« T’avais les oreilles de Gainsbourg »… ainsi finit et commence l’étrange histoire d’un anarchiste va t’en guerre qui, à l’aube des événements de mai, adopte une guenon chimpanzé, “Pépée”, qui habitera avec lui six ans dans son vaste et solitaire château de Pechrigal (dit « Perdrigal ») dans le Lot. Cet anarchiste, c’est bien sur Léo Ferré, qui en dédie une chanson (“Pépée”, l’Été 68, 1969), pour ce singe qu’il “considérait comme sa fille” [1], et que sa femme de l’époque, Madeleine Ferré née Rabereau (ou un chasseur employé par elle, selon les versions [2]) aurait achevé d’un coup de carabine et sans sommation. Deuil qu’il a porté longtemps et durement et au sujet duquel les responsabilités ne sont pas entièrement départagées ; Leo lui-même serait pour quelque chose dans l’abandon de cette étrange ménagerie de la dernière chance et dans leur triste fin.
Nul intérêt à ressasser ici une histoire déjà tant racontée, autant par Ferré lui-même [3], que par la fille de son ex-compagne, Annie Butor, qui décrit longuement les faits dans un livre, “Comment voulez-vous que j’oublie…” (Phébus, 2013). Ici il s’agira plutôt, comme à mon habitude, de partir d’un symptôme, d’un tout petit symptôme même sur la surface du papier. Dans l’analyse du livre de Butor faite par le Nouvel Obs (“Ferré, Jamais sans son singe”, 09/05/2013), donc, un passage de l’ouvrage est cité : “Elle n’avait pas appris un quelconque langage des signes. Il ne s’agissait pas de réflexe de Pavlov, elle n’était pas conditionnée. Quand elle voulait communiquer, c’est tout simplement parce qu’elle avait envie de dire quelque chose ou de poser une question (...) [4]”.
Oh que c’est intéressant ! Et de ce paradoxe s’ouvrira tout un problème ; ce problème, c’est le mien, presque soixante ans plus tard, que je tape furieusement sur mon clavier pour faire la responsio à mes adversaires comme quand, à Brest ou à Saint Jean de Luz, je m’efforce de trainer mon barda électronique dans un océan boueux à la rencontre de quelque étrange dauphin anomal. Ce problème, c’est celui du langage animal ; il faudrait plutôt dire du langage chez les autres espèces, ou de la linguistique non-humaine, ou mieux encore de l’utilisation de langage par des non-humains, parce que tout cela est bien sûr distribué sur une courbe, inégal, bimodal, incertain, que “du ver de terre au chimpanzé” la question n’est pas distribuée de la même manière, que dès que l’on parle de cétacé ou d’éléphants ça part ailleurs, en territoire Lacanien, mais que les perroquets et les corvidés ne sont pas si loin, par exemple… Et surtout que la question est politique : c’est celle de la captivité, de la domination, des autonomies et des forces. Nous le verrons.
Revenons à la situation T. J’aime Ferré, même après ses âneries sur les ovaires, même malgré milles défauts et milles tyrannies, et peut être même malgré certaines allégations par Butor [5], parce que c’est un être profondément meurtri et profondément deleuzien dont les paroles et la composition touchent à mon âme d’une façon que peu d’autres arrivent à faire. Mais… Son chimpanzé dit t-il “est libre” : elle ferait ce qu’elle veut, c’est à dire que, sur sa propriété, elle escaladerait les toits et les arbres, faisant fi de toute règle et de tout commandement, et dans les faits éduqués sans entraves : “Sa liberté était totale, aucune contrainte” selon Butor. Anarchisme selon le modèle un peu classico-con de l’anarchisme, donc, que sa belle fille lui reproche : un anarchisme sans hiérarchie mais sans l’ordre non plus - en apparence, du moins. Mais surtout pour lui, la liberté c’est aussi synonyme de : être en dehors du langage, sortir du langage. Nous verrons, ce problème est crucial. Très crucial.
À la même époque, un certain nombre de travaux pionniers sur la question de faire parler la bête, menées par des hyperchercheurs américains faisant la jonction entre un certain rapport au “contrôle des esprits” des années 50 et la contreculture de la décennie suivante se tissent. Il y avait bien sûr John Lilly, qui avait déjà publié trois ouvrages sur la question de ses opérations à Saint Thomas ; Nous l’aborderons in another episode dans toute sa complexité et son ambivalence. Mais il y aussi toute une série d’expériences faites sur des grands singes : on pense souvent spontanément à Herbert qui était le modèle de la question de la linguistique simienne à travers son travail avec Nim dès 1973, mais il existait déjà tout un tas de cas antérieurs et de protoformes : les époux Kellogg avec Gua, les Hayes avec Viki, les Gardners avec Washoe et même quelques autres balbutiements lors des décennies précédentes, allant aussi loin que l’étrange travail de l’explorateur anomal Richard Lynch Garner ; mais n’allons pas trop vite en besogne. Les Ferré, clairement, s’en inspirent, se posant dans une continuité avec ces travaux, dont sans doute ils ont entrevu autant les failles méthodologiques que, plus crucialement, la question du pouvoir et de l’éducation comme imposition.
Alors que fait le couple ? Là, on tombe sur d’apparentes contradictions dans le récit de Butor. Nous l’avons vu, elle semble suggérer qu’aucune langue ne lui a été enseignée (ou du moins que cela s’est révélé impossible : la tournure de la phrase est ambiguë), ce qui pourrait faire sens dans la vision qu’à Léo de l’éducation : si le langage est perçu comme une contrainte, on s’attendrait aussi à ce que rien ne soit fait en ce sens. Mais elle indique l’inverse dans nombre d’entretiens comme dans sa biographie : les Ferré auraient bien tenté d’enseigner à Pépée à parler, autant à l’oral que par langage des signes ; et pas qu’un peu.
« Mes parents pensaient réussir là où tout le monde avait échoué : faire parler un chimpanzé.
On leur avait dit que cette possibilité dépendait de la position du larynx, ou d’autres particularités anatomiques, qu’il existait une impossibilité morphologique, que leur langue occupait trop de place dans leur palais, etc. Ils ne voulaient rien entendre, chacun de ses cris, ou onomatopées, était disséqué, expliqué. Eux allaient la faire parler, non pas comme dans les laboratoires, avec un apprentissage ou en recherchant d’autres formes de langage que le langage parlé. Selon eux, nul besoin d’éducation. Là où tous ces « savants » et autres ignorants propriétaires de chimpanzés avaient échoué, eux réussiraient, prouveraient au monde entier qu’ils avaient raison. » (p. 103) [6]
Nous faisons dès lors face à plusieurs étrangetés supplémentaires. D’abord il y a contradiction sur deux plans : d’une part, Butor affirme bien ailleurs qu’il y a bien eu tentative de lui enseigner le langage des signes (dans l’interview d’Olivier Bellamy), alors qu’elle affirme ici au contraire qu’ils auraient rejeté cette possibilité pour se concentrer purement sur une prononciation vocale des mots par le singe, et ce malgré de nombreuses preuves que cela n’allait pas marcher. De l’autre, elle indique que les Ferré avaient pour volonté de ne pas enseigner au singe le langage selon des méthodologies de laboratoire. Ferré voulait t-il dire par là qu’il voulait faire l’économie de toute méthodologie contraignante et béhavioriste, de ce qui fait la différence entre l’apprentissage en labo et l’apprentissage en société ? [7] Ou voulait-t-il aussi par ce geste rejeter toute éducation contraignante, pensant par exemple que le singe pourrait apprendre simplement par imprégnation de son milieu social et imitation spontanée (ce que pourtant le cas Gua réfute) ? Belleret suggère une influence par Ferré de l’éducation alternative en vogue dans les années 60. Mais surtout c’est oublier qu’il y a dans toute éducation une part de contrainte, même indirecte, une emprise d’une façon ou d’une autre par des règles (sociales ou linguistiques), ce que ne savait que trop Butor qui, si elle a été élevée “sans règles” par les Ferré, n’en était pas moins sous la totale emprise de leur carcan social et de leur dynamique, comme de l’autorité charismatique du maître des lieux.
La mention d’un langage des signes est d’autant plus curieuse que, chronologiquement parlant, cela semble assez improbable. Les Ferré en effet ne pouvaient raisonnablement connaître les expérimentations faites par ASL (American Sign Language) avec des grand singes, puisque la première connue n’est rendue publique qu’en 1969 [8], un an après la mort de Pépée. Par contre, ils étaient sans doute au courant de celles tentant de faire parler vocalement un chimpanzé : celles des Kellogg avec Gua (1930-32), puis celles des Hayes avec Viki dans l’après-guerre [9] ; probablement celles dont Ferré fait référence en parlant selon Butor de tentatives précédentes échouées, puisque c’est ainsi qu’elles ont été globalement perçues à l’époque (Gua n’ayant pipé mot et Viki s’étant limité à quatre). C’est aussi ces expérimentations qui font cogiter Pierre Boulle dans La Planète de singes, et qui lui font se demander pourquoi le singe ne semble pas parler [10], et c’est donc sans doute à partir de ce matériau là que, dès 1961 et l’arrivée de Pépée dans leur vie, les deux brodent leurs ambitions. Peut-être en croyant que l’obstacle au langage dans les tentatives précédentes avait été leur nature d’éducation contraignante et non “libre”, au mépris de certaines données physiologiques pointant vers une limite inhérente de l’appareil vocal simien en ce sens.
Mais cet apparent chaos dans la démarche telle que décrite dans le livre est -elle la traduction d’une méprise de la part de Butor, ou plutôt ; et cela je le soutiens, au contraire d’une profonde confusion dans la démarche même des Ferré, dont Annie rend compte comme elle peut ? Ce que nous constatons, c’est qu’ils sautent d’une strate à l’autre, génèrent des disjonctions dans leur ligne, expérimentent puis abandonnent, pérorent pour ne pas faire ; bref entretiennent deux chansons, une publique qui affirme, une privée et tacite qui brode en silence une réalité bien différente. Nous le verrons, le mélange des genres, les revirements soudains, les oxymores ne sont pas l’exception mais la norme de ces projets, où désir de contrôle et chaos factuel ne sont pas des ennemis mais d’intimes alliés. Plus encore : toute cette entreprise n’était pas un élément auxiliaire ou périphérique de la fameuse “fuite à deux” des Ferré : c’était selon Butor le moteur même de toute cette dynamique, ce qu’elle décrit, pareillement à d’autres commentateurs et biographes tel que Robert Belleret, comme une forme de folie à deux. Nous le verrons, la démarche est plus subtile et intéressante qu’une simple perte de contrôle, car c’est bien au contraire d’une immense entreprise de maintien de l’ordre à tout prix dont il est ici question.
Le problème du langage non-humain a donc encore une fois été posé, comme il l’a été dans tout le courant des années lors du courant des années 50 et 60. Posé certes bien plus radicalement chez Lilly, puisqu’il génère l’idée d’un égal cognitif, une espèce pensante parlant déjà et dont toute la question est celle du contact individuel comme culturel, d’un rapport d’égalité de fait, quand bien même il le rate. Les grands singes, que l’on sait déjà plus limités cognitivement mais dont la question du “jusqu’à où… ?” se pose tout de même, sont surtout de fait utilisé comme modèles du fait humain : comment ça a évolué, le langage, comment ça se développe, où ça s’arrête. Un seul mot d’ordre : explorer la limite, vérifier jusqu’à où sa flue, même malgré les limitations méthodologiques multiples qu’ils se sont imposés d’eux-mêmes ; nous le verrons dans les articles suivant qui traiteront de ces différents projets et de leur profonde ambivalence entre réussite et échec savamment entretenu, émancipation et pouvoir.
Mais non. Ferré, qui aurait pu expérimenter quelque chose, et pas qu’un peu ; il avait là un sujet idéal pour tenter une expérimentation de cet ordre, puisque jeune et intégré dans un monde ouvert et interactif où la question de la demande et de la relation était centrale, semble sinon n’avoir rien obtenu de concret, possiblement rien fait sérieusement en ce sens, ni avec elle, ni avec ses quatre autres chimpanzés captifs (Zaza, vieille et violente et donc enfermée dans une cage, et trois autres bébé chimpanzés recueillis), ni avec d’autres éléments de son immense ménagerie (les FluentPet n’existaient pas bien sûr, mais qui sait avec les moyens de bord…). Il aurait pu devenir le premier scientifique-artiste de la question animale, l’un des premiers à initier un autonomisme non-humain de fait. Mais non. Missing an opportunity to miss an opportunity, comme tant d’autres. Car tout le champ de la linguistique animale est un champ meurtri des opportunités ratées, par autant d’acteurs qui avaient le temps, les moyens technologiques, matériels, financiers, même pourrait-on dire les moyens conceptuels de le faire, mais qui ne se sont jamais donnés la possibilité même de le tenter ou qui ont tout fait pour saboter leur démarche propre. Autant d’opportunités d’introduire le langage dans la relation ; même timidement, même par l’entremise de simples demandes ou de directives de la part des “animalisés” en tout genre, et pourtant… Le néant.
Le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir !
Il n’y a plus rien [11]
Monnaie de singe, marché des trolls
« Un chimpanzé pense. Le jour où il nous le fait savoir on le lynche ou on le montre, ce qui revient intellectuellement au même : le "spectacle" a lieu sur la scène, sur la toile du peintre, dans le ventre de Beethoven, sur les épaules de Michel-Ange. »
Léo Ferré, Introduction à la folie, in Les chants de la fureur (p. 762).
Avant d’aborder les “grands”, ce que nous ferons par l’entremise des suites, abordons d’abord les “petits”, c’est à dire les millions de propriétaire de fait d’animaux, “domestiques” ou de “NAC” (nouveaux animaux de compagnie, “exotic pets” en anglais) comme cela était le cas de Ferré. Ouvrez vos réseaux sociaux et c’est la vue d’un immense cirque-tombeau, cent milles propriétaires faisant la montre de leurs singes, rats, chiens, perroquets, opossums, tegus, capybaras, toucans, binturongs, loris, caracals, marmottes, cochons nains, parfois même des chimpanzés et des éléphants ; coincés entre quelques millions de chiens et de chats dont l’obésité relative fait les délices d’une culture meme plus intéressée par son propre bien être que par la réalité vécue d’autant d’animots “de confort”. C’est que le secret de la marchandise, qui bien entendu est aussi l’un des grands tabous du mouvement animaliste, c’est que tout cela est de la propriété. Pas des “enfants à poils et à plumes”, pas vos “furbabies” dont vous serez les simili-géniteurs, mais de la marchandise, pris dans un rapport-marchandise, imbu d’une valeur par l’entremise du rapport social humain, perçus comme tel par un marché et une société pénétrée par le marché, jusqu’à dans la langue. “Si la marchandise pouvait parler”... disait Marx. Mais quand elle le peut…
Et puis il y a bien sûr le passage aux institutions, aux propriétaires d’établissements ; autant de zoos et de sanctuaires captifs, d’aquariums et de delphinariums, de cirques et de mahouts qui font leurs choux gras des GAFA et de la popularité de ce contenu tant recherché, et ce toujours avec ce même soin impérial à l’évitement du langage. “Animals are cute” commentait, posé comme allant de soi, un article généraliste sur la question de l’intelligence animale sur lequel j’ai eu le malheur de tomber lors de mon travail de recherche. Même le tigre du bengale ou la baudroie abyssale. Même le “dauphin” que ces mêmes médias généralistes n’hésitent pas à aussi qualifier de violeur et de tueur en série. Le “cute” c’est cette notion, ce mot-crachat qui a tué l’animalisé, l’a enfermé dans le pire mausolée que l’homme aurait pu lui bâtir. Pas simplement par son évident paternalisme, pas seulement par l’hypocrisie qu’elle porte en elle ; celle d’une société qui quand elle voit un misérable ours brun sanctuarisé met l’emphase sur son “cuteness” et les “treats” et enrichissements qu’on daigne bien lui balancer, pour ensuite hurler de terreur lorsque l’un de ces prédateurs ose s’échapper de sa contention ou se promener dans leurs banlieues pavillonnaires [12]. C’est que le “cuteness” a été le moment historique où, lorsqu’on a eu de cesse de massacrer et détruire, diaboliser et oblitérer, l’animal est devenu cette chose vulnérable à protéger de nos propres tendances destructrices, qui, bien sûr, sont à comprendre ontologiquement et pas comme elle devrait être, c’est à dire comme construction historique et relative. Le moment où cet “animals are cute” a été posé comme descriptif et donc mot d’ordre, non seulement toute possibilité de l’autre comme sujet social, linguistique et politique a été balayé, mais ce qui leur restait de leur puissance, même en tant que non-parlêtres, mais en tant que “vilde chaya” de griffes et de crocs, comme sujet d’un rapport d’alliance avec le sujet humain, leur a été retiré. Quel rapport d’alliance est possible avec du “cute”, avec Moo Deng ou Punch ? Rien.
Fluer où ?
Les dispositifs à bouton (ici, “Bunny” (1)), commencent à se populariser, mais leur nature limite leur application comme leur généralisation.
On me dira bien sûr, que du langage, il y en a. J’en ai parlé tout à l’heure, ce sont ces dispositifs à boutons, surtout représentés par la marque “FluentPet”, permettant des individus particuliers de les presser pour émettre de un mot, généralement dans le but de leur permettre d’émettre des demandes (“out” “food”...), des indications sur des états internes ou de douleur (“tummy” + “hurt”, “ouch”...) y compris sur des émotions internes (“mad”) ou des sentiments (“love” “hate”..) ou même de poser des questions (“why”...). Là, plusieurs choses doivent être abordées. D’abord, oui, c’est vrai, il y en a, mais pas d’une façon particulièrement exponentielle, généralisée, ou en voie de systématisation ; en tout cas pas à la vitesse attendue. Ça reste timide, contenu, discret même, réservé à une étrange élite propriétaire instagrammable - parce que ça reste des dispositifs cher et ambitieux nécessitant une certaine discipline d’imposition, un temps et un effort pour se traduire en effectivité et en réel, que le dispositif a des limites inhérentes [13] et que ça ne dépasse généralement pas quelques demandes basiques ; il y a des choses intéressantes ou impressionnantes dans le tas [14], bien sûr, mais pour aller où ? Une chose est qu’un chien, un chat puisse dans un cadre résolument domestique et familialiste puisse sortir, dire qu’il a mal au ventre, peut-être même poser une question, clarifier des concepts ou négocier entre autres constats tout à fait extraordinaires. Une autre, c’est reconsidérer : leur propriété, les atteintes faite à leurs corps, leur euthanasie, leur reproduction de masse ou à l’inverse leur stérilisation, leur sélection artificielle et hypertypée pour des concours, leur marchandage, leur destruction pour éviter la surpopulation ou l’extinction de certaines espèces, bref tous ces éléments métaindividuels et biopolitiques qui, au delà de la question de la souffrance, restent de grands impensés de l’animalisme et de ce qui se pense comme son avant garde intellectuelle ; en fait les mêmes problèmes qu’avec la question des enfants, celle de la marchandisation en plus (et encore !). Et si on peut laisser le chat sortir par la petite porte, un lion, on le fait sortir aussi ? Que se passe-t-il ensuite, où est ce que tout cela flue, va fluer, peut fluer ?
Et surtout il y a toute cette politique d’évitement du reste. Car oui visiblement un chien, un chat peut dire certaines choses [15]. Mais les perroquets, en tout cas certaines grandes espèces très communes dans le pet industry, cela fait très longtemps que l’on sait que leur potentialités linguistico-cognitives vont bien au-delà de celles de beaucoup de mammifères supérieurs, possiblement même des grands singes si on en croit Pepperberg [16]. Ils sont capables d’une imitation plus-que-parfaite du speech humain, ce qui efface beaucoup des ambiguïtés des dispositifs “non-verbaux” tel que l’ASL, et surtout sont dotés de tout un appareillage cognitif qui clairement leur permet de maîtriser des concepts et des problèmes d’une façon peu commune. Bref, une autre affaire se dessine, au moins sur la question de la demande et sur les types de relations et de rapports qui peuvent se nouer entre eux et nous, quand bien même ils restent a priori limités comparés à ce que nous montrent les cétacés et les éléphants, là encore une autre affaire sur plus d’un plan.
Mais dans ce domaine, rien ; ou bien peu. A la place, nous avons par exemple un cacatoès utilisateur de tablette tactile (“Ellie”), très populaire sur Instagram. Et puis il y a ce gris du Gabon déjà bien connu via des vidéos youtube où il semble donner les bonnes réponses à des injonctions liées à la reconnaissance d’objets et de leurs caractéristiques (“Apollo”) [17]. Mais au-delà ? A ma connaissance dans tous les cas, le néant, mais néant surtout occupé par une trombe de propriétaires qui vont de “rescuers” drapés dans des oripeaux de dignité, à des véritables marchands de psittacidés dont la reproduction en masse et la vente à attend de nouveaux “feather parents” restent le fond de commerce. Et c’est bien entendu pareil pour les établissements captifs qui en détiennent, pareillement pour les grand singes possédés par quelques propriétaires individuels (le très controversé et instagrammé Kody Antle, fils du lui plus que controversé Doc Antle, constituant sans doute le meilleur exemplaire d’une réplique du “cas Pépée” [18]), voire même, d’une façon particulièrement scandaleuse, des éléphants (notamment une cruche en Floride issue de l’industrie du cirque qui pose fièrement avec “son” éléphant d’Asie, sans doute sans montrer les ankusha et les chaînes hors cadre) : le langage est soigneusement évité, avec quelques très maigres exceptions [19]. Et, nous le verrons, c’est la grande directive des établissements captifs, peut-être même surtout des prétendus “sanctuaires [20]”. Le silence, que le silence s’impose, comme quand les neuroleptiques pondus par Saint-Laborit ont silencé tous les manicomios... “La parole est d’argent, le silence est d’or”, mais l’or je l’emmerde, et ce qu’il achète encore plus. En somme, oui, ça commence, mais… Et ce “mais”, c’est la persistance d’une myriade de politiques d’évitement, des plus petites au plus grandes, du propriétaire individuel qui n’essaye même pas de voir si son gris du Gabon peut apprendre l’utilisation du oui ou du non, du veux et du pas, du sortir et du rentrer, au plus grands établissements qui ont visiblement les moyens de leur fournir des citrouilles fourrées pour halloween mais ne peuvent même pas enseigner à leur grand singes captifs un ersatz d’ASL. Là encore, nous le verrons, et dans le moindre détail de l’infâme tas de tripes dont nous devons mener la vivisection.
Bête de scène
Le cas Apollo (“Apollo and frens”) est symptomatique d’un problème plus large dans l’appréhension du langage par d’autres espèces.
Tu ne dis jamais rien, tu ne dis jamais rien
Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes
Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien
Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête [21]
C’est que ce problème flue vers un bien plus grand, clé de voûte de ma trop longue aventure de recherche et sans doute l’un des grands axes centraux de toute cette question : la monstration et la mise en scène, le langage pris comme cirque. Dans le mouvement “anticap”, l’une des rares figures que l’on peut considérer comme ayant posé une certaine fondation intellectuelle du problème tout en générant certaines idées novatrices a été le journaliste britannique William M. Johnson (1954-2016). Dans son The Rose Tinted Menagerie (Iridescent Publishing, 1990), il articule son analyse de la captivité animale sur une généalogie remontant au cirque romain, pour essentiellement dire une chose : les formes de captivité actuelle se résument à une question de la monstration de l’animal, dans le cadre d’une mise en scène, dont P. T Barnum a constitué en quelque sorte le consolidant moderne. Johnson en vérité a ses complexités. Il y a eu, d’abord, une certaine simplification de son analyse par le monde activiste (il ne réduit pas simplement le delphinarium au cirque) [22], comme de sa part des fautes d’analyses [23]. Il reste ensuite inscrit dans une programmatique militante classique qui n’a pas su élaborer une critique du phénomène sanctuariste (chap. VI “The final curtain”) [24], encore moins poser la question linguistique, pourtant déjà bien pensée à l’époque.
Johnson, tout intelligent qu’il ait été, a essentiellement produit du muckracking ; en fait la norme du travail activiste le plus profond dans notre champ, du Dolphin project à la WSPA, soit essentiellement une opération de monstration du “mauvais envers” du cirque captif. En somme, montrer que, derrière le “beau tableau” présenté par un zoo, un cirque, un delphinarium, il y a le laid, le coulant, le mensonge. Mais dire cela, n’est ce pas rater le fond du problème : que l’attrait de l’établissement captif est la surface en tant que mensonge ? Le spectateur sait très bien que ce sont des âneries, mais comme au cinéma ou au théâtre, c’est l’objectif, justement, de se “faire entourlouper”, de se faire avoir le temps d’une séance ou d’une visite, au sein d’un “hyperlieu” hétérotopique prenant les autours d’un “wilderness” fantasmé, ou récapitulant de la liberté sans liberté, de la relation sans relation [25]. Et puis c’est aussi faire de l’envers du cirque un autre cirque, le “cirque en négatif” du sang et des larmes, un nouveau fond de commerce activiste fondé sur la monstration des coulisses devenus eux-mêmes spectacle. Au lieu justement d’interroger cette “forme mise-en-scène” ; elle existe, bien sûr ; elle se construit sur une immense et indéniable violence : dressage, capture, destruction. Mais pour quel objectif, pour répondre à quel régime des signes, quelle économie du désir, à quel moment sociohistorique, à quel problème, à quel manque ?
Mais surtout c’est bien entendu ici le problème du langage comme monstration qui nous occupe. Parce que c’est bien là le fond de l’affaire : quand les tentatives de premier contact ou d’enseignement linguistique deviennent des monstrations d’aptitudes au langage, ou en eux-mêmes des spectacles. C’est le défaut évident, ici, du cas Apollo, popularisé sur internet par une vidéo faisant montre de “feats” cognitifs lié à la reconnaissance de la nature d’objets (donc “montrer” qu’il est capable de produire certains des éléments moléculaires constitutifs du langage comme pratique, et ce à travers un ordre de langage : je te dis “what is that” tu me répond la bonne chose en bon élève). Ce n’est pas, qu’est ce qu’il a à dire, ce n’est pas, qu’elle est son effectivité en tant qu’utilisateur de langage pour prendre place et pouvoir au sein d’un espace social donné, ce n’est pas non plus jusqu’a où ça s’étend, c’est : oh la belle bleue. Deux éléphants captifs de zoos (Batyr et Kosik) sont arrivés à l’imitation de mots humains par leur trompe : immédiatement on a tué ces états de fait linguistiques en faisant de cela des spectacles, des faits intéressants pris en dehors de l’effectivité des mots eux-mêmes (alors qu’ils étaient tout sauf ambigus : Kosik dit entre autre “oui” (네, “ne”) et “non” (아니요, “aniyo”) en coréen, et Batyr de son vivant ressortait entre autre choses “donne moi” (en russe Дай (“daï”), ainsi que plusieurs injures). Même problème pour le béluga NoC (“get out”) ou même, sans doute à un moindre degré mais tout de même, le phoque Hoover, dont les imitations ont très tôt été tournées en opération de dressage et pas en un instrument de claim-making (alors que lui même répétait les directives de son soigneur). Sans parler bien entendu des multiples opérations sur les grands singes et les cétacés (de Koko à Kanzi, de JANUS à Kassewitz ou Herman) : toutes à divers degrés ont plus “fait montre” de la langue comme exécution. On pourrait multiplier les exemples : l’orque Wikie, aujourd’hui prise dans un contentieux sur son destin en France, en est l’un deux.
C’est cependant aussi la grande tension première, du moins, des premières opérations de Lilly. Laisser parler, ou faire parler ? Je m’épancherai dans une suite à ce sujet, mais il est absolument crucial de comprendre que dès les débuts, le langage a été compris de travers. Ou plutôt, la question du langage comme émancipation ou fait de pouvoir a été comprise en filigrane d’une volonté de “dégager” du langage, comme on fait parler les morts. Une scène dans La Planète des singes de Boule, qui n’a jamais été adapté dans les adaptations filmiques, exemplarise cette mentalité de l’époque : dans un laboratoire, les scientifiques simiens arrivent, par l’entremise d’impulsions neuroélectriques dans le cerveau d’humains captifs, à “faire parler” leurs ancêtres alors sapients par une forme de “réminiscence cellulaire” à la Dune ; ils arrivent donc à faire parler les humains du passé par les humains du futur, dépourvus de langage, pour qu’ils puissent témoigner de la prise de pouvoir de Soror par les singes. C’est peu ou prou ce qui se dégageait déjà à la même époque aux Etats-Unis et chez ses alliés, selon des modalités que nous détaillerons dans une suite mais que l’on peut lier aux opérations illégales MK-Ultra : une compréhension du langage comme moyen d’emprise sur l’esprit, ou comme moyen de “faire dire” une vérité, plus que de faire jouer le langage comme contrepouvoir.
Dans la première adaptation de La Planète des singes (1968), justement, Zira, en rencontrant un Charlton Heston captif et blessé, incapable de parler dû à une plaie à la gorge, cherche à “le faire parler” devant Zaïus, à démontrer ses capacités : “Bright Eyes, show him ! Go ahead ! Do your trick !“. Avant cela, on observe ses vaines tentatives pour faire de même avec d’autres humains captifs, à les “dresser au langage” en leur parlant de façon paternaliste et mielleuse : “Do we want something ? Come on speak ! Come ooon… Do you want some sugar old timer, hm ?”. Donc on constate ici quatre choses. Le “faire parler” par le dressage, le mot d’ordre (“come on, speak !”), l’utilisation du conditionnement opérant (ici le renforcement positif par le sucre, que par ailleurs le sujet humain jette aussitôt et comiquement à son voisin d’infortune, qui s’empresse de le saisir), et le fait qu’avant même qu’elle parle, les humains s’adressent ici par le claim. C’est peut être même cela, l’aspect le plus important. Ce n’est pas qu’elle essaye de “faire parler” des individus statiques et catatoniques, mais bien des humains qui sont déjà activement en train de demander ; ici par le geste, le bras tendu pour qu’on leur donne pitance. Curieusement, ici Zira voit bien comment effectivement le langage s’impose. Ce n’est pas que le langage est une simple opération béhavioriste, mais qu’il paraît évident que tout l’intérêt d’un “demandeur” actif est d’exécuter l’utilisation du mot imposé comme moyen d’obtention d’une demande, que c’est en quelque sorte la porte d’entrée dans un type de rapport social plus large, plus ouvert, en apparence du moins plus libre, le moyen d’une prise sur l’autre et ses agencements propres par la pénétration, même partielle, dans son propre agencement social.
Mais dans le même temps, le langage ne se réduit pas à la “contrainte étroite” de la boîte de Skinner ou du laboratoire, mais demande quelque chose comme une “étroitesse large” d’un socius proactif qui, tout vertical qu’il puisse être, comporte ses ouvertures, ses courants d’airs, ses fissures. Charlton Heston ne va cesser d’établir le contact avec Zira, non pas simplement par l’entremise d’une simple demande, mais quelque chose comme un “claim” diffus dans une multiplicité de signaux et d’intentionnalités, dont l’intention est claire : créer une dynamique, sortir dehors, ouvrir une brèche. Or c’est sans doute cela la clé du problème. Oui, le socius enferme, mais ; il y a aussi demande d’une sortie, et le langage demande, aussi étrangement qu’il soit, toujours tout de même une fuite ; sinon la fabrication d’un nouvel ordre qui ne saurait se confiner aux formes les plus dénudées de pouvoir. En fait, toute la question du rapport entre langage et pouvoir, c’est le rapport aux ambivalences, aux oscillations, aux éléments cachés qui composent les rapports de force. Peut être est-ce cela que Ferré n’a pas vu… Et que bien d’autres n’ont pas non plus pleinement entrevu, tel autant de Zira “pre-contact”.
Langage de cygnes
« Il y en a d’autres. Le journal en signale tous les jours de nouveaux. Certains savants considèrent cela comme un grand sujet scientifique. Ils ne voient donc pas où cela peut nous mener ? Il paraît que l’un de ces chimpanzés à proféré des injures grossières. Le premier usage qu’ils font de la parole, c’est pour protester quand on veut les faire obéir. »
Pierre Boulle, La Planète des singes, 1963.
Et puis il y a le vrai sens du langage, le langage comme arme. il y a aussi, malgré tout ce vide, des semblant d’espoir. Même dans des choses très fragmentaires, très bêtes, loin des ambitions d’un Lilly ou d’un Terrace, loin de mes propres chants, et pourtant… Par exemple, il y a ces cygnes en Angleterre, à Wells, une tradition remontant au milieu du XIXe siècle. Le cygne, c’est déjà un étrange animal liminal, niché ni dans la domesticité au sens pleinement lorenzien du terme - puisque pas particulièrement affecté par des changements comportementaux et physionomiques induit par la domestication comme processus de sélection artificielle ou d’érosion génétique, ni pleinement “animal sauvage” habitant un dit “espace sauvage”, parce que surtout élevé par la noblesse pour des grands parcs et espaces de détente, comme animal d’agrément mais dont l’indépendance est relativement respectée. En fait une créature liminale, dont le statut est incertain, dont même le rapport à la propriété ou à la prise paraît peu claire, comme beaucoup “d’oiseaux de parcs” (on pensera aux oies égyptiennes et aux cygnes noirs aux Buttes Chaumont, à la colonie de bernaches du Canada à Vincennes, etc.). Et ces cygnes ont accès à une cloche, qui leur permet de demander à manger. Une simple cloche qu’ils agitent en saisissant une corde de leur bec ; mais un agencement machinique de prise de l’humain qui reste étrangement rare dans notre réalité, et impressionnant au premier coup d’œil [26]. Tiens, ils prennent une initiative, ils œuvrent en puissance…
Bien sûr, nous ne sommes pas encore exactement dans le langage. On me dira que nous sommes encore dans le conditionnement opérant [27]. Et pourtant c’est là de la part du cygne un commandement, une imposition sur le corps humain, “je t’impose”... Voilà déjà le début de l’affaire. J’arrive et je t’impose un commandement, tu dois… Ça se masse, ça proteste, ça s’imprime dans nos corps, dans nos rétines et nos tympans, ça nous use et nous éprouve. Sur les vidéos, c’est d’autant plus impressionnant que le cygne agite frénétiquement la corde, tang, tang, tang, jusqu’à que le proprio se ramène… Même sans le signifiant, ou une forme très lâche de celle-ci, il y a déjà cette utilisation d’un outil comme indicateur et comme ordre.
Je prends pour dogme une pensée cardinale chez Deleuze et Guattari, une réflexion qui m’a traversé le cœur comme un javelot. Cette pensée, c’est celle-ci : le langage ce n’est pas de l’information, c’est un ordre. Et ils l’expliquent par ailleurs d’une façon très comique : est ce que la maîtresse informe les gamins de l’alphabet ? Non, elle leur ordonne de l’apprendre [28]. Le langage, c’est une immense opération de dressage. Nous apprenons des milliers de termes et leur utilisation correcte dans une ou plusieurs situations données ; l’objectif ici est d’imposer pour qu’une certaine bonne marche du socius ou d’une culture puisse continuer.
Et pourtant… Et pourtant ce dressage est bien sûr à double tranchant. Là où les ésotéristes en particulier rejettent entièrement la question linguistique (en s’échinant à dire qu’il faut aller par-delà le langage par la publication des centaines de pages de théorie à ce sujet, par un surplus de production de concepts, le tout en faisant le prosélytisme effréné de livre en article de ces mêmes thèses !), il est au possible à contrario de montrer comment cette acquisition du langage peut aussi permettre un empuissantement nouveau, ou plutôt donner la possibilité d’un immense renversement du pouvoir par les récepteurs et intégrateurs des “commandements de la langue”. Curieusement Deleuze et Guattari ne développent pas véritablement cette question outre mesure (ou du moins au-delà d’une exploration des “usages mineurs” de l’écriture, de la façon dont les mots peuvent être détournés, “bégayés”), et pourtant elle est capitale : l’élève qui reçoit un ordre peut répondre. C’est bien par ailleurs ce qu’on nous dit dès l’école primaire : ne me répond pas, tu ne dois pas répondre à la maîtresse (l’enfant restant cet infans dont il dérive étymologiquement : celui qui ne parle pas, non pas simplement qui ne peut parler, mais qui ne le dois pas). La maîtresse admoneste, sermonne, l’enfant doit se taire [29], et malheur au chenapan qui ose l’ouvrir… Ce n’est pas que le langage est à lui seul la chaîne. Il est évident que, pour que la classe ne devienne pas un cirque ou la commune, il faut imposer un cadre, et que ce cadre s’impose par autant d’armes auxiliaires bien réelles : l’architecture même du lieu de contention dans tout son panoptisme [30], les yeux qui dardent ceux de l’enfant comme des poinçons, la honte sur le visage des parents ou les rire moqueurs des pairs, la menace vague ou réelle d’un redoublement, d’une humiliation, bref d’un déclassement social ; car c’est tout le socius comme panoptique, comme grande Erewhon ou York Retreat planétaire, qui acte cette contention. Milles moyens d’emprise physique ou mentale pour qu’on n’en sorte pas, de cette camisole linguistique, ou plutôt que la camisole ne fuit pas ; quand on vous dit “je suis le maître”, moi aussi je peux dire que je suis le maître…
Cette question - explorée par exemple, quoique assez différemment, par un intellectuel comme George Steiner [31], c’est celle du langage comme ambivalence. Pas comme “bon” ou “mauvais”, pas comme “pur” ou “impur”, pas perçu comme la marque célébrée d’un suprémacisme humain total ou comme cette chose qui, parce qu’elle ne rend qu’imparfaitement le réel ; puisque la carte n’est jamais le territoire, devrait nécessairement être sublimé pour un rapport plus peau à peau avec l’univers tant chanté par les “new-ageux”. Mais bien au contraire comme cette arme qui, dès qu’elle est prise comme arme, peut aisément se retourner contre les maîtres qui les ont forgées pour augmenter la puissance des “linguistisés”, de ceux qui ont reçu les ordres, au sein d’un socius oppressant et sans merci. Avec le langage, le percé par la lance devient nécessairement aussi armé par cette même lance.
J’aime en revenir à l’œuvre de Boulle et à ses adaptations, et une scène particulière de La Planète des singes : les origines (2011) m’a beaucoup marqué. Le “parlêtre zéro” pourrait t’on dire, Caesar, chimpanzé intelligent communiquant par ASL, est condamné à un sanctuaire captif pour singes après avoir attaqué un voisin de son maître. Au sein de cet établissement, qui par ailleurs est de forme panoptique, Caesar et les autres résidents sont brutalisés par un “caretaker bully” joué par Tom Felton, qui maintient l’ordre, le silence aussi, à l’aide de deux armes de dissuasion bien connues des établissements accueillant des anthropoïdes : la picana et le canon à eau. Mais après que Caesar ait fait don de l’intellect aux autres singes par l’entremise d’un virus (“le langage est un virus, disait William S. Burrough [32]), face aux coups d’électrocutions du gardien, il se rebelle, saisit le bras de Felton, et répond à son mot d’ordre (le fameux get your paws off me you damn dirty apes” de Heston dans le film original, cette fois inversé), en hurlant ce simple mot : “non”.
Après ce “non”, s’impose le silence, la sidération autant de la part des singes que de la part du gardien (la même que l’on retrouve originellement lorsque Charlton Heston “répond” aux singes qui le capturent) [33], puis une répétition continue du non (n’oublions pas que pour Deleuze, le mot d’ordre est répétition par définition !) avant qu’il ne n’assomme avec sa picana. Ce mot d’ordre, ce non, déclenche bien sûr la rébellion chez les singes qui jubilent tous à sa suite (mot d’ordre donc autant envers le gardien qu’envers son peuple), avant qu’ils ne fuient San Francisco pour le Parc national de Redwood, dans une sorte de reenactation de la fuite d’Egypte par Moïse (au point où on peut lire la traversée du Golden Gate comme la traversée de la Mer Rouge, et ce d’autant plus que c’est César qui, par ses ordres, permet leur fuite organisée), non sans avoir généré un sacré grabuge blockbusterien au passage.
Ce “non”, ce besoin de la réponse et du claim comme élément premier et cardinal du langage, ce retournement de l’ordre contre les maîtres, est ce qui jette à la plus proche poubelle toutes les dénégations à ce sujet d’un Lestel ou d’un De Waal, comme de tant d’autres idéologues ; nous le verrons dans les suites. Ce “non”, cette reprise très concrète des mots comme armes par le “Big Other”, est précisément tout ce que je fais et cherche à établir avec les dauphins dit solitaires, mais aussi avec autant de captifs en France et ailleurs ; à commencer par les êtres dont l’utilisation native du langage fait peu de doute, et ceux dont on sait qu’une utilisation de celui-ci, même partiel et proximal, est possible. N’oublions pas que, si les mots sont, comme le disent Deleuze et Guattari, des pelles et des pioches et non des “outils” sur lesquels nous aurions un simple imperium pour résoudre des problèmes, il n’empêche qu’un ouvrier peut très bien demain asséner un coup de pioche dans la calebasse de son contremaître, pour finir par creuser et bâtir autant de Naissaar et de Kronstadt.
Ferré de lance
« Je trouve que la Révolte même n’est plus de mise. La Révolte, c’est une façon de rentrer dans la Cité. C’est une vertu tribale, une arme défensive. C’est une négation de complaisance. »
Léo Ferré, Technique de l’exil, in Les chants de la fureur (p. 650).
Alors quid de Ferré ? Quelle a été son erreur ? Nous pouvons naviguer au-delà de certains lieux communs (“l’animal dangereux dans lequel on projette de l’humanité et un amour réciproque”) et broder à partir du récit de Butor quelques conclusions intéressantes. D’abord, si la guenon était “libre”, elle ne l’était pas comme un sujet humain l’est. Pépée, comme tous les autres animaux de Pechrigal et - comme cela a été maintes fois souligné, le trio Ferré/Madeleine/Annie lui-même, n’étaient que les prisonniers d’une utopie en réalité bien dystopique, une que Ferré avait co-construit avec Madeleine comme fin de l’histoire, retraite glorieuse de son ascension et qu’il a finit, après quelques années, par détester et fuir (pp. 114-115). C’était même un environnement profondément oedipien et rance ; on le verra, c’est une constante des opérations linguistiques non-humaines, de Viki à Saint Thomas en passant par Koko et, comme on l’a vu, nombre d’expérimentations similaires avec des perroquets, c’est à dire une obsession pour les petits systèmes fermés, familialistes et impénétrables ; et qui n’est sans doute pas sans conséquence.
Ce qui entérine impérialement cette dynamique, c’est ce qu’il a cherché à construire sur l’île de Guesclin, avant de partir dans le Lot (mais aussi à Pechrigal [34]) : rien de moins qu’une immense cage pour se contenir lui, seul, avec Pépée, éternellement, et qu’il tenait à ce qu’on l’appelle non pas cage mais volière : “(...) ils avaient fait construire une immense cage que l’architecte des Bâtiments de France leur demanda de démolir. Léo écrivit alors une lettre très aimable à ce M. Collasnon, lui expliquant qu’il avait fait construire non pas une serre, mais une volière propre à s’y enfermer avec sa chimpanzé et que ce n’était pas une plaisanterie, sa chimpanzé était sa fille, précisant par la suite qu’il voulait la protéger contre les entreprises estivales lorsque la plage ressemblait à Juan-les-Pins. C’est lui qui s’enfermait avec elle dans cette cage. C’est lui qui était en cage. « Une cage si grande, écrira ma mère, qu’on aurait pu y mettre huit éléphants. »” (p. 89).
N’est-ce pas là ce qui enserre tout le paradoxe de cette entreprise ? Un anarchiste qui dit exalter la liberté, mais qui ne peut l’exprimer au contraire que par une immense entreprise de contention et de mise en ordre qui reste aussi in fine sa mise en captivité à lui, en tant que l’on veut se réduire à zéro, devenir corps sans organes ? Nous le verrons, c’est une constante ailleurs : Garner avec son singe Moses, Lilly à Saint Thomas, Patterson avec Koko ou Savage-Rumbaugh avec Kanzi comme tant d’autres, y compris avec des sujets humains souvent vulnérables (nous verrons ailleurs le cas Stubblefield avec D.J). L’autre n’est plus qu’un moyen, extension de soi qui se fond en soi, excroissance étouffée par l’amour d’un maître d’orchestre qui ne fait au fond que se chercher dans cet amour, qui n’est plus qu’une immense fuite en avant et au prix de tout, surtout de l’objet aimé ; sortir du socius à tout prix, tout décaper, ne retenir qu’un immense système d’ordre sous son contrôle propre [35] et que rien ne dépasse, éternellement. Dans ces territoires, le langage, qui était le prétexte premier, n’a plus sa place.
Un sujet humain grandit toujours dans un socius, en socius, c’est à dire quelque chose qui, dans toute sa rigidité et son dogmatisme, son caractère molaire et écrasant, a toujours des libertés en filigrane, des ouvertures de partout, un caractère infiniment productif et extensif ; toujours mouvant, donc, toujours prit dans un temps, une époque, jamais éternel Erewhon prisonnier de l’ambre [36]. Ferré voulait échapper à cela, mais ce n’est pas une utopie anarchiste qu’il a reproduite, mais la plus terrible des sainte familles [37]. Pépée ne sortait jamais du domaine [38] ; ce n’est pas comme s’il la traînait à Paris chez ses convives ou l’emmenait dans des environnements nouveaux : au contraire, c’était les amis qui devaient être reçus en son royaume, selon toute un rituel de déférence à Pépée et donc à Léo, au domaine des Ferré qui s’y étaient territorialisés et isolés, domaine résolument hors ville, hors société, hors tout. Et il y avait cette Zaza droguée et violente qui terrifiait Léo, presque l’enfant de son Omelas, le symbole même de la chose qui pourrit sous l’utopie - puisque l’exception à sa propre règle d’un anarchisme intransigeant, l’annonciateur du désastre à venir.
Car on sait que Léo était un tyran, quand bien même avec ses nuances, et que son seul charisme, son poids et son autorité de fait suffisait à imposer l’ordre, un ordre dont Annie à souffert [39]. Et on sait aussi qu’il s’agissait, comme pour Zelda et Fitzgerald, d’une “folie à deux”, d’une ligne de fuite duale entre Ferré suivant celle de Madeleine et vice-versa ; d’ailleurs, ce n’est pas Léo qui initie la ménagerie, mais Madeleine, qui ne peut avoir d’enfants. Le cyclone dyadique de Lilly, donc, mais ; fait que John comme Antonietta ignoraient, un cyclone ça bouge et ça finit toujours par s’épuiser, laissant dans son ”wake” une traînée de dégâts irréparables. Il n’y a pas de cyclone éternel, de petites machines perpétuelles défiant toute entropie et tout rapport au temps. Alors Léo, qui se rêvait en empereur d’un monde des égaux, n’est plus qu’un énième maître… “Les amants de la mer s’en vont en Bretagne ou à Tahiti, c’est vraiment con les amants. Il n’y a plus rien”. L’hétérotopie ultime que l’on s’impose est condamnée à être mort de toute vie et de tout mouvement.
Et le langage, on l’a vu, a besoin de s’imposer en vie comme en ordre : on peut même dire qu’au fond le langage dépasse toujours les petits systèmes, les petites machines désirantes qui cherchent à fixer et à enfermer l’individu, que ça force dans des horizons nouveaux. Étrangement, si on dit souvent que Pépée n’était pas disciplinée, laissée en pourrie gâtée, il est aussi vrai que tacitement elle avait été éduquée “aux bonne manières”, de table notamment, une constante dans beaucoup de cas de petits grand singes élevés comme des hommes (des gorilles John Daniel dans l’Angleterre Edwardienne et M’Toto aux US en passant par tous ces “chimpanzés de tea party” en zoo, sans parler bien sûr de Gua ou de Viki), que l’on peut observer dans des entretiens filmés, et que Ferré instrumentalise pour “faire montre” de son humanité (“voyez, elle raisonne comme nous, ce n’est pas une bête”) devant les équipes télévisées et ses convives qui s’amenuisent d’année en année ; Butor elle même détaille son caractère sournois, comment elle savait se montrer polie devant ses parents mais méchante et cruelle dès qu’ils avaient le dos tourné. Mais alors pour Léo, Pépée n’est que cela : le symbole d’une liberté animale et première à envier et à maintenir à tout prix ; et donc qui ne peut, au fond, être éduqué comme un humain. Un objet, donc, à montrer, à parader, peut-être éventuellement à “faire parler” ; mais là encore plus un objet de monstration, symbole de la réussite de son utopie comme Stakhanov entérinait Staline, qu’un individu véritablement prit dans un réel social.
Butor a tout un passage (pp. 56-57) où, une dizaine d’années plus tôt, Ferré fait venir une “petite fille prodige” qui avait fait jaser dans les années 50 : Minou Drouet [40], supposée surdouée de la littérature capable à huit ans de pondre d’improbables chef d’œuvres de poésie. Annie explique comment Ferré l’a utilisé pour “faire parler” Drouet, alors muette comme une carpe, afin de vérifier si elle était la petite génie qu’on a dite (ou si tout cela était effectivement le produit de sa mère, une illuminée ésotériste et contrôlante) [41]. Mais n’est-ce pas là la même opération que pour Pépée : utiliser la belle fille comme moyen de “faire parler” l’autre “fille prodige” (sinon prodigue !) miraculeuse, possible source d’une révolution future ? Ferré n’est-il pas devenu effectivement le Claude Drouet de Pépée, les cartes de Tarot en moins ? Le chimpanzé n’est plus qu’un prétexte, un moyen de maintenir l’utopie comme système d’ordre et la légitimer, en aucun cas la fin de cette utopie ou sa raison d’être comme on pourrait le croire aux premiers abords. L’intérêt, c’est le maintien du domaine et de son empire, que toute la petite machine abstraite tourne comme il faut. Mais le système s’est embrayé et a échappé aux Ferré... Life finds a way.
La belle fille de Léo souligne aussi quelque chose de crucial : “Un chimpanzé, c’est presque nous, l’innocence en plus », affirmait Léo. Comme il se trompait ! S’il existe une indéniable parenté, parents éloignés, cousins ou frères, l’innocence est à mes yeux loin de caractériser un chimpanzé” [42]. Là, je suis naturellement obligé d’en revenir à mon article sur les ânes de Gaza, soit sur ce concept de l’innocence de l’animal et son caractère sournois au sein de la question de l’émancipation non-humaine. Ferré veut que son singe soit traité comme un humain : mais il rate toute cette opération en affirmant cela. Il fallait au contraire reconnaître sa capacité à la faute pour faire d’elle un authentique sujet social, un “en socius”. Il fallait pouvoir lui dire non et le lui imposer pour qu’elle même puisse enfin dire ou signer non : l’intégrer dans le réel social humain, celui qu’il a justement cherché à fuir. Certes, Butor souligne aussi son dégoût pour cette volonté des Ferré de l’élever comme un petit d’homme au mépris de son animalité ou plutôt, de sa chimpanzeité évidente. Mais il me semble au contraire que loin de l’élever en humain (ce qu’affirme haut et fort Ferré : “nous ne dressons pas Pépée, nous l’élévons” [43]), c’est bien un dressage au sens tout à fait premier qu’ils lui ont imposé : on va lui “faire faire” l’humain, l’humain performatif devant les invités, mais elle va rester désespérément hors socius, hors négociation, en fait hors de ce champ social de la confrontation qui caractérise l’usage de la langue non comme performance mais bien comme effectivité, non pas comme parade mais comme guerre. Et quand on sait comment Ferré conchie l’éducation subie par l’enfant en son temps ; et pas à tort, surtout quand on connaît ce que lui-même a vécu de la main des curés, on comprend que l’élèver n’est pas son objectif [44].
Au fond, la guenon de “Perdrigal” n’a jamais été l’objet central de toute cette démarche, et c’est peut-être bien cela le drame : elle n’a été qu’un fétiche, objet libidinal d’un problème tiers qui restait dans tous les cas l’affaire humaine de deux individus pris dans une fuite commune. L’article de Télérama (“Léo Ferré et Madeleine Rabereau, du ménage amoureux à la ménagerie en folie”, 1/008/2024) insiste lourdement sur la “folie” de Madeleine [45], qu’elle relate elle-même dans ses carnets, détournant un amour de plus en plus transit pour son singe qui pourtant est de plus en plus tyrannique. Mais c’est oublier qu’au fond l’un et l’autre ont eu peu à faire de Pépée en elle-même, de son autonomie ou de son rapport au langage : l’affaire était bien plus celle des Ferré, leurs démons émotionnels et leur fuite commune, ou comment une utopie devient le blanc-seing d’une fuite, le moyen d’une fuite : sortir de l’angoisse, de la dépression, des tyrannies d’un monde dont il faut à tout prix réchapper. Et on le verra, si tant de promesses comparables opèrent en déni du langage malgré leur prétentions à faire du langage, c’est bien justement parce qu’ils tournent précisément pour rater : ils produisent leur déni par la nature même de leur déroulement, qui forcluent tout rapport social, toute ouverture, toute contradiction, toute traversé de l’éduqué par d’autres personnes que celles mises en place par l’utoprison qu’on leur propose.
Pépée, lorsque la balle de .22 long rifle a traversé et déchiré sa chair, n’a pas eu son mot à dire, n’a pu prononcer ou signer ni non ni pourquoi. Mais partout en France, dans des cages et des enclos, des bassins et des prétendus “sanctuaires”, autant de signifiants pourraient ressortir comme réponse. La forme prise par le signifiant importe peu ; langage articulé, sifflement stéréophoné ou ondes infrasoniques, yerkish, langage des signes, boutons pressés ou quoique ce soit d’autre, pour peine que ça signifie. Et une “petite fêlure” commencera, tendrement mais sûrement, à s’étendre sur l’impassible visage du monde…
« Des armes et des mots c’est pareil. » [46]
Julian Aranguren





