Il faut défendre la santé contre les bien-portants.
Friedrich Nietzsche
Tous ces derniers jours le canal a été pris d’assaut par une foule de jeunes venus pour beaucoup des quartiers Nord de la capitale. Craignant le pire pour la fête de la musique , le maire à défaut de pouvoir l’interdire, avait pris la décision de la maintenir « afin de pouvoir l’ordonner et l’encadrer plutôt que la subir ». Voeu pieux. La nuit du 21 fut dans le quartier du canal transformé en boite de nuit à ciel ouvert ( il est loin le temps des guitaristes et violoneux amateurs jouant en bas de leur immeuble), un moment d’énorme liesse populaire engorgeant les rues, débordant de partout, et laissant les policiers municipaux largement à la ramasse. Quand les corps chics, maquillés et dévêtus, ne dansaient pas devant les bars sur fond de techno, ils plongeaient dans l’eau du canal ou sautaient du haut des passerelles malgré les barrières installées à la va vite. Les jours suivant n’ont pas démenti cette belle occupation des lieux. Beaucoup de jeunes et de très jeunes pour cause de collèges fermés ou d’ horaires aménagés , d’étudiant.es suffoquant dans leur studio mais aussi des travailleur.euse.s exposé.es bossant très tôt le matin, notamment dans le secteur du BTP , et bien sûr des bobos du dixième branché, plutôt blancs et nombreux : tous.tes étaient là , mélangé.es, corps quasi nus et entassés sans gêne ni heurt sur les quais étroits du canal, en solo, en couple, en famille, en bandes, pique-niquant, picolant ou pas, plongeant une tête , et découvrant avec surprise et bonheur la joie de barboter librement au cœur de la ville bétonnée et sous haute surveillance policière. L’idée rafraichissante d’une autre vie dans la ville même flottait dans l’air trop chaud. Car Canal plage a peu à voir avec le très sage et institutionnel Paris Plage. Le canal est occupé sur un mode sauvage, défiant l’ordre sans provocation par simple effet masse d’une foule parfaitement inorganisée : oubliée la zone autorisée pour la baignade d’une centaine de mètres, on nage partout où l’on veut ; contournées les interdictions ( aléatoires, arbitraires ) de plonger du haut des passerelles , on pète les barrières ou l’on grimpe par en dessous pour sauter au nez et à la barbe de la maréchaussée en faction juste au dessus : spectacle trop drôle qui aurait justifié quelques applaudissements mais dont on se contente de profiter. On n’est pas rebelle non plus , mais rafraichi : cool comme on disait et déterminé à le rester. Les horaires de baignade, enfin, réglementairement autorisée de 16H à 21h, on s’en s’en fout pas mal et la nuit venue les quais ne sont pas déserts, loin s’en faut. Bref, le canal ne canalise pas autre chose qu’un désir vital et impérieux de liberté et de fraicheur. Plus qu’une revendication , c’est une affirmation portée par les corps qui en plongeant ensemble dans l’eau du canal résiste positivement (on n’ose pas dire politiquement) à l’effondrement en cours en ne se laissant pas faire.
La présence des flics tête nue, sans armes ostensibles, et corsetés dans leurs uniformes noirs paraissait un poil plus incongrue qu’habituelle. Plutôt bons enfants jusqu’alors -mais pourraient-ils en être autrement sans risque de désordre ?- ils déambulent en petites escouades slalomant, débonnaires et un peu paumés, à travers la masse compacte des corps. Certains sans doute aimeraient un peu plus d’ordre dans ce bordel, mais que faire ? Comment s’y prendre avec ce maelstrom grouillant d’humain.es débridé.es et pacifistes ? L’arrêté préfectoral interdisant ridiculement la consommation d’alcool sur la voie publique pour soit disant « désengorger les hôpitaux » , a fini par donner du sens sens à leur déambulation. Le raquettage est rude : 135 euros la canette de bière, pas moins, et les verbalisations plutôt sélectives : des hommes pas trop blancs et plus si jeunes, les autres on leur demande de ranger discrètement leur bière ou leur bouteille. Rien que de très habituel en fait.
Du côté des médias de droite et d’extrême droite, des réseaux et des associations de riverains ouin ouin qui se pincent le nez, on assiste à un rejet bourré d’affects nauséabonds. Ce rassemblement de jeunes assoiffés de fraicheur et désireux de se retrouver ensemble pour affronter l’adversité climatique concentre beaucoup trop tout ce que déteste la réaction. Le JDD de Bolloré s’en est fait une fois de plus le porte parole et ce sur deux lignes d’attaque. Premier point : le canal est un cloaque et les autorités – c’est à-dire le maire de Paris (dit) de gauche- est irresponsable d’avoir autorisé les baignades. Deuxième point : ce rassemblement de jeunes hors contrôle est source de nuisances sonores, de déchets, de violences en tout genre. En fait les deux arguments se connectent : le canal cloaque ne peut qu’attirer des racailles malpropres (sous-entendues noires et arabo-musulmanes of course) venues des cités pour parader bourrées sous les bourgeoises fenêtres. Sur les réseaux de la fachosphère on y va franchement et à coup de vidéos on fait visiter le cirque des malappris impudiques : « Au Canal Saint-Martin, la piscine gratuite de Paris se transforme en zone de chaos : découvrez comment cette situation échappe à tout contrôle et ce que les autorités font vraiment » . L’eau du canal ? « Là c’est pire qu’une piscine municipale, commente t-on. C’est une catastrophe. Comment peut-on se baigner dans une eau ou pissent les rats et les SDF ? » Et d’enchainer en invectivant : « tous ces enfants qui braillent et dont les parents n’en ont rien à carrer des oreilles des personnes environnantes » ou en incriminant l’exotisme de la situation : « C’est Bangladesh sur Seine . Le Gange c’est rien à côté ! Et la police qui n’intervient pas ! » Bref, comme le titre sobrement mais fermement Le Parisien « Les riverains du canal Saint-Martin n’en peuvent plus. » On l’aura compris : tout ce discours puant le racisme et le mépris de classe de riverains « excédés par les nuisances sonores » , dégoutés par « l’eau putride du canal » , chargés de haine contre cette jeunesse qui jouit de sa liberté en s’ébrouant joyeusement sous leurs fenêtres, charrie les pestilences mortifères du « ventre encore fécond d’où a surgi la bête immonde [1] ». Mais les ploufs des baigneurs et plongeurs du canal l’emporteront toujours contre les prouts des riverains et consorts, du moins on veut y croire.
Bernard Chevalier






