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Le chemin des tigres

Luttes contre l’exploitation minière en Amazonie
Par Cristina Burneo Salazar et Vanessa Terán

paru dans lundimatin#116, le 1er octobre 2017

Le 11 août, un an avait passé depuis le déplacement de la communauté Shuar de Nankints, symbolique dans la lutte anti-minière au même titre que Tsuntsuim, Tundayme et, sur d’autres territoires équatoriens, Intag, Pacto, Rio Blanco ou Kimsacocha. Comme l’affirme Sara Torres, il existe un mouvement populaire anti-minier en Équateur. Grâce à ce mouvement, l’exploitation minière à ciel ouvert a subi un recul dans ce pays. C’est une perspective qui permet de découvrir la lutte au sud de l’Amazonie équatorienne.

Par Cristina Burneo Salazar
Photos : Vanessa Terán

Pour Gloria Chicaiza,
Combattante.

Route Macas-Bella Union, Morona Santiago

25 août

Dans le bus, Xavier Maldonado, médecin de la brigade se rendant à Tsuntsuim, reçoit un cadeau d’un autre voyageur : Poemario el reactivador. Le passager s’appelle Efrain Maldonado. Il est l’auteur du petit recueil. Littérature de l’aube, elle évoque la mémoire du du dirigeant shuar Bosco Wisum et d’autres combattants amazoniens assassinés cette année au cours des violences minières défendues par l’État.

Bosco Wisuma,
tus batallas y las nuestras…
con tu espíritu en la gloria
seremos invencibles.

Bosco Wisuma,
Tes batailles et les nôtres…
Avec ton esprit dans la gloire
Nous serons invincibles.

Serons-nous invincibles ? Un poème nous sauvera-t-il ? Ce petit cahier affirme que nous avançons ensemble dans ces batailles. Certaines des nôtres sont plus averties. Nous nous joignons à elles sur le chemin de celles qui résistent. Si les luttes amazoniennes ne reviennent pas qu’à leurs peuples, les luttes des femmes ne sont pas non plus seulement les leurs. Si les femmes tombent, nous tombons tous. S’ils suppriment des peuples ancestraux, nous perdons tous notre mémoire. Si ces violences affaiblissent les enfants, le lendemain disparaît comme possibilité de vie. Le poème de Efrain marquera notre voyage.

Tsuntsuim

26 août

Voilà un an que Nankints a été enterrée, à huit mois de l’invasion militaire à Tsuntsuim et cinq du retour des femmes à cette communauté. Tout ça pour protéger les entreprises chinoises venues exploiter les mines d’Équateur. En mars, nous contemplions les ruines et les cendres que les militaires avaient laissées derrière eux. Les portes de trois maisons restaient debout, noircies par la fumée. Les trophées sportifs de la communauté perdaient leur éclat dans la boue de leur sépulture. Aujourd’hui, les maisons sont habitées et nous saluent avec plus de force. La communauté a eu le courage d’y retourner pour recommencer, semer de nouveau et habiter le présent malgré le risque d’un autre déplacement, la peur au ventre, condamnée par le gouvernement au statut de criminelle.

Mes collègues de la brigade médicale vont poursuivre leur travail. L’éclat dans le regard des enfants est un peu plus diaphane. Mais Michael a toujours peur. Susana, sa mère, raconte que le bruit des hélicoptères l’effraie toujours. « Ils sont en colère parce que nous sommes revenus », me dit-elle. Michael a deux ans et la peur s’est installée en lui. Il aura été persécuté avant même de savoir marcher. Il devra apprendre à mettre un pas devant l’autre dans ces sentiers ardus parce que son peuple est persécuté depuis des dizaines d’années. Noemi aussi a peur. Je l’ai connu en mai. Avec Gladys et Lila, elles m’ont enseigné une chanson shuar. Elle a sept ans. Elle arrête de sourire et se tait à peine elle entend un hélicoptère. La peur paralyse ces enfants qui, en décembre, une semaine avant Noël, ont du traverser la jungle avec leurs mères pour avoir été déplacés par le gouvernement équatorien.

Marbella, San Pedro ou Tiink sont d’autres communautés victimes de la violence minière. Ce ne sont pas les seules. Il y en a beaucoup d’autres qui ont supporté les déplacements, les assassinats, la faim, les persécutions, et qui, malgré tout, résistent et vivent parce qu’il n’existe pas d’autres formes pour lutter contre les heures et les jours.

Kupiamais

1er septembre

Nous sommes plus de cent personnes. Accion Ecologica a tracé la Ruta del Jaguar pour connaître les communautés victimes, prendre pied dans l’Amazonie menacée et réunir en un tribunal éthique des citoyens tout le travail mené pour accompagner les luttes amazoniennes. Nous réunir pour disputer à l’État le sens de tout ça : la guerre contre les peuples amazoniens, ceux qu’ils ont appelé terroristes, la lutte anti-minière. Leur disputer le sens de la vie.

Xavier me raconte que l’Équateur a cessé de produire du sérum anti-venin et que nous l’importons désormais du Costa Rica. Là-bas, les espèces de serpents sont différentes et l’antidote n’est pas adapté à l’Amazonie équatorienne. À causes des décisions de l’État comme celle-ci, des dizaines de personnes meurent dans la jungle à cause de morsures de serpents. L’État laisse mourir.

Nous visitons Kupiamais. Près de là, dans les îles Tutus, Freddy Taish est mort assassiné en 2013. Son fils le plus jeune avait alors trois ans. Sa veuve a perdu la vue, mais pas le sens de la lutte. Le corps de Freddy a été veillé par sa communauté, où vivait aussi Julio Tiwiram, qui présida le premier Congrès des Nationalités Indigènes de Conaie en 1986. En ville, l’histoire des peuples nous échappe. C’est pourtant notre histoire. « Tes batailles et les nôtres » écrit le poète Maldonado. Isabel Anangono, lideuse de Intag, représente 22 années de résistance. Zoila Castillo fait partie de ces femmes amazoniennes qui ont marché à Quito, méprisées et ignorées par le président de la République d’alors, Rafael Correa. « Pour résister je ne veux pas de mille moutons, cinq tigres me suffisent. » dit le dirigeant Domingo Ankuash. Etre de ces tigres et non des mille moutons.

Gualaquiza

2 septembre

Audience du tribunal éthique : « Il y a des crimes de lèse humanité commis contre les peuples de la lutte anti-minière », dénonce Celestino Chumpi. Le biologiste Alfredo Luna affirme quant à lui que la Cordillère du Condor, menacée au mépris de l’État, abrite plus d’espèces encore que le Yasuni, autre lieu menacé. C’est le pouvoir économique qui orchestre les espaces", affirme-t-il.

William Sacher rapporte l’exploitation quotidienne de 60 000 tonnes de minerai, les études sur l’impact écologique étant financées par les mêmes entreprises d’exploitation. Michelle Baez note que c’est bien le pouvoir qui organise toujours lui-même le désastre. Steven Emmerman, expert en gestion écologique, parle de désastre inévitable dans les zones minières, de la contamination par l’arsenic utilisé dans le traitement des minerais et de la perte de contrôle de la production des entreprises comme Ecuacorrientes, qui mèneront à de graves désastres.

Melissa Moreano dénonce l’approche raciste du territoire par l’État. En refusant de reconnaître les différentes formes de territorialités, celui-ci les subordonne à une logique destructive. L’État voit les territoires comme des friches, sans culture, sans densité historique. Melissa explique que des espaces vides se créent, sont vidés, pour permettre l’assise minière. Tarquino Cajamarca parle de pas moins de 16 procès légaux contre les peuples qui reflètent ces violences. « Le COIP réunit des dispositions juridiques très dures pour les plus pauvres. » explique-t-il. Évidemment, code pénal (Code Organique Intégrale Pénal par ses sigles en espagnol) nous continuons à être neutralisés par le piège juridique dont le vocabulaire se résume au terrorisme et à la subversion. Une partie de la résistance revient à dénoncer ce langage criminalisant qui légitime la violence légale de l’État.
Les commissaires du tribunal, composé par les lideuses indigènes Dominga Antun, Carmen Suquilanda et Diana Atamaint, la lideuse ecologiste Ivonne Yánez et l’intellectuel Simon Espinosa affirment dans leur verdict que la destruction de l’Amazonie y compris dans d’autres zones minières repose sur une vision colonialiste. Les études de l’impact écologique ont été menées finalement « avec des méthodes hautement douteuses qui ne respectent pas la législation en vigueur en Équateur » affirment-elles. De même, pour favoriser les entreprises minières, « l’État a fait usage de tout son appareil répressif ». Un harcèlement de la population est reconnu ainsi qu’un traitement violent affectant particulièrement les femmes – contamination du lait maternel, violence sexuelle en relation avec les campements miniers, prostitution incluse, précarisation de la vie par asservissement, laquelle provoque des crises que doivent prendre en charge ces mêmes femmes -. Il n’a pas non plus été question de consulter les chefs des territoires ancestraux que sont les peuples.

Nous écoutons un discours du tribunal que nous n’entendrons pas de la part de l’État. Il y a là une nouveauté majeure : une valeur est donnée aux voix des peuples.

Tundayme

3 septembre

À Tundayme, la jungle est détruite. Là où s’asseyait San Marcos, s’élèvent les barrières métalliques du campement minier. La signalétique se lit en chinois et en espagnol. Au loin, une broyeuse de pierre se distingue. Un cube bleu gigantesque s’impose là où devrait apparaître la montagne nue. Le campement minier s’étend à perte de vue, sans fin. À la place de la jungle, de la poussière. Poussière qui est aujourd’hui une propriété privée.

Quand nous approchons pour remettre le verdict du tribunal éthique, une file de militaires sort à notre rencontre. Aujourd’hui, les militaires équatoriens travaillent comme gardes privés du capital étranger, à Zamora aussi. Les lideuses résistantes Isabel Anangono, Zoila Castillo, Carmen Lozano et Carmen Suquilanda président notre commission. À celles-ci s’ajoute Simon Espinosa de la Commission Nationale Anticorruption, qui, à 89 ans, se rend au campement avec toute la désinvolture que lui accorde son honnêteté. « Il n’y a personne pour nous recevoir. Nous travaillons pour une entreprise sous-traitante. » Au même moment, un groupe d’activistes a pris la route pour envoyer un message d’alerte : ils détruisent le poumon qui nous fait tous respirer. Ce message pourrait être cliché mais il n’est pas moins vrai. Ces entreprises travaillent au mépris de notre respiration.

Des bus de travailleurs chinois quittent le campement sous nos yeux, le dimanche, mais ce n’est pas le plus impressionnant. Au bout d’une demie heure, des camions sortent par dizaines, les uns après les autres, phares allumés sous le soleil mordant de midi. Le nuage de poussières qu’ont soulevé chacun des véhicules dessine sous nos yeux un paysage post-apocalyptique, qui demeure alors que la catastrophe est passée. Une jeune mère s’est assise avec sa fille pour attendre le bus sur le pont du fleuve Wawayme. La jeune fille doit avoir dans les six ans. Toutes deux, assises sur le trottoir sous une bannière aux caractères chinois, se couvrent le visage de leurs mouchoirs afin de se protéger un peu de la poussière, levée sinistrement comme pour occulter ce qu’il se passe ici : une zone énorme du territoire ancestral équatorien a été cédé au capital étranger pour une exploitation qui ne laissera rien. Ce nuage de poussière brunâtre qui nous colle aux yeux ne peut pas cacher l’ampleur du désastre devant lequel nous nous trouvons.

Le rythme de notre respiration, altéré par la poussière et alourdi par la chaleur, trace notre chemin pour suivre ces peuples. Les historiques poumons de la résistance ont respiré beaucoup, beaucoup plus que cette poussière. Cette poussière était une jungle, ce soleil frappait la terre, pas le ciment qui aujourd’hui renvoie ses rayons. La respiration persiste, le pas dans la jungle est guerrier. Ce sont des pas ancestraux qui viennent de loin, sur un chemin que nous honorons.

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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