« Nous ne défendons pas la nature. Nous sommes la nature qui se défend » [1]. Dans les pas des écoféministes et de penseurs comme Descola, les luttes écologistes effectuent ici un renversement brisant le dualisme Nature/Culture. Or l’exploitation de la nature et la gestion violente du monde par nos sociétés occidentales repose sur ce dualisme, sur cette séparation pratique et intellectuelle d’une « nature » opposée à une « culture ».
Ce système s’ancre dans l’opposition fondatrice du corps et de l’esprit. L’esprit y étant vu supérieur, comme le « chef », et le corps « simple exécutant ». La gravité de ce postulat tient au fait qu’il détruit l’unité de l’humain en lui-même. C’est le premier pas vers la mise à distance. Pour voir la « nature » comme « morte » – et non plus la sentir – ainsi que l’exige l’exploitation, il faut se couper d’elle, donc de notre sensation interne, vivante, ce qui amène à une forme de dissociation. C’est donc dans le rapport avec notre corps et dans la manière dont est structurée sa relation aux autres que prend racine et se continue le système d’oppression et d’exploitation.
Comme les écoféministes l’analysent, colonialisme, patriarcat et écocide sont les manifestations de ce même paradigme et il ne suffit pas d’en combattre les effets pour en venir à bout. Il faut « désactiver son cœur » [2] cette dichotomie artificielle Corps/Esprit, Nature/Culture. Pour cela nous avons besoin d’approches nous permettant de nous réunifier à nous-même.
Car en réalité le cerveau seul ne pense pas, tout le corps pense. De même l’humain seul n’existe pas, nous sommes des holobiontes « jamais seuls » comme le dit le microbiologiste M.A Selosse [3]. Alors pour vraiment subvertir nos mécanismes internes et se réunifier il faut aussi passer par le corps. Se rendre sensible à son rythme biologique, à ses cycles, à ses besoins propres et enfin, écouter sa révolte. Car les corps se rebellent, bien que la réponse des spécialistes de tout bord soit de tenter de les faire « rentrer dans le rang ». Si la santé mentale est si préoccupante, si tant de personnes sont sous anxiolytiques, ce sont bien les symptômes d’une société qui nous rend malade, qui détruit la vie en nous.
En effet, au-delà des dégâts de l’industrialisation, de la pollution et de l’oppression sur les corps, il y a ceux causés par le régime disciplinaire subi par les êtres pour les faire entrer dans le moule de la rentabilité. La codification des comportements, des gestes quotidiens dès le plus jeune âge agissent comme dispositif d’autocontrôle. Encodant un rapport au monde, une manière normée de vivre, de sentir et d’agir.
Je pratique et j’enseigne au sein d’une École [4] issue du travail du philosophe japonais Itsuo Tsuda qui proposa un chemin de « bifurcation » puissant. C’est par ma propre expérience et par la transmission que j’ai reçue que je sais que l’approche par le corps, alliée à une pensée radicale, permet une réunification de l’humain en lui-même et en la nature. Tsuda a la particularité d’avoir articulé une pensée de sensibilité anarchiste, des pratiques du corps émancipatrices et une compréhension subtile de la philosophie chinoise du Tao [5]. Des outils précieux que j’ai à cœur de partager.
Avec un couteau on peut couper du pain ou bien tuer son voisin
Les pratiques du corps proposées par Itsuo Tsuda ne sont en rien des avatars du New Age. Il ne s’agit pas de parodier des spiritualités ou des pratiques ésotériques dans des stages coûteux. Dans les dojos qui les proposent leurs fonctionnements autogérés et leurs aspirations philosophiques les rendent plus proches de la ZAD urbaine que du centre de bien-être.
Il faut se rappeler que dans les années 1970, les philosophies et pratiques d’Asie soutenaient les jeunes générations au sein des révoltes et des luttes, répondant à leur aspiration à vivre pleinement et non à « exécuter la vie ». La terrible plasticité du néo-libéralisme, qui corrompt tout ce qui le menace, les a métamorphosées en marché du bien-être et développement personnel engendrant des milliards de dollars annuels de bénéfices. Accompagné par ses discours bien rodés : performer son bonheur, obtenir la meilleure version de soi-même, dégager des ondes positives, et autres stupidités insupportables.
Dans cette « société du spectacle » [6], chacun est censé gérer son épanouissement, son corps et son capital santé comme un business plan. Le Yoga évoque des femmes blanches et minces avec des thés détox. Le Zen est le nom d’une carte client et d’un tarif ferroviaire. Les arts martiaux sont devenus synonymes de sports de combats virils, revendiqués par les masculinistes.
C’est pourquoi Itsuo Tsuda rappelait qu’« avec un couteau on peut couper du pain ou bien tuer son voisin », tout dépend de son orientation. Certaines militantes radicaux ne s’y sont pas trompés en voyant dans ces pratiques ancestrales des outils de soin et d’émancipation par le corps. La militante Angela Davis [7] qui parle d’un radical selfcare et du soin collectif de soi. L’activiste Starhawk [8] qui a lié soin, spiritualité radicale et organisation collective de lutte. Ou encore Frantz Fanon [9] qui dénonça ce que le colonialisme fait aux corps et entraîne comme névroses pour les colonisés.
Mais au-delà de l’importance du corps dans les processus collectifs de résistance, pour vraiment comprendre la puissance de ces approches il faut se replacer du point de vue d’un monde « non-séparé ». Pour l’occident l’art, l’industrie, la religion, le sport, la cuisine, la loi, n’ont aucun rapport. Les activités artistiques, spirituelles ou corporelles sont séparées des problématiques de justice sociale, d’écologie, de politique. Séparées des processus vivants, ne restent que des gestes dictés par la rentabilité et des artefacts culturels abstraits.
A l’inverse rien n’est séparé, n’existe en soi, dans les équilibres organiques des civilisations non-occidentales. Les objets, les rites, les gestes, sont liés, ils participent au développement de la puissance vitale. Les corps bougent pour vivre la joie, la souffrance, les cycles, la guerre. Les peuples autochtones ont une connaissance d’eux-même et de leur milieu au sens « métabolique ». De la même manière qu’ils sentent/écoutent une multitude d’informations issues du milieu, pour leurs corps, ils prêtent attention à chaque signaux. Une perception fine qui les guident en permanence.
Par exemple chez les Kogi de la Sierra Nevada les bains quotidiens dans la rivière sont des « nettoyages intérieurs » aussi importants que de discuter en collectif. Mieux c’est ce qui permettra la qualité de la discussion collective. Au Japon, maître Noguchi travaillait sans relâche, ne dormant que 4h par nuit. Il récupérait grâce à une inspiration lente « descendant le long de la colonne vertébrale » provoquant une légère sudation de la zone et la disparition de la fatigue. Rien de mystique dans ces exemples mais des « connaissances sur soi » que nous n’aurions pas dû perdre et que nous pouvons redévelopper pour vivre plus autonome.
La philosophie d’Itsuo Tsuda se place dans cet autre paradigme, où tout est interdépendant. Trois aspects structurent son approche : la philosophie du Non-faire, les pratiques du corps et les dojos. A eux trois ils apportent des éléments concrets extrêmement puissants pour donner voix au chapitre à la nature qui se défend en nous et nous montre un chemin différent.
Saboter le cartésianisme : Le Non-faire
Plonger dans un monde d’interdépendance nécessite de contrer le maléfice qui nous dissocie : « Je pense donc je suis ». Le cartésianisme n’est pas mauvais en lui-même, mais quand ce mode de penser régit tout notre espace intérieur, entache toutes nos actions, il devient une autoroute mentale dont nous ne trouvons plus la sortie. La volonté règne en dictateur : nous croyons qu’il suffit de penser pour créer, de vouloir pour pouvoir, de savoir pour dominer. On se crispe vers de petits buts, l’argent, la carrière, les connaissances, le sommeil, la sécurité, la santé... Le plan est de tout maîtriser mais on passe au travers de la partition complexe de la nature de notre corps. Et tout devient compliqué : on ne veut pas être timide ? On rougit. On veut retenir un rendez-vous ? On oublie. On veut dormir ? C’est l’insomnie.
D’autant que plus le corps se plie aux impératifs sociaux, aux normes et aux injonctions, plus il bloque ses besoins propres. Il s’insensibilise ou devient hypersensible et cela entraîne une perte des capacités d’attention, de perception et de sensibilité. La sensation est l’activité vitale nous assurant la prise sur la réalité. Sans elle nous ne sommes plus que pures abstractions. Sentir est le socle du commun comme le défendait aussi l’écologue Kinji Imanishi qui disait « je sens donc je suis » [10].
Pour retrouver la sensation il faut quitter l’autoroute, arrêter l’emballement mental, « placer un obstacle sur la voie » comme l’écrit Ursula Le Guin. C’est-à-dire provoquer un effondrement de la logique afin de laisser émerger un autre état. Envisager une philosophie du Non-faire fait vaciller notre rationalité qui ne peut imaginer une action sans intention.
Le Non-faire, 無爲Wu-wei, est une approche très ancienne en Asie, issue d’une observation profonde de la réalité et des interactions. C’est agir avec les forces et les liens en présence, y compris dans le combat ou l’opposition. C’est un régime d’activité [11] efficace, précisément par l’absence d’intentionnalité.
Ariel Salleh décrit un mode d’agir tout à fait semblable au Non-faire en soulignant que beaucoup de femmes agissent d’une manière adapté à la pensée écologique. Non pas car elles seraient par essence plus proches de la « nature », mais de part les activités de maintien de la vie qu’elles effectuent en majorité, elles perdent moins le contact avec le fonctionnement du vivant. Même en Occident la cuisine, la lessive, le maternage, le soin des personnes dépendantes, autant d’activités où l’on doit se saisir des situations « par un balayage concentrique, plutôt que de manière directe, l’objet étant appréhendé de manière kaléidoscopique à partir de plusieurs points tangentiels. [Prenant en compte que le] savoir ne repose pas sur la seule apparence ou les propriétés visuelles formelles, mais vient du toucher ou même d’une modalité kinesthésique plus diffuse. » [12]
Le philosophe chinois Tchouang-tseu estimait que la conscience pouvait, par un acte critique, reconnaître son assujettissement à l’intentionnalité. Et acquérir le pouvoir d’être intentionnelle ou non, de vouloir ou de ne pas vouloir.
[13] En orient il existe un certain nombre de techniques pour hacker son cerveau, pour court-circuiter la volonté afin de laisser la place à cette intelligence plus profonde et reliée. Les pratiques comme le zen, la calligraphie, les arts martiaux, etc., provoquent, grâce aux techniques du corps, l’abandon de la pensée calculante afin de laisser surgir le Non-faire.
Deux archétypes illustrent ces conceptions : L’ingénieur qui calcule les risques et les bénéfices. En virtualisant les situations, il les voit comme équivalentes. Une maison, un hôpital, une école seront équivalents quels que soient les lieux et les gens. Il pense depuis l’extérieur et n’est pas concerné par les situations. Il fait des choix justifiables, ce qui lui permettra de se dédouaner si besoin.
De l’autre il y a la posture du samouraï, qui ne peut s’appuyer que sur sa capacité à sentir une situation. Son corps doit agir avant tout traitement mental, au risque de le payer de sa vie. Il cherche à vider son esprit pour « connaître ce qu’on n’entend pas » comme l’exprimait le célèbre sabreur Miyamoto Musashi [14]. Pour lui, réagir à ce qui est apparu est ordinaire, il doit percevoir avant même que les signes précurseurs ne surviennent.
C’est en fait la posture de toutes les sociétés non-occidentales qui ne cherchent pas un refuge dans l’illusion de la stabilité. Elles n’ignorent pas les dangers mais les assument, sans renoncement ni insouciance, dans l’intranquillité propre à la fragilité du vivant.
De manière a priori déroutante Itsuo Tsuda disait que « savoir bien traiter le bébé est le summum des arts martiaux » [15]. C’est qu’avec un bébé tout est question de sensation et non d’argument ! Seule la fusion de sensibilité, une communication par le corps, permet aux parents de sentir les besoins du bébé. Cela fait appel à toutes nos capacités intuitives profondes. C’est pourquoi il est si difficile d’être enfant et parent dans ce monde où rien ne permet le lien, la communication, l’épanouissement des corps. On est invité à faire famille comme on gère une entreprise, ce qui est une catastrophe.
Comme les artisans japonais qui coproduisent les objets avec les matières vivantes, le fer, la terre, l’eau, le feu. L’artisan est reconnaissant de la tournure inattendue que prend sa création. Alors l’acte n’est plus le résultat d’UNE volonté, d’UN sujet. C’est une multiplicité qui s’exprime dans le Non-faire. Cette philosophie est une attitude dans la vie et une façon d’agir, qui ne peut venir que si on lâche prise sur l’obsession de la rationalité et sur l’illusion de contrôle. Qu’on accepte d’être plus traversé par l’action que maître de celle-ci. Tsuda propose à travers les pratiques du corps d’entrer petit à petit dans cette manière de faire.
Des pratiques du corps émancipatrices
Une compréhension intellectuelle n’étant pas suffisante Itsuo Tsuda proposait le Katsugen undo et l’Aïkido, qu’il avait pratiqués respectivement vingt et dix ans au Japon. Ces pratiques permettent, à l’instar des corps-territoire [16] des féministes autochtones d’Amérique latine de « vivre et expérimenter un rapport différent au corps, un corps comme puissance, terrain de résistance à toute forme d’oppression et d’exploitation. » [17]
Katsugen undo : le paradigme de la génération
La philosophe Émilie Hache [18] décrit comment les sociétés industrielles extractivistes ne manifestent plus aucun souci de la génération, c’est-à-dire des capacités de reproduction des conditions d’existence terrestre. Remplacée par l’idée de Providence avec un monde créé une fois pour toutes, n’ayant plus besoin d’être perpétué au quotidien.
A l’inverse dans ce qu’elle nomme le « paradigme de la génération » le monde a besoin d’être maintenu dans l’existence par tous ceux qui le composent. La génération étant un phénomène social total, concernant la perpétuation des humains, du clan, des relations avec les ancêtres et les vivants parmi lesquels on vit. Ce paradigme imprégnait toutes les sociétés jusqu’à son remplacement, en Europe, par la vision chrétienne de la Providence suivi par l’idée de Production.
De même, nos sociétés ne manifestent plus aucun souci pour le soin des capacités vitales de (ré)génération du corps humain. La vision mécaniste d’un corps parcellisé, nous porte à penser qu’on peut user son corps comme on use un vélo. De temps en temps il faut resserrer les freins et changer des pièces. Sauf que les processus biologiques et la métabolisation ne répondent pas du tout comme ces procédés mécaniques, auxquels on les a trop souvent comparés. Les processus vitaux se régénèrent et retrouvent leur équilibre au quotidien si on leur en laisse la latitude. A la place le mouvement involontaire du corps est tellement refoulé, bloqué, qu’il se rigidifie, entraînant des difficultés à réagir, à garder l’équilibre, à récupérer des fatigues.
Nous finissons par être un peu comme ces chiens qu’on avait dressés pour qu’ils n’effectuent plus leurs « tours dans leurs paniers » avant de dormir. Les chercheurs réussirent certes à supprimer ces mouvements jugés « inutiles » mais ils constatèrent par la suite que ces animaux développèrent de multiples problèmes : troubles du comportement, agressivité, maladies [19].
Ainsi dressé le corps perd la sensibilité et la souplesse qui permet la réactivité. On imagine que ceux qui ne sont jamais malades sont en bonne santé. Pourtant si le corps ne sent pas qu’il y a un problème, ses capacités de rétablissement ne sont pas stimulées, sans réaction, la situation empire.
A l’inverse, si le corps est tout le temps perturbé cela révèle évidemment d’un déséquilibre profond, que peut-être une médecine pourra aider. Bien que parfois ce soit aussi l’expression de la rébellion d’un corps qui refuse de continuer à endurer ce que la volonté estime nécessaire. L’équilibre du corps c’est quand il est suffisamment sensible et que face à un stimulus néfaste, il résiste, en vient à bout et se remet en ordre.
La pratique du Katsugen Undo proposé par Itsuo Tsuda [20] s’inscrit dans ce paradigme de la génération. C’est une sorte de gymnastique de l’involontaire qui permet d’entraîner le système extrapyramidal pour le rendre plus sensible. Il stimule l’activité de régularisation organique, qui permet l’équilibre du corps. Ce mouvement involontaire n’est que l’expression de l’activité du vivant en nous. Le laisser s’exprimer c’est prendre soin de nos ressources internes. Cela n’exclut évidemment pas d’avoir parfois besoin d’aide, que ce soit sous la forme d’une tisane ou d’un médecin.
Tsuda insistait sur le fait qu’il ne s’agissait pas de thérapie mais d’un outil d’autonomie, un « soin collectif de soi » selon l’expression d’Angela Davis, puisqu’il n’y a pas de spécialiste et que les gens s’auto-organisent. Sur le temps long, la sensation de nos états internes s’affinent comme notre perception des autres qui devient plus nette. Alors au delà des mots et des conventions, on redécouvre nos capacités de coordination, d’écoute, ce qui nous aide à mieux saisir le monde dans sa globalité et à sortir du système d’oppression généralisé.
Aïkido : eau qui court ne porte point d’ordure
L’autre moyen de sensibilisation du corps utilisé par Itsuo Tsuda est l’Aïkido. Un art qui n’a rien en commun avec la version sport de combat aujourd’hui très répandue. Afin d’éviter tout amalgame je rappelle que si, en effet, les arts martiaux ont été utilisés à des fins d’oppression par des mouvements nationalistes ou d’extrême droite ce n’est pas leur définition. Ils ont aussi servi à de nombreuses occasions à défendre les opprimés bien que je ne puisse par développer le sujet ici.
L’Aïkido ce n’est pas se battre sur un tatami, écraser les autres, etc. C’est plutôt retrouver des capacités de mouvement, de souplesse, de sensibilité, de réaction. Un point important avant de continuer : il ne faut pas confondre la sensibilité avec la sensiblerie. On peut être sensible, attentif à ses besoins, à ses limites, et être très endurant. Une endurance qui ait la robustesse du vivant et ne cherche pas l’optimisation de la performance. Comme le principe yin du Tao, souple, sensible, robuste, le bambou plie mais ne rompt pas et l’eau vient à bout de la roche. La robustesse du corps passe par l’écoute des rythmes internes de la régénération par la transformation permanente.
On peut aussi dire que l’Aïkido c’est une étude, par le corps, des possibilités de relationner avec les autres, malgré et avec le conflit. Le conflit – qui doit être distingué de l’affrontement et de l’agression – fait partie de la vie. Le rêve de son élimination est un cauchemar de dictature, tout autant que celui d’éliminer toute résistance par l’impuissance apprise comme le vivent les femmes. Un processus encodé dans la chair et qu’Elsa Dorlin nomme la « fabrique des corps désarmés. » [21] D’où l’importance de l’appel de Françoise d’Eaubonne invitant les femmes à redécouvrir les « attitudes ignorées, refoulées, qui nous font si peur, les plus simples positions combatives du corps. » [22]
Dans l’orientation d’Itsuo Tsuda c’est la respiration qui est l’élément essentiel de l’Aïkido. Concrètement la respiration gomme les limites de l’individualité car nous respirons grâce aux mitochondries, des bactéries qui vivent en symbiose dans nos cellules. Ces bactéries réalisent la respiration dans les cellules animales et végétales. La respiration est un commun que nous échangeons avec tous les autres vivants à chaque bouffée d’air.
Les aspects ritualisés de la séance – saluts, méditations, calme, mouvements lents, pratique individuelle – nous aident à revenir en nous-même, à respirer mieux et ce faisant nous renouons avec la nature sensible. Itsuo Tsuda citait souvent l’ancien proverbe « Eau qui court ne porte point d’ordure » afin de faire comprendre qu’il s’agissait de se dépouiller des idées toutes faites qui nous encombrent et sûrement pas d’ajouter de nouvelles « cordes à son arc » pour vendre une recette miracle.
L’Aïkido est aussi un art du toucher, qui est un sens vital. Comme l’explique le neuroscientifique Francis Mcglone « le toucher est tout aussi indispensable que l’air que nous respirons et la nourriture que nous mangeons. [...] Le risque de mort prématurée dû à la consommation de tabac, au diabète, ou bien à la pollution est d’environ 40%. Celui dû à la solitude est de 45%. Mais personne n’a encore vraiment réalisé que ce qui manque aux gens seuls c’est précisément les contacts physiques » [23].
La personne sollicitée par le mouvement, par l’interaction des partenaires, renoue avec cette communication, infralangagière, du toucher. Cela participe au réveil intérieur qui n’est autre qu’un processus complexe et multidimensionnel de prise de pouvoir par soi-même, sur soi-même.
Des dojos urbains
Les dojos, autogérés et indépendants, sont l’outil articulant en profondeur émancipation individuelle et collective. Ces lieux ne sont ni des gymnases, ni des clubs privés. Il n’y a ni chef, ni hiérarchie, ni client, ni employés, juste des personnes qui s’organisent ensemble. Bien que chacun vive de son côté et à sa façon, il y a coopération des individus pour décider par et pour eux-mêmes des moyens de libération. Ces dojos deviennent donc des lieux d’expérimentation, d’éducation populaire, d’apprentissage autonome, de décroissance.
Ces dojos sont aussi importants pour faire l’expérience d’autres rapports, ici et maintenant. Les dispositifs concrets comme la ville avec ses murs, ses relations à l’espace et au temps, ses modes de circulation, de travail, de commerce, induisent une certaine manière de sentir, de penser et d’agir. Il nous faut donc des espaces concrets différents. L’espace du dojo affecte les sens par la dimension sensible, kinesthésique, presque esthétique du lieu. L’ambiance, la lumière, le vide, agissent un peu comme par « capillarité » vers d’autres manières de sentir, de penser et d’agir.
Ce sont aussi des lieux quotidiens qui échappent à l’utilitarisme et à la logique de rentabilité. En ayant des séances tous les jours, tôt le matin et certains soirs, la journée, l’espace est laissé vide. « Inutile » puisqu’aucune autre activité ne vient troubler l’atmosphère. Comme des failles dans les villes, où le temps et le fonctionnement fou du monde sont suspendus.
Ces dojos, réunis sous le nom d’École Itsuo Tsuda, continuent aujourd’hui à proposer cette philosophie du Non-faire et ces pratiques du corps. Je travaille, au côté de mon père Régis Soavi, qui a connu Itsuo Tsuda et enseigne depuis cinquante ans. Nous cheminons, avec les personnes qui font vivre ces dojos, chaque jour.
Faire alliance avec le vivant en nous
De plus en plus nombreux sont ceux et celles qui concourent aux « humanités écologiques » cette vaste alliance de disciplines qui va de l’histoire de l’environnement, aux études littéraires et culturelles, en passant par l’anthropologie, l’art ou la géographie. Toutes et tous participant à réinventer notre façon d’être avec et dans le monde.
Je crois pour ma part que ces « humanités écologiques » nécessitent aussi le retour du sensible et la réunificaiton d’avec nous-même. Le poète Fernando Pessoa [24] dénonce que la condition essentielle pour être un « homme pratique », c’est l’absence de sensibilité. En effet l’agir colonial et écocidaire se déploie sur le terrain de la séparation et de l’insensibilité d’avec notre corps-territoire.
C’est pourquoi j’appelle à faire alliance avec les forces vitales qui nous constituent pour retisser les liens sensibles et déployer d’autres rapports aux cycles organiques qui nous régulent et à travers cela retrouver le fonctionnement du vivant, circulaire, complexe, multiple et robuste. Un non-agir loin de l’action volontariste qui peut s’expérimenter dans son corps et en collectif avec des lieux de pratique, autogérés. Ceux-ci permettant de vivre, avec les moyens du bord, d’autres rapport sans attendre « le grand soir ».
Mon but n’est pas de recruter pour ma « chapelle » mais de participer à changer en profondeur nos relations au monde en montrant que les pratiques du corps – si elles s’inscrivent dans des pensées émancipatrices et ne sont pas dépolitisées – sont des outils puissants qui touchent à ce qui est encodé à un niveau profond.
Pour maintenir le cap et éviter les récupérations à nous d’avoir la rigueur et la radicalité des sœurs Angela et Fania Davis, qui auront le dernier mot de cet article : « Le Self-care et la guérison, l’attention portée au corps et à la dimension spirituelle, tout cela fait désormais partie des luttes radicales pour la justice sociale. » [25]
Manon Soavi






