Le cul, le voile et la kippa ou l’avenir politique de la pornographie

Par Ivan Segré (chercheur associé au Laboratoire Autonome d’Anthropologie et d’Archéologie)

Ivan Segré - paru dans lundimatin#56, le 11 avril 2016

 C’est peut-être à la faveur d’une conscience ironique de cette coïncidence que le terme grec archos signifie aussi bien le commandant que l’anus : l’esprit de la langue, qui aime plaisanter, transforme en jeu de mots le théorème selon lequel l’origine doit être aussi ‘fondement’ et principe de gouvernement. »
Giorgio Agamben ; Qu’est-ce qu’un commandement ?

Une ministre du gouvernement s’est exprimée récemment sur RMC au sujet de grandes marques de mode ayant introduit le voile islamique dans leurs dernières créations [1]. Sa parole, ce jour-là, était franche, si bien que les médias l’ont relayée. Sur le site du Monde, par exemple, on lit :

Interrogée sur RMC à propos des maisons de mode commercialisant des accessoires, tels que voiles ou foulards, la ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes a comparé, mercredi 30 mars, les femmes choisissant de porter le voile aux « nègres américains qui étaient pour l’esclavage » : « Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. (…) Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique ». Laurence Rossignol a également estimé que les enseignes de mode vendant des vêtements « islamiques » (voiles ou foulards) étaient « irresponsables » et faisaient « d’un certain point de vue la promotion de l’enfermement du corps des femmes » [2].

Dans Le Monde daté du dimanche 3-lundi 4 avril, un long entretien est accordé à la philosophe Elisabeth Badinter. Interrogée sur les propos de Laurence Rossignol, elle explique : « La ministre a eu un mot malheureux en parlant de ‘nègres’, mais elle a parfaitement raison sur le fond. Je pense même que les femmes doivent appeler au boycottage de ces enseignes ». Puis sans transition, le journaliste l’interroge au sujet de Tarik Ramadan, qui a été plusieurs fois empêchés de prendre publiquement la parole : « Faut-il, comme le souhaitent certains élus, interdire les conférences de Tariq Ramadan ? ». Elle répond : « La liberté d’expression n’est pas négociable dès lors qu’elle n’appelle pas à la haine de l’autre. Mais les propos de ce prédicateur subtil exigent un décryptage comme le fit Caroline Fourest ».

Entre le discours de Houria Bouteldja et celui de Laurence Rossignol, Elisabeth Badiner ou Caroline Fourest, certains risquent de perdre pied. Proposons de ces convulsions une analyse matérialiste.

...

L’industrie de la mode identifie une demande et un pouvoir d’achat : il y a des femmes musulmanes qui portent le voile, ont de l’argent et aiment les beaux vêtements. Sont donc créés, par différentes marques, des vêtements susceptibles de plaire aux femmes se voilant. Et en effet, pour ce que j’ai pu en voir, ces créations sont stylées. Faisant régulièrement escale à Istanbul, je sais par ailleurs que bien des femmes musulmanes n’ont pas attendu l’industrie de la mode pour porter le voile avec un goût prononcé, souvent même une rare élégance. Que des grandes marques veuillent développer la mode islamique, est-ce un mal ? On peut craindre, certes, qu’elles exploitent un savoir-faire artisanal et se remplissent les poches au détriment des véritables créateurs, mais c’est un autre problème, celui du capital. La ministre, elle, n’a que faire du capital tant qu’il s’occupe d’exploiter la force de travail des pauvres, hommes ou femmes ; en revanche, introduire le voile islamique dans la mode, c’est se rendre complice d’un « projet de société » totalitaire, car le voile, nous assure-t-elle, c’est « l’enfermement du corps des femmes ».

Le journaliste de RMC, alors, objecte que beaucoup de femmes musulmanes portent le voile par conviction. La ministre répond : « Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l’esclavage ». Et la philosophe signe des deux mains : « La ministre a eu un mot malheureux en parlant de ‘nègres’, mais elle a parfaitement raison sur le fond ». Si le mot « nègre » est malheureux, la comparaison ne l’est pas : une femme qui recouvre sa chevelure et un homme dont le statut juridique est celui d’un bien meuble, c’est comparable. Voilà un argument qui rend pleinement justice au livre de Houria Bouteldja (Les Blancs, les Juifs et nous) : le féminisme « blanc » est une supercherie.

Mesdames Rossignol et Badinter, en effet, ne sont nullement blessées dans leur féminité lorsqu’elles voient le corps nu d’une femme exposé à des fins marchandes, que ce soit pour vendre un sous-vêtement, une voiture ou un film, mais l’élégance de femmes voilées, en revanche, cela appelle un boycottage féministe des marques de vêtement qui en sont responsables. Car ces femmes élégamment voilées, enroulées, dont les chatoyants tissus, soustrayant aux regards la chevelure et faisant vivre les volumes du corps avec d’autant plus de majesté qu’ils rendent sensible non pas leur tracé, mais leur mouvement, sont enfermées, opprimées, asservies. Elles l’ignorent peut-être, mais elles le sont, comme l’étaient les « noirs », sinon les « nègres », heureux d’être esclaves. Outre que les propos de Mesdames Rossignol et Badinter voisinent dangereusement avec la xénophobie pour une part, le négationnisme pour une autre - ce qui est bien le moins qu’on puisse attendre d’une petite bourgeoise « blanche » -, ils témoignent d’un matérialisme pornographique rigoureusement conséquent, soit l’axiome suivant : n’existe que ce qu’on voit. Prenez Treblinka, par exemple.

Le journaliste du Monde, malin, enchaîne sur l’interdiction, peut-être souhaitable, des conférences de Tariq Ramadan. Mais la féministe « blanche » ne se laisse pas prendre au piège : « La liberté d’expression n’est pas négociable ». Elle ajoute toutefois une condition : « dès lors qu’elle n’appelle pas à la haine de l’autre ». Certes, mais où placer la limite entre « liberté d’expression » et « haine de l’autre » ? La réponse a été donnée précédemment : « Je pense même que les femmes doivent appeler au boycottage de ces enseignes ». Créer de beaux foulards, dont des femmes musulmanes pourraient être tentées de se revêtir, parce qu’ils sont beaux, c’est contribuer à « la haine de l’autre », à « l’enfermement du corps des femmes ». Tariq Ramadan ayant été surpris à Genève en train d’acheter un beau foulard à son épouse, son cas est réglé. Au suivant.

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Comme on sait, le gouvernement dont Madame Rossignol est une ministre entretient les meilleures relations du monde avec l’Arabie Saoudite. Business is business. Ces arabes plein aux as achètent nos armes, dont ils se servent, ici ou là, pour écraser quelque rébellion populaire. Aller boycotter le régime saoudien, ou koweitien, ou qatari, sous prétexte qu’ils sont quasi-esclavagistes, voilà qui n’effleurera pas l’esprit d’une petite bourgeoise « blanche ». Croiser une musulmane dont l’irradiante beauté est par trop écrasante, voilà qui en revanche appelle un boycott immédiat.

Prenons un peu de recul : en 1980, l’Irak de Saddam Hussein, laïc, cheveux aux vents, déclenche contre la toute jeune République islamique d’Iran une guerre d’agression. Les démocraties occidentales sont alors les alliés de Saddam Hussein, l’agresseur, parce que les Ayatollahs ont fait tomber en 1979 le régime du Shah, allié des occidentaux. On soutient activement le laïcisme civilisé de Saddam Hussein contre le fanatisme religieux des Ayatollahs. Après une dizaine d’années de guerre, et au bas mot un million de morts, l’Irak, exsangue, annexe le Koweït. Changement de cap : les occidentaux déclenchent la première guerre du golfe sous l’égide de l’ONU. Il s’agit de maintenir le statu quo dans la région, autrement dit les pétromonarchies du golfe, dont l’islam politique est le plus arriéré, le plus fanatique, le plus inégalitaire qui soit, certes, mais là n’est pas le problème. Après deux guerres et un embargo économique, l’objectif est atteint : le statu quo en matière de manne pétrolière. Au passage, l’Irak a été détruit, Daesh a surgi, des centaines de milliers, voire des millions d’irakiens sont morts et les interventions armées de pays occidentaux dans la région, depuis la Syrie jusqu’à la Lybie, vont bon train...

Mais pour Mesdames Rossignol et Badinter, le problème, ce n’est pas l’alliance des démocraties occidentales avec les pétromonarchies du golfe, ni l’appropriation rapace des richesses, ni, enfin, les crimes de masse ; le problème, c’est que le voile islamique soit en train de devenir un accessoire de mode. Si à l’époque, dans le sud des Etats-Unis, une esclave nègre s’était avisée de se voiler, nul doute qu’elles se seraient portées à son secours : elles auraient fait pendre haut et court son sauvage de nègre de mari. C’est le moins qu’on puisse attendre d’une petite bourgeoise « blanche », en effet.

La peur du terrorisme islamique a levé l’interdit xénophobe, voire raciste, à l’égard des musulmans, c’est un fait notable et il est d’origine principalement bourgeoise, gouvernementale et policière. Mais outre la petite bourgeoise « blanche », il y a donc, aussi, la passionaria « berbéro-arabo-musulmane ». Dans un livre paru aux éditions La Fabrique, elle explique que « l’existence d’Israël » est le cœur du problème, sinon le problème, et que c’est la raison pour laquelle il lui arrive parfois, dans la rue, de s’arrêter lorsqu’elle croise « un enfant portant une kippa ». Son livre est un succès, en rupture de stock après seulement deux semaines. Est-ce en raison de ce qu’elle dit de la petite bourgeoise « blanche » ou en raison de ce qu’elle dit de « l’enfant portant une kippa » ? Pris en tenailles entre la ministre « blanche » et la passionaria « berbéro-arabo-musulmane », il s’agit de ne pas se voiler la face. Nous sommes matérialistes.

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Thomas Picketty n’est pas un économiste dont on peut attendre qu’il clame haut et fort son « amour révolutionnaire ». Cela dit, pour reprendre un mot de Marx, il sait faire preuve du « simple tact moral qui préserva un Rousseau, par exemple, de toute compromission, même apparente, avec les pouvoirs existants » [3]. Dans une chronique parue le 24 novembre 2015 dans le journal Le Monde, il écrivit :

C’est une évidence : le terrorisme se nourrit de la poudrière inégalitaire moyen-orientale, que nous avons largement contribuée à créer. Daech, « Etat islamique en Irak et au Levant », est directement issu de la décomposition du régime irakien, et plus généralement de l’effondrement du système de frontières établi dans la région en 1920. Après l’annexion du Koweït par l’Irak, en 1990-1991, les puissances coalisées avaient envoyé leurs troupes pour restituer le pétrole aux émirs – et aux compagnies occidentales. On inaugura au passage un nouveau cycle de guerres technologiques et asymétriques – quelques centaines de morts dans la coalition pour «  libérer  » le Koweït, contre plusieurs dizaines de milliers côté irakien. Cette lo­gique a été poussée à son paroxysme lors de la seconde guerre d’Irak, entre 2003 et 2011 : environ 500 000 morts irakiens pour plus de 4 000 soldats américains tués, tout cela pour venger les 3 000 morts du 11-Septembre, qui pourtant n’avaient rien à voir avec l’Irak. Cette réalité, amplifiée par l’asymétrie extrême des pertes humaines et l’absence d’issue politique dans le conflit israélo-palestinien, sert aujourd’hui à justifier toutes les exactions perpétrées par les djihadistes. Espérons que la France et la Russie, à la manœuvre après le fiasco américain, fassent moins de dégâts et suscitent moins de vocations. Au-delà des affrontements religieux, il est clair que l’ensemble du système politique et social de la région est surdéterminé et fragilisé par la concentration des ressources pétrolières sur de petits territoires sans population. Si l’on examine la zone allant de l’Egypte à l’Iran, en passant par la Syrie, l’Irak et la péninsule Arabique, soit environ 300 millions d’habitants, on constate que les monarchies pétrolières regroupent entre 60 % et 70 % du PIB régional, pour à peine 10 % de la population, ce qui en fait la région la plus inégalitaire de la planète. Encore faut-il préciser qu’une minorité des habitants des pétromonarchies s’approprient une part disproportionnée de cette manne, alors que de larges groupes (femmes et travailleurs immigrés notamment) sont maintenus dans un semi-esclavage. Et ce sont ces régimes qui sont soutenus militairement et politiquement par les puissances occidentales, trop heureuses de récupérer quelques miettes pour financer leurs clubs de football, ou bien pour leur vendre des armes. Pas étonnant que nos leçons de démocratie et de justice sociale portent peu au sein de la jeunesse moyen-orientale. Pour gagner en crédibilité, il faudrait démontrer aux populations qu’on se soucie davantage du développement social et de l’intégration politique de la région que de nos intérêts financiers et de nos relations avec les familles régnantes [4].

 

Arrêtons-nous sur ces chiffres : de l’Egypte à l’Iran, on compte environ 300 millions d’habitants. Et la répartition des richesses y est la suivante : « les monarchies pétrolières regroupent entre 60 % et 70 % du PIB régional, pour à peine 10 % de la population, ce qui en fait la région la plus inégalitaire de la planète ». Or les monarchies pétrolières sont des régimes semi-esclavagistes, dont les milliards de milliards de dollars irriguent le capitalisme financier occidental, autrement dit le pouvoir des banques. C’est pour préserver cet ordre des choses qu’il y eut deux guerres du golfe et un embargo, causant au bas mot un million de morts irakiens, détruisant un pays et engendrant « Daesh ».

Une dizaine de jours après les attentats du 13 novembre, Picketty fait donc remarquer qu’il importe d’identifier ce qui nourrit le terrorisme, si on veut le vaincre : « Cette réalité, amplifiée par l’asymétrie extrême des pertes humaines et l’absence d’issue politique dans le conflit israélo-palestinien, sert aujourd’hui à justifier toutes les exactions perpétrées par les djihadistes ». Voyons maintenant la place du « conflit israélo-palestinien », puisqu’il en est question. Il concerne environ cinq millions d’arabes sur les 300 millions d’arabo-musulmans que compte la région, et s’étend sur un petit coin de terre dénué de pétrole. En termes factuels, c’est donc un détail. Mais en termes symboliques, c’est le cœur du problème. Comme l’écrit Houria Bouteldja dans son livre : « l’antisionisme est notre terre d’asile ». L’ « existence d’Israël » symbolise en effet, aux yeux de la passionaria « berbéro-arabo-musulmane », toutes les injustices, toutes les oppressions, toutes les dépossessions. L’islam des monarchies du golfe et les croisades pétrolières de leurs alliés occidentaux, finalement, c’est très secondaire. Rappelez-vous : n’existe que ce qu’on voit. Or « l’existence d’Israël », ça se voit comme une verrue sur le nez du monde.

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Entendons-nous bien : que la politique de l’Etat d’Israël, voire son existence, soit le cœur du problème pour les Palestiniens, nul ne le conteste, et pour ma part je me suis exprimé à ce sujet dans des articles, et aussi dans un livre, L’intellectuel compulsif, paru chez Lignes (2015). Mais il est donc un autre fait, à savoir que la place d’Israël dans les esprits, notamment dans celui d’une passionaria « berbéro-arabo-musulmane », mais pas seulement, est sans commune mesure avec la réalité. Or la raison de cette incommensurabilité est symbolique : Israël est un corps étranger sur une terre arabe. C’est ce même mécanisme qui conduit, dans nos démocraties, à désigner l’étranger comme le responsable de tous les maux.

Il y a donc l’obsession de la petite bourgeoise « blanche », à savoir le « voile », et il y a l’obsession de la petite bourgeoise « berbéro-arabo-musulmane », à savoir « l’existence d’Israël » (et par extension, semble-t-il, de la « kippa »). La pornographie a de l’avenir, diront certains. Elle ne passera pas, diront d’autres. En attendant, elle gouverne.

[3Merci à Dominique Mazuet, de la librairie Tropiques (Paris XIVe), de m’avoir, lors d’un récent échange épistolaire, cité cette formule de Marx.

[4La chronique est en ligne sur le site du Monde : http://piketty.blog.lemonde.fr/2015/11/24/le-tout-securitaire-ne-suffira-pas-2/

Ivan Segré est philosophe et talmudiste
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