plus de mille.

(…)

Si l’affectivité fait partie de la pratique ethnographique, durant l’expérience sur le terrain, j’en suis venue à la conclusion que cette dimension, comme la définit Luca, de la solidarité et de la reconstruction d’un lien communautaire, constitue le cœur battant du mouvement, sa force la plus entraînante qui a attiré autour d’elle une multitude hétérogène de sujets et qui continue à croître d’années en années, alors même que l’Etat use tous ses pouvoir pour la réprimer. Cette force est un attrait puissant et j’en ai moi-même ressenti les effets, en mûrissant une implication affective qui est allée bien au-delà du désaccord avec la réalisation d’un Grand Projet. Ceux qui font partie du mouvement sont conscients de cette force et du fait qu’elle est désormais une partie fondamentale de l’identité en laquelle les membres se reconnaissent. Dans la quotidienneté, faire partie du mouvement personnellement a signifié me trouver à partager la plus grand partie du temps avec des personnes d’âge, de provenance et de vécus très différents des miens dans un contexte où le partage de la lutte contre le Tav facilitait le dialogue et créait déjà les bases d’un lien. Des expériences qui peuvent apparaître banales, comme de passer des soirées entières, des marches et des après-midi avec des personnes de plus de 70 ans dans une syntonie parfaite, ont été pour moi une nouveauté inattendue et m’ont fait réfléchir sur le fait que, dans la vie ordinaire, j’avais bien peu d’occasions de me confronter avec des personnes de cet âge. Quand, une fois ma période de recherche achevée, j’ai logé quelques mois chez mes parents dans un petit village des Préalpes de Varese – tout à fait comparable par ses dimensions à un village de la Val Susa – j’ai ressenti une très forte impression de vide, de manque. A ce moment-là, je me suis rendu compte que dans les deux mois précédents j’avais vécu constamment au contact de tant de personnes différentes, en découvrant des histoires, en me confrontant à des opinions et dans des contextes qui s’enrichissaient ultérieurement de contenus et de stimuli, à travers les débats, les initiatives d’information, etc. Dans mon village, les seuls lieux d’agrégation sont la paroisse et deux bars. Dans la vallée, à travers le mouvement, il y a un mélange d’âges, de styles de vie, d’inclinaisons politiques et religieuses, qu’il est difficile de trouver ailleurs ou dans d’autres mobilisations. Je ne dis pas cela n’existe pas dans les autres mouvements, mais sans aucun doute, si le mouvement No Tav en est arrivé à revêtir une « centralité symbolique dans l’imaginaire du "mouvement des mouvements" », il le doit à l’extension de ce type de socialité – le mouvement compte désormais parmi ses activistes des dizaines de milliers de personnes dans tout l’Italie, si l’on considère la moyenne des participations aux grandes manifestations – et il le doit au fait que cette centralité symbolique se soit insinuée dans la quotidienneté des gens de la vallée, surtout chez ceux qui n’étant pas préalablement politisés, n ‘étaient pas familiarisés avec la militance politique, modifiant ainsi le quotidien au point que la participation au mouvement est devenue la quotidienneté, et qu’être No Tav soit la seule manière possible d’être.

[1Pour un résumé de la lutte No-Tav, voir mon article : https://www.monde-diplomatique.fr/2014/12/QUADRUPPANI/51054 (consultable seulement par les abonnés), ainsi que les articles et photos sur mon bog (taper « No Tav » dans le moteur de recherche interne. Quelques liens : https://notavparis.wordpress.com/ (en français) et en italien : http://www.notav.info/ ; http://www.notav.info/

Serge Quadruppani en attendant que la fureur prolétarienne balaie le vieux monde, publie des textes d'humeur, de voyages et de combat, autour de ses activités d'auteur et traducteur sur https://quadruppani.blogspot.fr/
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