Pour mieux cerner la situation actuelle et à venir, un rappel (lapidaire) s’impose sur ce que signifie, concrètement, fabriquer un film.
Pour qu’un film existe, une société de production, l’entreprise porteuse du projet, doit réunir les fonds nécessaires à sa fabrication. Scénario en main, elle active ses réseaux (si elle en a), sollicite des acteurs intimement liés les uns aux autres, accumule des apports pour rendre le film finançable.
Pour cela, il n’existe pas mille solutions : des guichets publics et des guichets privés, dans un équilibre imposé entre financement public et privé, afin que le premier ne porte pas seul le risque industriel.
Côté public : principalement les Régions et le CNC, dont le budget provient d’une taxe prélevée sur chaque billet de cinéma.
Côté privé : les Sofica, les distributeurs, les chaînes de télévision, Canal+, Orange, France Télévisions (considérée comme privée dans ce système), Arte, selon un système de chronologie des médias typiquement français. Ces dernières apportant bien souvent les montants les plus élevés.
Le vice structurel du système apparaît ici : in fine, ce n’est ni la ou le réalisateurice, ni la société de production qui détient le pouvoir de décision sur un film, mais celui qui apporte le plus gros financement privé.
Pouvoir par exemple d’imposer un casting, expliquant pourquoi les mêmes visages réapparaissent sans cesse, encaissant des cachets indécents puisque sans eux, pas d’argent, donc pas de film.
Pouvoir d’exiger des modifications de scénario, sous peine de retirer le financement.
L’apporteur privé a, de fait, droit de vie et de mort sur les films.
Cela dit, cette logique n’était pas, jusqu’à récemment, une pratique systématique. L’industrie et les financeurs respectant à peu près la vision de l’auteur.
Elle constituait par contre une immense faiblesse d’un système qui a longtemps fonctionné comme une machine enrichissant un nombre considérable de personnes tout en en précarisant d’autres. Rien de neuf sous le soleil capitaliste.
Mais après l’explosion démesurée de la production post-Covid, due notamment à l’émergence des plateformes, et comme le reste de l’économie, l’industrie du cinéma est entrée en récession.
Entre érosion des financements et arrivée de nouveaux acteurs privés, Canal+, incontestablement premier financeur privé, a manœuvré pour renégocier son engagement historique, révélant à quel point la chaîne bolloréenne tient l’industrie du cinéma par la gorge.
Orange Cinéma est souvent citée comme partenaire de même plan, mais elle appartient également à Bolloré.
L’existence d’un film ne se résume évidemment pas à sa fabrication.
S’y ajoute son espérance de vie, indexée sur une donnée éminemment symbolique de l’hyper-centralisation française : le nombre d’entrées réalisées à Paris lors de la première semaine d’exploitation.
Une bonne première semaine dans la capitale prolonge la vie du film, à Paris comme en province. D’où l’importance stratégique du marketing et de la distribution dans les salles parisiennes.
Or, depuis peu, le propriétaire de Canal+, d’Orange, d’Hachette Livre, d’Universal et des points Relay (entre autres) a acquis une part significative du réseau UGC, dont il deviendra propriétaire exclusif en 2028.
UGC étant l’un, sinon le, principal réseau de salles à Paris.
Vincent Bolloré est désormais présent à toutes les strates qui rendent possible l’existence du cinéma français : financement, diffusion, distribution, exploitation.
Il faut reconnaître une chose : l’intelligence stratégique de Bolloré. Il s’est progressivement installé comme un incontournable de la création cinématographique française. Sa stratégie ne s’est pas bornée à cela. Pendant longtemps, aucune modification éditoriale n’était visible. Des films estampillés « diversité » ont continué à être financés par Canal+. Le film L’histoire de Souleymane en est un exemple emblématique.
Le changement s’est opéré par petites touches : non pas en réduisant frontalement la diversité, mais en déstabilisant une industrie en totale dépendance de son principal mécène.
Soudainement des projets auparavant habituellement financés ont été refusés. Le doute n’a pas tardé à se rependre dans une industrie tenue sous perfusion.
Quels projets vont être pris ou retoqués ? Selon quels critères ? Même l’entrisme et la copinade, piliers informels de l’obtention des financements, se sont mis à vaciller.
Dans le microcosme de la production dite « auteur », monter un film à 3, 4 ou 5 millions d’euros n’a rien à voir avec un film à 1,2 million.
Lorsqu’un financement échoue, l’effet domino peut être fatal. La plupart des petites sociétés ne survivent pas à plusieurs échecs consécutifs.
Une rumeur n’a pas tardé à circuler sur l’existence d’un double cabinet de lecture chez Canal+ : l’un, porté par Maxime Saada, maintenant une ligne de diversité ; l’autre, plus secret, non officiel, promouvant une vision catholique et conservatrice alignée sur celle de Bolloré.
Cette période de doute a enfanté ce que la création produit de pire pour survivre :l’autocensure.
L’obligation de financement du cinéma est la contrepartie historique accordée à Canal+ pour être une chaîne payante parmi les six premières chaînes françaises.
Une contrainte que Bolloré, en tant que principal financeur privé, a transformé en arme.
Aujourd’hui, le doute n’est plus une rumeur. Aborder certains sujets rend l’accès aux financements de la galaxie Bolloré quasiment impossible.
Bolloré n’a pas conquis l’industrie du cinéma. Il a profité de ses failles pour l’acheter corps et biens.
Vincent Bolloré prépare depuis longtemps l’arrivée possible du Rassemblement national au pouvoir. Après les médias d’information, il s’est doté d’un médium supplémentaire pour diffuser sa propagande civilisationnelle en contrôlant les principaux maillons de la chaîne cinématographique.
Il est indubitable qu’il utilisera à plein cette machine lorsque le moment lui sera le plus favorable.
Cela aurait-il pu être évitable ? Tout le monde sait qu’un milliardaire ne rachète jamais quoi que ce soit sans intention d’usage personnel et donc dans ce cas précis, politique.
Les pouvoirs publics, ne peuvent ignorer ce qu’il se joue. S’ils ne le voient pas, leur santé mentale devrait nous inquiéter.
Et le monde du cinéma dans tout cela, celui qui se revendique porteur de valeurs de gauche ?
Le cinéma est un art bourgeois et on s’alarme peu tant que le système fonctionne. Voir, on se tait, pour que surtout rien ne change. Les scandales MeToo, qui ont à peine égratigné cette industrie peu reluisante, en sont une preuve criante. Beaucoup préfèrent ne rien dire pour maintenir un statu quo d’enrichissement individuel. On peut imaginer la force qu’il a fallu, et qu’il faut encore, aux victimes de violences sexuelles ou morales pour parvenir à faire entendre leurs voix.
Quand la bascule se fera ne doutez pas que beaucoup accepteront cette capitulation morale : par adhésion, par confort ou par nécessité.
Si l’armée est la grande muette, le cinéma est le grand aveugle, mais il se bande lui-même les yeux.
À l’exception de celles et ceux qui ont déjà choisi la marge, de rares fictions, et le documentaire de création, peu sont prêts à ce qui va arriver.
Deux options se dessinent alors devant nous, cinéastes : renoncer à cette industrie sclérosée ou continuer à y traquer les moindres espaces de liberté.
Loin d’être contradictoires, elles montrent la nécessité qu’il y a à tisser dès aujourd’hui des réseaux affinitaires et solidaires de résistance.
Profitons de la clairvoyance que nous avons sur le monde à venir pour réinventer une manière de faire et de penser le cinéma. Il n’y a pas de temps à perdre.
Le cinéma est un contre-pouvoir, un geste d’exploration, d’ouverture, de compréhension. Un geste sans limites de fond ni de forme, qui doit refuser toute soumission.
De toute catastrophe surgissent de nouvelles formes, de nouvelles pensées.
Espérons que celles-ci deviennent l’humus du cinéma de demain : libre, indépendant, contestataire, collectif. Car si un manifeste devait émerger de tout cela il devrait sans aucun doute commencer par appuyer sur le fait que la manière de fabriquer un film ne peut être dissociée du discours qu’il porte.
Amies cinéastes, entourez-vous de celles et ceux qui partagent vos imaginaires.
Préparez-vous à un combat d’usure.
Acharnez-vous.
Créez.
Toujours.
Créez.
Ciné Bagarre






