Le coup d’après

Dans le mouvement de mars à Paris.

paru dans lundimatin#58, le 25 avril 2016

Il faut savoir reconnaître la beauté quand elle se présente. Un cortège lycéen qui charge la police, comme le 17 mars, comme le 31 sur le Pont d’Austerlitz, ce n’est pas seulement étonnant, ce n’est pas seulement un petit exploit propre à redonner des forces à tous ceux qui se battent, c’est beau, définitivement. Alors, quand c’est ta première manif…

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On peut être sûr qu’ils ont absolument tort, ceux qui sincèrement condamnent « les violences », du haut de leur position de pouvoir ou depuis leur assemblée d’Assis. Après tout, qui leur en voudrait, s’ils se contentaient d’admettre leur manque de cran ? Mais non. Pendant qu’une frange toujours plus large de la jeunesse se donne le courage d’affronter la police et l’habileté de contourner la moindre manœuvre d’en face, ils regrettent, ils condamnent, ils se dissocient. Quand on manque de courage, il suffit de s’en donner : tel est le génie collectif. Le problème ne se situe donc pas dans « le manque de courage », mais dans le ressentiment envers ceux qui en ont.

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Il est impossible de laisser dire que « ceux qui détruisent devraient plutôt songer à construire ». Quant à dire qu’ils devraient songer à construire également, c’est simplement inutile. La vérité est qu’on a affaire à une lutte sérieuse quand ces deux gestes n’en font plus qu’un. Plus les partisans des modes d’action pacifistes assument de se coordonner, de s’organiser avec les éternels bad guys de service, plus la lutte s’ouvre à l’affirmation, plus le terrain d’entente se matérialise, plus les gouvernements flippent. Le temps qu’on passe à devoir se convaincre mutuellement de la nécessité de l’une ou l’autre manière de faire, ce temps est en pure perte. La question n’est pas d’être ou de ne pas être violent. La question est d’être offensif, ou inoffensif.

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Il y a tant et tant de choses à déblayer, à repousser, à défaire, qu’une lutte se passe souvent sans qu’on ait même l’occasion d’affirmer quelque chose, faute d’espace suffisant. Mais quand un geste n’aboutit pas, cela ne signifie pas qu’on se contente de la réalité tronquée à laquelle on est parvenu, pour la déguiser en « victoire ». Au contraire, on sait toujours ce qui manquait, on a la mémoire de ses désirs, on se concentre sur le coup d’après, et ce faisant, on garde le cap : l’affirmation nous aimante. Mais ceux qui croient pouvoir se passer de la négation, ils ne verront jamais que la moitié de ce qu’on tente, ils ne parviendront jamais à incarner autre chose, à proposer autre chose qu’une mise à jour du désastre. Ils sont condamnés.

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Depuis le 9 mars, une chose s’est vérifiée avec entêtement : il y a en France beaucoup de gens qui sont prêts à se battre. La jeunesse est leur nom usuel, même si tous ne le sont pas, jeunes. Il y a des lycéens, des étudiants, des révolutionnaires, des salariés de Goodyear ou de la RATP. Ce sont eux que l’on voit prendre la tête des manifestations, doublant les syndicats. Ils envoient un seul message : « l’ordre n’est pas inébranlable, nous sommes déjà nombreux à le prouver ». Alors, ils forment des cortèges qu’une résolution inquiétante électrise, qu’il s’agisse de prendre l’apéro chez Valls, ou d’aller saccager des locaux du Parti Socialiste.

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De rassemblements en manifestations, ils ont fait l’épreuve d’une capacité grandissante à cesser d’être une somme d’individus, pour devenir une foule agissante. Cette métamorphose ne s’est pas opérée par le seul contact avec une loi, aussi régressive et maléfique soit-elle. Ce qui est en question, via la loi El Khomri, c’est la lame de fond qui la porte, un mouvement bien plus ancien : l’incrustation toujours plus absurde, toujours plus démente, de l’économie dans nos petites existences.

Il se pourrait bien que l’opposition à ces deux mots simples, Loi Travail, s’insinue jusque dans les profondeurs de l’inconscient collectif. Chacun sait que, dans ce monde, le Travail – l’ordre productif – fait la loi. Chacun sait que l’utilitarisme est le péché originel. Et en même temps, chacun commence à sentir la puissance folle d’une vie qui serait hors la loi.

Ce sentiment gagne en intensité, à mesure que le modèle dominant décline. Ce monde est terminé, fini, il n’offre plus que le spectacle de son arbitraire. Il est cliniquement mort, il est en voie de dépassement. Et seule la puissance qui sera en mesure de l’engloutir aura l’honneur de faire le constat de décès.

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Ce qui se passe depuis plus d’un mois est d’une densité et d’une intensité rares : dix ans qu’on attendait ça. Comme on n’est pas en 2006, le mouvement charrie tous les dépassements, toutes les avancées survenues entre temps. 1) La détestation de la police, que la mort de Rémi Fraisse a propagée comme jamais, cette haine sainte a survécu, et même triomphé de l’esprit Charlie. 2) L’inarrêtable inventivité apparue à Notre-Dame-des-Landes peut franchir le seuil des villes. Le mars nantais en témoigne. 3) On voit un certain recul, dans les milieux radicaux, de la rigidité idéologique.

Bien sûr, il faut prendre en compte ce qui n’est plus là : la puissance étudiante, et l’ancienne combativité ouvrière. Jusqu’à preuve du contraire.

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Le mouvement de mars déploie une détermination surprenante. La confusion est tenace partout, mais une chose est sûre : l’envie de continuer le début. La force de ce mouvement bizarre ne tient pas dans la massification, mais dans une capacité à surmonter les obstacles qui se présentent. L’inventivité, depuis un mois, n’est pas un petit plus, elle est devenue obligatoire. Quand on perçoit l’obstacle pour ce qu’il est – une provocation – c’est fou ce qu’on peut être inventif.

La centralité asphyxiante des orgas « provoque » les manifs lycéennes du matin, distinctes des défilés syndicaux. L’encadrement policier des cortèges, la technique de ceux qui voudraient nous mener comme du bétail, « pousse » au débordement. Dans les manifs syndicales, le carré de tête, le SO de la CGT, sont clairement une provocation : à passer devant, à marquer dans l’espace le caractère profondément autonome de ce qui a lieu.

Et quand la situation est entièrement verrouillée, il suffit d’un peu de patience, et d’attendre le bon moment. Le 9 avril à Nation, le bon moment ressemblait à des GM se pavanant sur un monticule, comprenant un peu tard qu’en s’exposant ils s’offraient comme cible. Le 15 avril à République, c’est l’extinction de l’éclairage public qui donna le signal à tout le monde. Cette nuit-là, on a entendu des policiers dire « On a reçu la pluie ». Une averse de verre de quatre heures et demi, au milieu des concerts et des fêtards du vendredi.

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Nuit Debout a bien des défauts, et une qualité évidente : c’est un mouvement qui se cherche. Ce qu’on cherche, on l’a classiquement sous les yeux : l’aisance à se mouvoir dans la rue, conquête des lycéens. Ce qu’il faut faire maintenant est on ne peut plus simple : joindre à l’assiduité curieuse de Nuit Debout la capacité offensive d’une certaine jeunesse.

Samedi 9 avril, l’apéro chez Valls est parti de la place de la République. Comme les cortèges sauvages qui se sont formés, avec des succès divers, le lundi, mardi, et jeudi suivants. Les conditions objectives sont réunies.

La République – la place comme l’idée – est un endroit vide, où la classe moyenne peut continuer à tourner en rond indéfiniment, égarée en elle-même. Certains déplorent l’homogénéité sociologique de la place. Quand la situation montera d’un cran ou deux, il en sera autrement. Vous verrez comment les barrières tombent, quand on fait des barricades.

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Nuit Debout s’est lancé autour du mot d’ordre « on ne rentre pas chez nous ». En attendant, tous les jours à minuit, l’occupation se change en citrouille. Allumer un feu sur la place semble encore un truc de malade. Il n’y a pas l’embryon d’une organisation matérielle. Prendre aux mots Nuit Debout, et enclencher pour de bon une occupation de place, cela demande des constructions. Des structures pour s’abriter, quelque chose d’assez solide et stylé pour que la destruction matinale par la police, l’humiliation consentie, ne soit pas une option. Des groupes s’en chargent déjà. C’est le moment ou jamais de s’y mettre à fond. Naturellement, à 100 c’est glauque, mais à 3000, il y a moyen de se marrer.

Que Nuit Debout se complaise à refaire le monde assis est une authentique provocation. La seule envie que ça donne, c’est de bâtir ici un petit château Cathare, un Palais Idéal – et de le défendre !

Si l’on tient à cet endroit affreux et vide, hâtivement rebaptisé place de la Commune, c’est seulement pour la promesse qu’il porte : celle de prolonger l’énergie de la rue dans l’élaboration politique, et réciproquement. On y tient comme à un point de rencontre entre des forces que l’ordre productif compartimente et disperse. On y tient comme à un point de départ de menées différentes et audacieuses. Si l’on reste bloqué en mars, c’est pour bloquer tout !

Encore faut-il donner à ce point de départ, en plus de l’éclat, la solidité du diamant. C’est le coup d’après. Taksim est devant nous, les indignés, derrière.

Ou bien Nuit Debout se fond dans le décor et dans ce cas la messe est dite. Ou bien la place de la République se laisse gagner par la fièvre de la rue, laisse l’inconnu s’ouvrir devant elle, et dans ce cas c’est le début de NOUS.

Messieurs-dames de Nuit Debout, ceux que vous appelez casseurs forment le seul Service d’Ordre dont vous avez besoin : contre la police. Pour la défense acharnée d’une occupation folle.

Paris, 22 avril 2016 – 53 mars ressenti.

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