Le glissement vers la dictature via l’abandon progressif des « règles » démocratiques n’est pas une nouveauté. Il n’empêche que la « Designation of Autistici/Inventati as a Specially Designated Global Terrorist [1] » par le département d’État américain [2] le 26 août n’est pas anodine.
Autistici/Inventati fournissait non seulement une messagerie considérée comme l’une des plus confidentielles au monde, mais également toute une gamme de services, toujours confidentiels, pour à peu près tout ce qui concerne l’information et la communication via l’internet. La première remarque, fondamentale, est qu’A/I ne faisait par-là que respecter l’idée de départ du web, cette idée désormais « hors course » qui stipulait que « l’information veut être libre » sur l’internet, mantra inlassablement psalmodié par les premiers constructeurs du web planétaire dans les années 1990 [3], y compris par Tim Berners-Lee, l’inventeur de l’hypertextualisation, donc de la navigation sur l’internet. Bien sûr, nous savons depuis longtemps que les grandes entreprises du web ont remisé cette idée au rayon des antiquités après avoir pourtant surfé dessus. Cette idée de libre communication a été pervertie, Google se positionnant à l’avant-garde de ce mouvement liberticide [4], par les moyens que nous connaissons toutes et tous.
Vous qui lisez cet article, si votre messagerie passe par gmail, hotmail ou wanadoo, s’il vous plaît, changez pour une messagerie confidentielle : voici déjà un mois que Google, Microsoft ou Orange envoyaient systématiquement les messages d’A/I dans les spams, et depuis le 26 août, il est impossible de se connecter à A/I quel que soit le navigateur utilisé.
Le département d’État indique : « Autistici/Inventati est un groupe extrémiste basé en Italie, qui fournit et gère l’infrastructure numérique de cellules antifa violentes et d’autres militants d’extrême gauche à travers le monde. Le noyau dur d’A/I, composé de hackers radicaux et de développeurs informatiques, offre un éventail complet de services, tels que chats et e-mails cryptés, hébergement de sites web, systèmes sécurisés de visioconférence et de streaming, dispositifs de protection de l’anonymat ainsi qu’une suite d’autres outils technologiques, à des groupes marxistes, anarchistes et d’extrême gauche aux États-Unis, en Europe et partout dans le monde. Ces outils sont spécifiquement conçus afin de soutenir les opérations des réseaux terroristes d’extrême gauche ; ils sont construits pour leur permettre de s’organiser, de recruter, de communiquer, de diffuser de la propagande, de partager des informations sur leurs cibles et leurs tactiques, et de mener des attaques violentes, tout en restant anonymes, intraçables et hors d’atteinte de la loi » (traduction par nos soins).
D’après le département d’État, A/I hébergeait 16 000 boîtes mails, 1 500 sites web et 5 500 mailing lists. Les individus qui ont financé A/I (qui proposait à ses utilisateurs de contribuer de temps à autre, environ une fois par an, sans la moindre obligation) sont désormais passibles de la loi américaine pour avoir soutenu une organisation terroriste. La « désignation » états-unienne se termine par une liste quelque peu ridicule de revendications qu’A/I a relayées, sans qu’aucune preuve soit apportée à la participation effective d’A/I auxdites actions violentes.
Comme l’avait bien montré Serge Quadruppani dans son ouvrage pionnier à l’époque, L’Antiterrorisme en France (1989) puis avec La Politique de la peur (2011), ou encore Philippe Godard dans Il Consenso nell’epoca del terrorismo (en italien, « Le Consensus à l’époque du terrorisme », chez Elèuthera, 2018), l’antiterrorisme n’a jamais eu pour but de mettre fin à l’état de violence extrême ou de terreur de nos sociétés, mais bien plutôt de l’entretenir, en justifiant la violence d’État.
En nous interdisant l’usage d’un site parfaitement conforme aux idées fondamentales de ce que certains appellent « le premier internet », le gouvernement états-unien [5] nous prive unilatéralement d’un outil qui n’allait en aucune manière contre la démocratie, y compris sous sa forme imparfaite actuelle [6]. Informer n’est pas équivalent à structurer des groupes terroristes. Quoi qu’en pense le gouvernement trumpiste, les attaques subies çà et là par des forces d’occupation étrangères ou illégitimes ne cesseront pas du fait que leurs actions auront de plus en plus de mal à être relayées. Ce serait même plutôt l’inverse : si les libertés dites fondamentales se réduisent à peau de chagrin, les seuls moyens de « se faire entendre » consisteront à privilégier les violences dites extrêmes [7], qui seront de toute façon toujours plus ou moins connues et répercutées dans le public, quelle que soit la forme de la dictature.
Élisée Personne





