Le banc

Tout a échoué alors il lui reste ce rituel...

paru dans lundimatin#67, le 27 juin 2016

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Tout a échoué alors il lui reste ce rituel. Le banc. Toujours le même banc. Michel s’y assied entre huit et neuf, chaque matin. Quelques pommes, un sandwich dans un sac plastique, une bouteille d’eau, un paquet de tabac à rouler, la rue, les gens, le banc. Si vous lui demandiez depuis combien de temps ça dure, il réfléchirait quelques minutes ou quelques heures. Des mois ou des années. Il se mettrait à penser si fort et si loin que votre question finirait par ne plus être, elle aussi, qu’un souvenir enfumé.

Lundi. Son humeur a au moins le mérite d’être de saison. C’est gris, qu’il se dit. Il regarde les voitures passer.

Mardi. C’est encore gris. En fin d’après-midi une dame s’arrête et lui demande du feu. Il lui tend son briquet. Elle le remercie, allume sa cigarette, lui sourit puis s’en va.

Mercredi. La couleur ne change pas. Ça lui fait penser à ces vieux films en noir et blanc. Quand il imagine les époques qu’il n’a pas vécues il les imagine en noir et blanc et toujours plus joyeuses. Le moyen-âge en noir et blanc, la belle époque en noir et blanc, la préhistoire en noir et blanc, la guerre en noir et blanc. Avant, ça ne pouvait qu’être mieux que maintenant, parce que maintenant il n’y a que le banc. Personne ne lui a parlé, aujourd’hui.

Jeudi. Il fait beau. Michel croque dans sa pomme et regarde défiler les piétons en retard, tous en retard. Vers midi une vieille dame s’assied à ses côtés. « Une bien belle journée, hein ? » Michel hoche la tête. Ils regardent la rue ensemble quelques instants, une minute ou une heure, puis la dame se relève et s’en va.

Vendredi. C’est gris. Un gamin passe devant son banc en courant, un objet entre les mains. Quelques secondes plus tard c’est le marchand de journaux de la rue Paul-Bert qui court puis s’arrête à quelques mètres du banc, à bout de souffle. « Saloperie de gosse », dit-il en regardant s’éloigner le gamin, mais personne ne lui répond. Il regarde alentour, croise le regard de Michel, puis s’en va.

Samedi. Un vieil homme s’assied à ses côtés. Michel sort son lecteur mp3 et écoute sa chanson : « Nothing », des Fugs. Il pense aux années soixante, aux chemises à fleurs, à l’amour libre et au LSD. Il pense au passé parce que le futur n’existe pas et que le présent est ce banc. Le vieil homme se relève doucement puis s’en va, marchant lentement, s’aidant de sa canne. Michel le regarde et se dit qu’il aurait dû lui parler. Trop tard.

Dimanche. Le ciel est gris, les rues sont calmes, les magasins fermés. Michel se dit que ça a trop duré. Le banc ne fait plus l’affaire. Il n’en peut plus d’attendre, attendre que quelqu’un s’asseye à ses côtés et lui parle d’autre chose que du temps. Il repense à l’époque où il avait l’énergie de bouger, l’énergie d’avancer, quitte à ce que ça foire : il repense au temps où tout n’avait pas encore merdé et se dit qu’il n’est jamais trop tard, après tout, jamais trop tard pour changer. Il regarde à gauche, l’enseigne verte de la pharmacie aujourd’hui éteinte, à droite, l’école primaire aujourd’hui fermée, en face, la rue et son trafic au ralenti. Il regarde l’énorme tas de mégots à ses pieds, ça lui donne la nausée mais il s’en rallume une quand même puis regarde de nouveau à gauche, à droite, en face, au sol, pèse une nouvelle fois le pour et le contre, prends une profonde inspiration puis se décide enfin à y aller. Il se lève, marche d’un pas décidé, jette un œil derrière lui, puis va s’asseoir sur un autre banc.

Pierre Larsen

(Vous pouvez retrouver d’autres nouvelles de Pierre Larsen sur son blog

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