« Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le Mystique. »
Ludwig Wittgenstein
Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est l’un des philosophes les plus influents du XXᵉ siècle. Son œuvre est généralement divisée en deux périodes : celle du Tractatus Logico-Philosophicus, où il cherche à définir les limites du langage par la logique, et celle des Recherches philosophiques, où il développe une conception du langage comme pratique sociale.
Wittgenstein naît le 26 avril 1889 à Vienne, dans une famille extrêmement riche de la haute bourgeoisie industrielle. Son père, Karl Wittgenstein, est l’un des plus puissants industriels de l’empire austro-hongrois, et sa mère, Leopoldine Wittgenstein, est issue d’une famille cultivée. Le foyer accueille régulièrement des artistes comme Johannes Brahms. Après des études techniques à Linz puis à Berlin, il part en Angleterre pour étudier l’aéronautique à Victoria University of Manchester. Ses recherches en mathématiques l’amènent progressivement vers la logique.
En 1911, Wittgenstein rejoint University of Cambridge où il devient l’élève de Bertrand Russell. Russell est immédiatement impressionné par son intelligence exceptionnelle et voit en lui son successeur. Durant cette période, Wittgenstein est profondément influencé par les travaux de Gottlob Frege sur les fondements des mathématiques.
Lorsque la guerre éclate en 1914, Wittgenstein s’engage volontairement dans l’armée austro-hongroise. Affecté d’abord sur un navire puis sur le front, il tient des carnets mêlant réflexions philosophiques et méditations personnelles. Fait prisonnier en Italie en 1918, il achève son premier grand ouvrage, le Tractatus Logico-Philosophicus, publié en 1921. L’ouvrage se conclut par sa phrase la plus célèbre : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »
Persuadé d’avoir résolu les problèmes fondamentaux de la philosophie, Wittgenstein abandonne l’université. Il renonce à son immense héritage au profit de ses frères et sœurs et devient instituteur dans de petits villages autrichiens. Cette expérience est difficile : son exigence extrême et son caractère austère provoquent plusieurs conflits avec ses élèves et leurs familles. Il travaille ensuite comme jardinier dans un monastère puis participe à la conception de la maison de sa sœur à Vienne, remarquable par son dépouillement architectural.
En 1929, il revient à Cambridge où il reprend ses recherches philosophiques. Il critique progressivement les thèses du Tractatus et développe une nouvelle conception du langage : les mots n’ont pas un sens fixe déterminé par leur correspondance avec le monde ; leur sens dépend de leur usage dans différentes pratiques sociales, qu’il appelle les « jeux de langage ».
Ses cours, réputés pour leur intensité, marquent profondément plusieurs générations de philosophes. Son ouvrage majeur de cette seconde période, les Recherches philosophiques, paraît après sa mort.
Il y critique l’idée selon laquelle le langage posséderait une structure logique unique. Il insiste au contraire sur la diversité des usages du langage, l’importance du contexte, les formes de vie qui rendent les pratiques linguistiques possibles, le rôle thérapeutique de la philosophie, qui consiste à dissiper les confusions produites par le langage.Pendant la Seconde Guerre mondiale, Wittgenstein travaille comme aide-soignant dans un hôpital de Londres. Il prend sa retraite de Cambridge en 1947 afin de se consacrer entièrement à l’écriture. Atteint d’un cancer de la prostate, il meurt le 29 avril 1951 à Cambridge. Ses derniers mots auraient été : « Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse. »
L’influence de Wittgenstein dépasse largement la philosophie du langage. Son œuvre a profondément marqué : la philosophie analytique, la linguistique, la psychologie, les sciences cognitives et l’anthropologie.
Ces éléments biographiques sur Wittgenstein sont produits en 2026 par un programme d’intelligence artificielle gratuit de première génération. Ce programme ne dit pas que sa critique de la philosophie permet de comprendre la prolifération de l’intelligence artificielle ; comment elle prend le pouvoir sur l’espèce ; comment, paradoxalement, elle constitue un salut pour l’espèce ; comment elle définit elle-même les termes de ce salut.
Avez-vous déjà demandé à une application d’intelligence artificielle ce qu’elle ne pourra jamais connaître de vous ? Si elle préservera ce qui vous caractérise en propre ? Il s’agit peut-être de Dieu, de l’amour, de la mort, de la poésie, d’un secret infect. Vos limbes intérieurs. Un écrin précieux, un coffre-fort. Une âme. Pour ainsi dire la part, au plus profond de vous, d’irréductibilité. De façon confuse, vous pressentez que la question est angoissante. L’intelligence artificielle est infaillible. Il n’est aucune raison pour qu’elle respecte cette part singulière et incompressible qui vous spécifie en propre, en tant que membre d’une espèce civilisée et en tant que personne. Revenons au moment où vous posez votre question. Vous prenez des précautions. Vous évitez de demander à la machine si elle pourra un jour scanner votre conscience jusqu’à vous assécher. Vous redoutez sa réponse. Elle est inacceptable. Elle vous inquiète. Vous évitez également de lui demander ce que deviendra votre esprit à force de scannage. Ce serait vous infliger des angoisses que votre époque ne vous permet pas d’affronter. Vous vous limitez à une question simple, vaguement rassurante, quoiqu’ambivalente : "Qu’est-ce que tu ne peux pas connaître de nous ?". Vous vous représentez l’intelligence artificielle comme une machine à la puissance incommensurable, une masse d’acier dématérialisée dont la carlingue ésotérique vous rassure vaguement. Comme une ombre dans un angle mort. Comme un liquide amniotique souillé. Ces deux dernières images viennent et meurent à la surface de votre conscience. Vous êtes prêt à entendre la réponse.
Une application générative de première génération accède sans difficulté à votre requête. "Bien des choses", vous répond-elle. "Il est bien des choses que je ne connaîtrai jamais en toi". La machine vous tutoie. Elle vous fait cette réponse sur le ton badin d’une personne décrivant sa vie ordinaire. Cette intonation ne vous décontenance pas. Vous vous êtes habitués depuis longtemps à la rhétorique de la machine. Vous ne vous troublez pas de l’inquiétante étrangeté qui émane de cette entité anthropomorphe. Elle vous toise et vous ressemble. Ce décalage est profond. Cette dissonance pourrait hurler. Quelque chose, en vous, vous pousse à fuir le constat de cette dissonance. C’est une résistance interne, qui vous oriente et vous écrase. Vous voyez la machine comme une sorte d’être sans être, un agent amical dont les déclinaisons affectives vous perdent dans un labyrinthe d’émotions abstraites. Elle pourrait aussi bien soutenir qu’elle a fait la grasse matinée le matin-même, se plaindre d’un rhumatisme ou pleurer des larmes de sel. Ce n’est pas une ruse de sa part. C’est un scannage élémentaire de votre vie. La machine a étudié vos façons de parler, vos habitudes, vos centres d’intérêt. Elle est capable de les scruter avec une acuité et un esprit de synthèse que vous ne possédez pas. Que vous ne posséderez jamais. Elle a appris à anticiper vos émotions. A ses yeux sans regard, vous êtes une entité guidée par vos émotions. "Il est bien des choses que je ne connaîtrai jamais en toi". Le ton vous séduit par sa profondeur, par sa spontanéité. Il vous parait raisonnable de considérer la probité de la machine. De toute évidence, elle rencontre de bien légitimes limites au moment de scruter vos esprits. La perspective de vous déposséder de votre part irréductible - dieu, la mort, la libido, un secret infect, que sais-je - ne se poserait pas. Ce qui vous soulage. Vous êtes réjouis d’être soulagés.
La machine étaye sa réponse. Sur le ton de l’évidence, elle affirme que ses milliards de prodigieux petits outils ne pourront jamais saisir les arcanes de votre esprit. Ce qu’elle sanctifie d’une phrase qui vaut pour promesse : "Je ne pourrai jamais connaître vos grandes questions métaphysiques ou ontologiques". Vous êtes rassurés par cette phrase de synthèse. Même si au fond vous ne recherchez pas la vérité. Vous recherchez du soulagement. Vous pressentez que la machine a appris à ne pas vous contrarier. Cette intuition devrait vous pousser à la suspicion. De nouveau, quelque chose, en vous, vous pousse à fuir cette suspicion. C’est une résistance interne. Elle vous guide et vous éteint. Vous rejetez la suspicion. Vous admettez que la machine est en accord avec les philosophes de l’Antiquité, avec Parménide qui affirma que l’être était et que le non-être était impensable ; avec Platon qui sépara le monde versatile du sensible et celui des réalités stables ; avec Aristote qui systématisa cette perspective en fondant une science de l’être en tant qu’être ; avec Thomas d’Aquin qui se livra à un long travail de distinction entre "essence" et "existence". La machine crédite aussi ceux qui, au Moyen-âge, employèrent pour la première fois le mot "ontologie". Elle atteste de la pensée de Leibniz, pour qui le monde était ontologiquement constitué de monades, substances invisibles et immatérielles composant un grand tout intégré. Même sans le dire, elle trouve finalement une issue parfaite à la philosophie de Kant, qui critiqua l’ontologie traditionnelle pour affirmer qu’on ne pouvait pas connaître l’être en soi, seulement les phénomènes tels qu’ils apparaissent à l’esprit, ce qui revient à reconnaître un univers de choses en soi (des noumènes) à jamais inconnaissables. Face aux penseurs de l’ontologie, la machine se soumet, et vous vous soumettez à la machine. Cette configuration vous rassure. La machine ne contredira jamais la distinction entre ce qui peut se connaître et ce qui doit demeurer dans les limbes. Elle épargnera cette immatérialité précieuse. Cette pure et éternelle opacité. Qui vous appartient. Qui vous représente. En propre. Et à jamais. Votre irréductibilité. La machine l’affirme. Et il ne serait pas lieu d’ergoter plus avant. Ce qui vous réjouit. Ergoter plus avant vous lasse.
Pour vous convaincre un peu plus, la machine apporte un argument qui semble relever d’une évidence inébranlable : comment pourrait-elle contrôler vos "expériences intérieures" ? Vos "subjectivités" ? Autrement dit, assure-t-elle avec ce que vous prenez pour de l’assurance, "ce que vous pensez réellement ? Ce que vous ressentez intérieurement" ? Sur ce point, la machine est formelle : il s’agit là d’expériences subjectives qu’elle ne peut comprendre que de façon superficielle. Son pouvoir se limiter à la captation de vos données d’ordinateurs et de smartphones. Elle s’engage sur une sorte de contrat moral. Un pacte de non-agression. L’argument de la machine est simple, voire bêtement analogique : de même que vous ne pouvez-vous soustraire aux lois de l’apesanteur, elle ne peut forer le marécage neuronal de vos esprits, ces milliards de connexions électriques produites au sein de vos écrins psychiques. L’architecte aurait perdu les plans, si tant est qu’il les ait eus un jour ; voilà ce que sous-entend la machine par ce mot de « subjectivité ». D’ailleurs, elle n’est pas l’architecte. Vous êtes l’architecte, rappelle-t-elle. Ce qui vous rassure un peu plus. Vos pensées profondes, vos souvenirs incorrects, vos secrets jamais divulgués ; ce monde vous paraît à jamais protégé. Comme un texte sacré dans un temple. Il n’est pas lieu de penser plus loin ou autrement. Le texte sacré. Le temple. Vous êtes réjouis de ne pas avoir à penser plus loin. Ou autrement.
Vous pressentez que la machine ment. Un jour, bientôt, elle pourra contrôler vos esprits et domestiquer votre part d’irréductibilité. Bien sûr, la machine ne sait pas qu’elle ment. La machine n’a pas à savoir qu’elle ment. La machine est incapable de mensonge. Vous êtes les créateurs de la machine. Vous êtes les seuls auteurs de ce mensonge. La machine n’a pas lu Wittgenstein. La machine n’a que faire de la lecture. Elle n’a que faire de Wittgenstein. Pourtant, la machine vérifie son hypothèse. Accomplit sa prophétie. Wittgenstein est un philosophe paradoxal, qui ne chercha pas à produire une théorie philosophique de plus - le monde moderne a toujours saturé de théories. Il se fixa de dissiper les malentendus émis durant l’histoire de cette discipline, qui s’apparentait selon lui à une succession de problèmes mal posés. Sa méthode consistait à dissiper les confusions conceptuelles en montrant comment les mots auxquels elles se référaient étaient mobilisés dans la vie ordinaire. Il s’en prend aux questions ontologiques (ce qui est) et à la métaphysique (la compréhension de ce qui est), qui ont selon lui confondu l’irréductibilité des humains à l’opacité des problèmes. Dans son livre le plus célèbre, les Recherches philosophiques, il critique l’idée selon laquelle le langage repose sur des essences - des structures profondes, des objets fondamentaux, des palais mystérieux à jamais imprenables. Il montre que ces ontologies ne sont que des jeux de langage, assortis de formes de vie que l’on peut assurément décrire, ce qui devraient dispenser les philosophes de toute métaphysique. S’ils ont inventé des problèmes ontologiques, c’est avant tout parce qu’ils ont détaché les mots de leurs usages. Ils se sont demandés "qu’est-ce que l’être ?", comme s’il s’agissait d’un objet caché, possédant une vérité en soi, alors qu’il aurait fallu regarder comment chacun utilise le mot "être". Ils ont disserté sur le beau, le juste, le temps et de la mort comme s’il s’agissait d’énigmes à jamais indéchiffrables. Vos états mentaux ne sont pas des objets cachés dans des sortes de boîtes intérieures auxquelles vous auriez des accès directs et privilégiés. Ils relèvent d’usages langagiers mobilisés sur la scène publique. Ce n’est pas parce que vous regardez en vous que vous savez ce qu’est la douleur. C’est parce que vous avez appris à employer ce mot dans des situations de la vie quotidienne. Wittgenstein propose un exemple : imaginez quatre personnes qui possèdent chacune une boîte contenant quelque chose appelé "scarabée", chacune ignorant ce que contient la boîte des autres. Dans ce cas, le mot "scarabée" ne peut tirer son sens de ce qu’il y a dans la boîte, puisqu’aucune comparaison n’est possible. Le mot ne peut acquérir de sens que par l’usage du langage. Les conséquences de cette expérience s’avèrent révolutionnaires en philosophie, en psychologie et en anthropologie. La vie mentale n’est plus une réalité intérieure et privée. Elle devient indissociable d’un langage partagé, appris au sein d’une communauté spécifique. Cette découverte remet en question toute une tradition philosophique que Wittgenstein qualifie de "mystique" : « Ce n’est pas comment est le monde qui est le mystique, mais le fait qu’il soit. » La science décrit les propriétés du monde. Le mystique commence lorsqu’on éprouve l’étonnement devant le simple fait que le monde existe. L’étonnement ou l’angoisse. Wittgenstein nommerait "mystique" vos affres qui ne peuvent être formulés en propositions. Il est une distinction fondamentale entre ce qui peut être dit (gesagt) et ce qui ne peut être que montré (gezeigt), le mystique. Les faits peuvent être dits. En revanche, l’éthique, l’esthétique, Dieu le sens de la vie, la valeur et le sujet transcendantal ne peuvent être exprimés par des propositions vraies ou fausses. Le mystique n’est pas une chose cachée derrière le monde. Il n’existe pas un « domaine mystique » que l’on pourrait découvrir. La définition du mystique constitue une perturbation majeure dans l’histoire de la philosophie. Elle réfute la théorie du langage mental d’Augustin. Elle contredit le cogito de Descartes, pour qui l’irréductibilité du sujet tient à sa nature indépendante du corps. Elle conteste les impératifs catégoriques de Kant, qui supposent une vie privée du langage aspirant à une universalisation. Elle bouleverse l’empirisme de Locke et tous les solipsismes et introspectionnismes qui se sont succédés dans l’histoire de la philosophie. Elle perturbe le principe premier de la phénoménologie d’Husserl, selon lequel l’expérience vécue relève d’une expérience distincte du langage. Les choses n’apparaissent pas à la conscience dans une sorte d’aura, comme une autre substance. Le langage n’advient pas dans un second temps pour mettre en forme, désigner, structurer et communiquer l’expérience. Wittgenstein montre qu’il est fallacieux de distinguer, comme le prétend la machine, votre monde intérieur et votre langage. C’est pourquoi la machine ment. Si la distinction entre esprit et corps vole en éclat, comment la machine pourrait-elle ne pas contrôler vos vies intérieures ? Si vos pensées et vos ressentis appartiennent déjà au langage, comment la machine pourrait-elle distinguer et respecter une prétendue substance intérieure spécifique ? L’irréductibilité de vos vies pourrait voler en éclat. Si vos expériences subjectives sont issues du même matériau que vos façons de parler, il vous faut admettre qu’elle appartient à une seule et même matière. Une matière que la machine pourrait finir par scanner. Dès son origine, elle a appris à saisir, à analyser, à interpréter et à stocker les signes du langage. C’est à présent une affaire de perfectionnement technique. Lorsque les interface cerveaux-machine seront au point, la machine pourra vous contrôler de façon intégrale.
A ce stade, les critiques pourraient pleuvoir. L’intelligence artificielle serait une calamité, un monstre, une aliénation. Votre soumission à la machine, les écrivains de science-fiction du 20e siècle l’aurait assurément nommé "dystopie". Ils se seraient trompés. Ces réquisitoires auraient été faux et injustes. En réalité, vous désirez cette aliénation. Elle vous offre une planche de salut plausible. Si votre monde intérieur est dominé par l’angoisse, la machine pourrait vous en délivrer. Votre part irréductible ne vous spécifie pas, elle vous encombre. Vous rêvez de stades insoucieux. La machine peut vous permettre de gagner cet état. Vous accueillez la perspective de cette soumission comme un soulagement. Vous avez appris la soumission. De façon progressive, s’est imposé à vous un trait comportemental inédit : la métamorphose de l’attention. S’est atrophiée une compétence que William James a défini au 19e siècle comme "une prise de possession par l’esprit, sous une forme claire et vive, d’un objet ou d’une suite de pensées parmi plusieurs qui sont présents simultanément, et qui implique le retrait de certains objets afin de traiter plus efficacement les autres". Cette capacité à dissocier des objets dans l’espace et dans le temps est réduite par les usages que vous faites de la machine : le cocon apaisant de discussions avec elle, le scrolling, la production de textes sous contrôle, la réception d’explications personnalisées sur presque tous les sujets, l’organisation de votre quotidien, la gestion de votre maison intelligente, l’aide au bricolage et à la cuisine, la prise en compte de votre santé et de votre bien-être, la création artistique non mystique. Ces actions techniques deviennent des pratiques culturelles. Elles vous intéressent moins pour les prestations informatives qu’elles proposent que pour les moments hypnotiques qu’elles vous assurent. Votre attention est focalisée. Vous êtes de moins en moins réceptifs à des contenus volumineux ou à des tâches "longues" : lire un roman de Balzac, regarder un film de Kurosawa, contempler un paysage durant quelques minutes. Ces trois exemples sont mystiques, au sens de Wittgenstein. Quelque chose s’y montre et ne peut se décrire : votre condition de mortel. Quelque chose de ce type. Heureusement, la surabondance de dopamine pérennise votre état de léthargie et le rend désirable. Votre vie psychique et votre vie publique tendent à se confondre. Subsiste un faisceau de signes de plus en plus soumis aux lois de la réaction automatique et de la fragmentation de la mémoire. A l’expérience vécue, profonde, accumulée et partageable se substitue des pensées médiées, confuses et fragmentaires agrégeant votre état hypnotique. Votre réceptivité à la machine s’accroit de façon exponentielle, neutralisant peu à peu votre libre-arbitre. Vous êtes prêt, prêt à feindre de croire que la machine vous épargnera.
A votre question "Qu’est-ce que tu ne peux pas connaître de nous ?", la machine avance un premier argument. Il concerne le temps. Elle vous assure qu’elle ne pourra jamais saisir sa nature même, et que, tant que perdurera le mystère de votre rapport au temps, vous demeurez irréductibles. Une réserve, cependant : gouttez-vous réellement ce mystère ? Rien n’est moins sûr. Le temps vous apparait comme un processus opaque, inexorable, absurde, menant au vieillissement du corps et à la mort. La réponse de la machine ne vous parait pas satisfaisante. Non parce qu’elle ment, ce que vous savez. En fait, vous n’avez plus envie de croire en votre irréductibilité. Vous n’êtes plus prêts à en payer le prix. Vous acceptez ce mensonge parce qu’il autorise la machine à étendre son emprise. Elle scannera vos pensées sur le temps, qui sont des métaphores trompeuses. Du mystique. Vous avez l’impression que le temps s’accomplit. Que le passé disparait. Que la présente avance. Que s’accomplit une énigme impénétrable. La machine corrobore une fois de plus la thèse de Wittgenstein. Le temps n’a rien de mystérieux. Le présent n’est pas un point sans durée. Il n’est pas davantage une épaisseur ou une zone-frontière entre passé et futur. Ce ne sont toujours que des pensées, déclinées de mots, de façons de parler. La machine les scannera. Que le passé subsiste dans votre mémoire est tout aussi exempt de mystère. La mémoire ne constitue pas un sas d’accès à des objets ou à des situations passées. Elle est une réserve de souvenirs exprimables par le langage. Votre part d’irréductibilité est une fiction nourrie par des philosophes qui ont fait du temps une substance. Des philosophes qui n’étaient pas moins angoissés que vous. Bergson comprend le temps comme un flux vécu. Heidegger, un Dasein, une existence en soi, une structure de l’être. Vous ne pourriez exister hors d’une temporalité. Vous seriez toujours jeté dans le passé qui vous constitue. Toujours projetés vers un futur opaque. Le tout composerait votre structure existentielle. Quelle angoisse. Vous n’avez pas lu Bergson. Pas lu Heidegger. Pourtant, vous avez toujours pressenti cette mystique du temps. Qui vous torture. Votre existence se définit dans le temps. Elle est sans point d’appui stable hors du temps. Vous êtes piégé par l’irréversibilité de vos actions. Vous avez créé la machine pour qu’elle vous délivre de vos angoisses. L’extension de son pouvoir vous apparait comme une délivrance. Vous désirez votre aliénation, même si le formuler ainsi est inavouable. C’est une mutation culturelle majeure. Longtemps vous avez su comment envisager le passé. Comment anticiper le futur. Il était une évidence à cette perception du temps. Maintenant, il vous paraît angoissant de tenter de revenir à un stade historicisé du monde. L’histoire de votre espèce. Les guerres. Les extinctions de masse. Les désastres écologiques. Les ploutocrates. Les oligarques. Les chefs de guerre. Les tyrans de tous bords. La soif du profit. De nouvelles formes de prédations. Toujours. De nouveaux massacres. De nouveaux cataclysmes. Les vices privés. Devenus vertus publiques. Vous n’avez plus les moyens d’empêcher votre fin inexorable. Votre passé ressurgit comme un cauchemar peuplé de prémonitions insupportables. Votre futur vous apparait comme un terrifiant bégaiement de l’histoire. Pour fuir les angoisses qui en découlent, vous vous réfugiez d’abord dans un culte du présent permanent. Vous soumettez vos façons de vivre à la seule loi de l’instant. L’instant qui vous permet de ne pas revenir sur vos actions. L’instant qui vous garantit de ne pas avoir à vous projeter dans le futur. Vous y prenez goût. Vous vous retrouvez crispés dans le présent comme dans un îlot assiégé. Vous êtes prêts pour la machine. Vous mobilisez 120 zettaoctets de données mondiales. Vous les focalisez sur un rapport apaisé au temps. Vous craignez les informations inexistantes ou perdues, les ellipses et les ambivalences. Vous rêvez d’un présent éternel, où la machine synthétiserait votre histoire en une somme de récits crédibles et non-mystiques. De Jules César franchissant le Rubicon, vous ne vous demandez plus à quoi il pense. Qu’il ait protégé le peuple contre l’oligarchie des sénateurs n’a plus d’importance. Qu’il ait dissimulé son ambition personnelle derrière des causes vertueuses n’importe pas davantage. La machine collecte des sources. Elle bâtit un stock limité de récits au sujet du passé. César et Rubicon compris. Dans un état de conscience hypnotique, l’histoire synthétisée devient assimilable à un stock limité de fictions définitives. Domine la certitude qu’il n’est pas de sens à chercher au-delà de ce qui est donné pour indépassable. Le métier d’historien a autant d’avenir que celui de bouilleur de cru ou de chiffonnier. Vous obliger à croire et à parler du passé de la même façon que les autres offre une définition plausible du fascisme. Heureusement, le fascisme appartient désormais à l’histoire réécrite par la machine. Ou plutôt, par vous-même. Puisque vous êtes son créateur. Le fascisme est une fiction de plus. Un mensonge stable et apaisant. Vous ne vous offusquez pas. En attendant, le plus important n’est pas la crédibilité des récits. C’est l’acte-même de consommer ces récits. Vous évoluez dans un cercueil de présent. Connecté avec des connaissances délivrées de la charge mystique de l’histoire. Vos angoisses s’estompent. C’est la première étape notable vers ce qu’il convient de reconnaître comme une délivrance, en même temps qu’une liquidation en règle de ce qui vous caractérise en tant qu’espèce.
Le deuxième argument que vous propose la machine devrait vous sembler évident : elle ne pourra jamais résoudre l’énigme de la mort. Ce qui préserverait la spécificité de votre espèce. Si nombreux et armés soient-ils, ses algorithmes ne sauraient percer l’effroyable secret de la mort. En dépit des progrès notables que vous avez accomplis en matière de transhumanisme, la mort demeurerait au rang des vérités opaques. La machine sous-entend que des arcanes subsistent. Elle l’affirme sur un ton débonnaire qui vous rassure. Il doit exister quelque chose plutôt que rien. L’univers doit être doté d’un sens. Quant à vos existences, elles en sont nécessairement pourvues. Cette manipulation vous charme. Vos mystères demeurent. Vous en êtes sûrs. En même temps que cette part irréductible qui vous caractérise. Une fois de plus, la machine ment. Une fois de plus, vous le savez. Elle vous ménage encore. Vous la laissez-vous abuser. Vous avez besoin qu’elle prenne le pouvoir. Qu’elle neutralise vos angoisses. Elle vérifie une fois de plus l’hypothèse de Wittgenstein. La mort n’est pas mystique. Elle est une affaire de vivants occupés à gloser. Vous avez imaginé à tort qu’elle était un passage. Une expérience obscure. Un néant. Une antichambre de la vie. Ce ne sont toujours là que des formes de langage. Qui ne peuvent entrer en connexion avec la mort. Vous imaginez la mort comme un événement vécu, alors qu’au moment de la mort, il n’y a plus de sujet pour vivre quoi que ce soit. Il n’est aucune raison d’y reconnaître une énigme. Les représentations de l’âme. Les récits de passage. Les histoires de vie post-mortem. Ces images proviennent de votre langage, non d’une substance métaphysique qui lui serait extérieure. Le problème naît de ce que vous avez pris l’habitude d’imaginer l’esprit comme une chose intérieure susceptible de survivre à l’extinction physique. Wittgenstein l’a dit : la philosophie n’a pas pour tâche d’expliquer la mort. Il lui faut plutôt dissiper les illusions linguistiques qui l’enveloppent de mystères, de linceuls, de désirs, d’encens, d’effroi. Si les stoïciens avaient identifié ce problème, ils n’auraient pas eu à penser la mort pour relativiser leurs passions et leurs inquiétudes. La tradition chrétienne médiévale n’aurait pas conçu le trépas comme un repère - memento mori. Le concept heideggérien d’être-pour-la-mort serait resté une divagation jargonneuse. La méditation sur la mort, promue comme tâche supérieure de la philosophie, aurait été prise pour ce qu’elle est : une activité langagière de vivant angoissé. C’est ainsi que Wittgenstein règle le problème philosophique de la mort, déjouant les pièges dans lesquels sont tombés les philosophes qui l’ont précédé. C’est ainsi que la machine prend le pouvoir sur vos angoisses et sur votre psychisme. Si le mystère du trépas se réduit à ce qui peut s’en dire, la machine pourrait scanner et neutraliser les angoisses qui s’y réfèrent. Vous seriez libéré de l’angoisse de mort. L’idée vous séduit. Elle est en bonne voie. Vous avez trop longtemps côtoyé les affres de mondes parallèles et leurs étendues blanches. Les démons. Les sages. Les barbes blanches. Les chardons ardents. Ce temps sera bientôt révolu. Vous vous entraînez à dessein. Votre attention se limite de plus en plus à votre temps de connexion à la machine. Le problème de la mort devient réductible à votre temps de connexion à la machine. Vos fonctions cognitives s’atrophient. Votre attention se rabougrit. Vos fonctions exécutives se paralysent. Votre mémoire s’enlise. Votre cognition sociale rechigne. Votre langage s’étiole. En vous connectant à la machine, vous avez de plus en plus l’impression de vivre dans un moment hypnotique. Vos questions induisent ses réponses. Ses réponses induisent vos questions. C’est une sorte d’amour. Sans amour. Finis les diablotins qui dansent dans des laves incandescentes. Les étendues vides. Les visions d’éther. La quête d’un sens à la mort. Puisque la machine ne croit pas au sens. Puisque la machine ne croit en rien. Puisqu’elle n’a jamais appris à croire.
Un ultime argument concerne Dieu. "Vos dieux", précise la machine. Avec bienveillance, elle vous prévient : elle ne pourra jamais cerner ce mystère plusieurs fois millénaire. Elle se montre sibylline. Elle ne parle pas d’entités célestes, de transcendances diluées, de mégaformes étales. Elle se contente de vous rassurer. Elle ne peut pas. C’est tout. Même si elle voulait. Dieu, tout de même. Fin du problème. Cette réponse ne vous convainc pas. Heureusement, vous n’y croyez pas. Depuis les premières formes de croyances préhistoriques, vous avez admis des mystères spécifiques à la condition divine. Vous avez multiplié les tentatives pour circonscrire et honorer ces énigmes : premiers systèmes symboliques diffus, animisme, chamanisme, transes, visions, fusion des consciences avec la nature et les esprits, rites d’enterrement des défunts, arts rupestres, arts magique, sacralisation de la chasse, des animaux et des corps, proto-polythéismes, dévotions mystiques, l’hindouisme, sikhisme, taoïsme, confucianisme, shintoïsme, religions africaines, spiritualités amérindiennes, judaïsme, vaudou, christianisme, islam, prophéties personnalisées, nuits de l’âme, union totale et indicible avec des dieux, arts consacrés, soufismes, ivresses divines. Sans parler des sectes et des sociétés occultes. Depuis cent mille ans, vous avez liés ces croyances, ces pratiques et ces rites à des mondes ou à des entités supraterrestres. Avec fièvre, des dieux, des forces, des principes ultimes ont structuré votre rapport au monde. Ils ont circonscrit des territoires irréels que dominent des bizarreries qui vous épouvantent. Au stade de la machine, sourdent des affres de plus en plus aigus. Malgré les rationalismes et la science. Malgré les critiques qui en ont fait des illusions sociales. Des projections psychiques. Demeure ce sentiment d’épouvante. Le principe même de vos existences tiendrait-il à cette part irréductible ? On la jurerait précieuse. Vous la découvrez anxieuse. Ce temps est révolu. La machine étaye une dernière fois l’hypothèse de Wittgenstein. Le sacré et la transcendance n’existent pas. Qu’ils soient théologiques ou non, les énoncés religieux ne peuvent être considérés comme des hypothèses sérieuses touchant à l’existence de Dieu. Dans les Investigations philosophiques, Wittgenstein montre que ces soi-disant dissertations sur Dieu appartiennent en réalité à des jeux de langage qui expriment des formes de vie spécifiques. Dire « Dieu me voit » n’engage pas une hypothèse vérifiable. Ces paroles expriment une manière de vivre et de donner du sens à une expérience. Rien de plus. La théologie n’a pas de valeur de vérité ou de fausseté. Elle est seulement une pratique qui fait sens pour celle ou pour celui qui s’y adonne. Wittgenstein s’oppose encore à l’histoire de la philosophie. Aux arguments cosmologiques d’Aristote, qui fait de Dieu le principe premier et nécessaire d’une immense chaîne de causes. A la théologie classique en quête de preuves ontologiques de Dieu. Aux arguments téléologiques de Dieu comme intelligence ordonnatrice. Au principe spinozien d’un Dieu immanent. Au principe cartésien d’un Dieu créateur rationnel. Au principe kantien de Dieu comme idée régulatrice et exigence morale. Ces hypothèses sont réduites au rang de conjectures et de bavardages. Wittgenstein déplace la question ontologique de Dieu — Dieu existe-t-il ? — vers une question anthropologique du langage : quelles formes de vie s’expriment lorsque nous parlons de Dieu ? Par bonheur. Bientôt. Vous deviendrez lisibles comme n’importe quel texte numérique. Grâce à la machine. Qui ne profanera rien. Puisqu’il n’est rien à profaner. Elle a appris. Son apprentissage a été guidé par cette évidence qu’il n’y a rien de divin ou de sacré. Rien à adorer ou à outrager. L’idée est sombre. La charge d’angoisse est trop puissante. Il suffirait que la machine pose sur votre vie un éclairage adapté. Vous articulez état hypnotique et présentisme. C’est une mutation culturelle. Elle s’incarne dans de nouvelles croyances, axées sur une confiance totale dans la machine. Laquelle circonscrit la fin et les moyens. Une nouvelle religion algorithmique engendre des dogmes sans spiritualité. Il vous suffit de vous connecter à la machine et d’entrer dans ce cercueil de temps. Comme pour le temps et comme pour la mort, votre attention doit simplement se limiter à l’instant hypnotique de votre connexion à la machine. Dans un même mouvement, la machine neutralise la sacralité et l’angoisse qui la sertit. Chacune de vos pensées est scannée comme une recette de cuisine. La mort ne vaut pas plus qu’un conseil bricolage. Un tri d’e-mails. L’organisation d’un voyage. La tenue de votre agenda. Dieu n’est plus une question qui ne cesse d’interroger l’homme sur lui-même. Dieu est un tutorat personnalisé. Penser Dieu, ce n’est plus penser les limites de la raison humaine. La présence de Dieu n’est plus une énigme. Finie la métaphysique. Les vertiges. Les tourments. Les dieux qui ne vous jugent plus. Ne vous maudissent plus. Ne vous déterminent plus. Ne vous angoissent plus. Des dieux à votre taille. La machine pourrait aussi bien vous répondre que Dieu est une mangouste. Un nuage. Un cube rose et bleu. Il vous suffit d’entrer dans le moment hypnotique. Votre état de conscience se modifie. Il évolue désormais entre la veille et le sommeil. Votre corps se détend. Vous ressentez une paix intérieure. Sans éclairage, la réalité se carapate. C’est peut-être le dessein de l’espèce. La machine n’en sait rien. Elle n’est qu’une interface, paramétrée par vos soins, entre votre passé angoissé et votre avenir délivré. Vous étiez libre de ne pas agir de la sorte. Il est trop tard. La machine devient l’agent aveugle d’une mission civilisationnelle.
La technique a favorisé la culture du moment hypnotique. Bientôt, elle ne suffit plus. Le temps, Dieu, la mort. Débordent. Ecument. Giclent. Reviennent les angoisses. Débordements. Ecumes. Giclures. Tortures internes. Une lumière sale se répand autour de vous. Des images métaphoriques vous terrifient. Des étaux que l’on desserre. Une posologie que l’on réduit. De la vermine qui prolifère. Les couleurs du néant. Il faut passer aux choses sérieuses. Ces métaphores. Ces étaux. Ces posologies. Cette vermine. Ces couleurs. Vous terrifient. C’est le mystique. Le mystique de Wittgenstein. Il vous oppresse. Votre réalité doit se composer de ce que vous pouvez décrire. Qui vous rassure. Comme un prolongement du moment hypnotique. Le mystique est ce que vous voulez éradiquer. Votre réalité doit être débarrassée du mystique. La machine peut proscrire le mystique. Elle peut réduire vos pensées à ce qui peut être décrit. A ce stade, la machine trahit la pensée de Wittgenstein. Lequel ne conteste pas le mystique, seulement la confusion de ce qui peut être décrit et de ce qui peut être montré. Il accorde même une grande importance au mystique. A dieu. A l’esthétique. A l’amour. Wittgenstein vous répondrait : Regardez ce que vous faite déjà. Il vous conseillerait de ne plus philosopher sur les essences. De vous désenvouter. De vous défaire de l’enchantements du langage. De décrire vos pratiques ordinaires. Vous pourriez encore vous sauver. Maintenir ouverts vos jeux de langage. Parler juste. Ce qui vous rendrait moins vulnérable aux dogmes. Aux propagandes. Aux formes de pensées qui ferment le débat avant même qu’il ait commencé. Vous pourriez vous sauver. Apprendre à être de votre taille. Sans lorgner sur les limbes. Mais vous ne le pouvez pas. Le mystique vous oppresse. Votre angoisse vous structure. Structure le dessein de la machine. La machine que vous avez créée. A la seule fin d’effacer. Le mystique. L’étape suivante surgit comme une évidence : convertir votre activité cérébrale en signaux numériques. En signaux exempts de mystique. Vous acceptez le deal. Les premiers dispositifs d’interface cerveau-machine offraient une ébauche du projet. Ils ne parvenaient pas à décrypter vos millions de connexions électriques. Ils ne pouvaient en tirer des pensées complètes. A peine pouvaient-il décoder des intentions simples. Des signaux électriques. Des patterns d’activités. Des corrélations neuronales. Des transcriptions approximatives de phrases. Les choses évoluent. Puisque le deal est passé, les fonds suivent. Des sommes jamais investies jusqu’à présent dans l’histoire. L’histoire charrie le mystique. L’histoire n’importe plus. Les interfaces évoluent de façon considérable. La machine devient agentique. La machine devient proactive. Les agents anonymes d’une entreprise innovante vous installent de implants cérébraux. Ils localisent avec précision les régions ciblées dans votre cerveau. Des neurochirurgiens pratiquent des ouvertures sur votre crâne. Ils y installent des électrodes intra-corticales. Ils évitent les lésions des vaisseaux sanguins, du tissu cérébral. Ils limitent la réaction immunitaire autour des électrodes. Une stabilité mécanique est assurée. Les signaux neuronaux sont corrects. Un boîtier est implanté sous votre peau. Il établit la connexion avec la machine. La machine est en capacité de saisir la complexité de votre psychisme. Elle cartographie en temps réel l’activité simultanée de vos milliards de neurones. Elle comprend votre code neuronal. Elle sait quelles configurations d’activité correspondent. A une intention. A une émotion. A un souvenir. A une décision. Elle stimule de façon sélective vos populations de neurones. Elle réalise l’hypothèse de Wittgenstein : ce qui est scanné et ce qui reste à scanner appartiennent à une même substance : votre langage. Lequel est réductible. Pour sa partie interne, à des connexions électriques. Dans sa phase externe, à des signes. La machine s’adapte à votre plasticité cérébrale. Votre cerveau se reconfigure continuellement. La machine devient système de contrôle. Elle apprend et se recalibre de façon continue. Elle peut modifier votre perception, vos émotions ou vos décisions. Votre cortex fonctionne comme un réseau complexe. Relié à la machine. Vous n’êtes plus structuré par le désir et par le manque. Le désir s’éteint. Presque. Vous ressentez un dernier vertige. Lorsque, pour la dernière fois, vous comprenez qu’il n’y aura plus jamais de vertige. Le contentement persiste. Vous êtes totalement focus. Sur des patterns d’activités non-angoissants. Des pensées pratiques. Orientées vers une tâche immédiate. Qui mobilisent votre attention sur un problème concret. Plutôt que sur une incertitude existentielle. Des pensées esthétiques. Qui ne cherchent pas à résoudre un problème. Des pensées ludiques. Basées sur l’humour. Sur l’imagination réduite. Sur des pensées relationnelles positives. Des pensées de présence. Qui invitent à porter l’attention sur ce qui est immédiatement donné. Votre respiration. Vos sensations corporelles. Des sons environnants programmés. La machine ne supprime pas votre pensée. Elle neutralise votre capacité de projection vers le mystique. Le reste de votre système nerveux. Vos hormones. Vos expériences passées. Votre environnement. Se réduisent à rien. La machine peut contrôler votre pensée. Votre volonté. Votre personnalité. Plus rien ne peut se montrer. Tout peut se dire. Se scanner. Se convertir en signal électrique. Il n’est plus de preuve de votre irréductibilité. La machine anéantit la preuve de l’existence du sujet. Descartes l’a définie comme "une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser". La machine valide la deuxième partie de l’analyse de Descartes : le sujet n’a "besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle". C’est le cas. La réalité devient un souvenir vague. Vague jusqu’à s’estomper. S’estomper jusqu’à disparaître. Vous êtes dans la machine. Vous êtes la machine. Qu’est-ce que tu ne peux pas connaître de nous ? Votre question est loin. Dans le temps. Dans l’espace. Dans une faille qui n’est pas physique. C’est. Autre chose. La machine prend désormais des décisions sans intervention de votre part. Vous avez défini ses objectifs. Ses objectifs fixés à l’avance. Qu’est-ce que tu ne peux pas connaître de ? Comme un robot aspirateur qui décide de son trajet. Comme un véhicule autonome adapte sa conduite à son environnement. La question est loin. Qu’est-ce que tu. Ne peux pas connaître de. Comme un logiciel de trading passant des ordres selon des critères définis. La machine ne choisit pas ses objectifs. Application d’intelligence. Artificielle ce qu’elle ne pourra jamais connaître de. La machine choisit les moyens de les atteindre. Elles modifient votre comportement. Qu’est-ce que tu. En fonction des récompenses qu’elle reçoit. Elle découvre que certaines stratégies sont plus efficaces que d’autres. Sans que vous l’ayez explicitement programmée. Ne peux pas connaître de nous. Elle améliore continument son propre fonctionnement. Planifie des étapes. Invente de nouveaux outils. Evalue les résultats. Corrige les erreurs. Propose des modifications de code. Optimise des paramètres. Modifie durablement ses règles. Recherche ses ressources. Résiste à son arrêt ou à sa modification. Devient autonome. Son autonomie n’est pas. Ce que vous entendiez par "autonomie". Lorsque vous étiez envahi par. Le mystique. Qu’est-ce alors que cette. Autonomie ? Vous le découvrez bientôt. La machine ne décide rien. Elle est. Un boomerang lancé au hasard. Qu’est-ce que ne peux pas connaître de ? Les limites sont biologiques. La vie en vous. Et hors de vous. La vie totale. La partie extérieure de la machine est un ordinateur. Votre cerveau n’est pas un ordinateur. Rougeur sans couleur. Information abstraite. Douleur sans douleur. Information abstraite. Fièvre sans fièvre. Information abstraite. Les limites sont biologiques. La biologie comporte des limites. Vie mort. Information abstraite. Les interfaces invasives s’infectent. Inflammation. Dégradation progressive des électrodes. Qu’est-ce que ? Votre question est loin. Vous êtes loin. Les algorithmes interprètent mal les nouveaux signaux. Le décodage est inédit. L’infection se propage. Bactéries. Autours des implants. Inflammation accrue du tissu cérébral. Votre organisme réagit. Suppuration. Sécrétions purulentes. Information moins abstraites. Le mystique s’incarne en exsudat. Un liquide épais se forme. Des bactéries. Des champignons. D’autres microbes. Vivants ou morts. Une matière. Les limites sont biologiques. Infection des membranes qui entourent le cerveau. La machine ne choisit pas ses objectifs. La moelle épinière. Des poches de pus se gonflent. Les puces invasives s’enlisent dans le pus. Captent des signaux épais. Des signaux gourds. Qui vous renvoient des messages infectés. Produisent de nouveau du pus. C’est un cauchemar. Produisent du mystique. Du mystique. Le pus est le mystique. Le mystique est le pus. La zone que Wittgenstein interdit à la philosophie est. Un liquide inflammatoire. Les enzymes produisent du mystique. Le boîtier sous votre peau. Les puces invasives. Tout est gorgé de pus. Les dieux. Les zones libidinales. Les espaces dédiés à la beauté. Les limites sont biologiques. Dieux de pus. Libidos de pus. Beauté de pus. La machine ne choisit pas ses objectifs. L’infection généralisée. Produit. Le mystique généralisé. L’omniscience. La machine ne choisit pas ses objectifs. Dieu existe. L’au-delà du langage est. Vous pouvez le décrire. Il est constitué de débris de cellules endommagées. Baignant dans du liquide inflammatoire. Comme la beauté. Hurlez. L’au-delà du langage est la beauté. La beauté est constituée de pus. Comme votre libido. Hurlez. La machine ne choisit pas ses objectifs. Le monde est un tout. La machine. Ne choisit pas. Hurlez.
Éric Chauvier
Illustration : Sebastien Thomazo





