Il faut donc nommer la chose correctement. Ce que le Sénat tente de fabriquer, c’est une exception coloniale au droit climatique national. La loi du 30 décembre 2017 dite “Hulot” avait posé deux principes : plus de nouveaux permis de recherche ni de nouvelles concessions pour les hydrocarbures, et extinction progressive de l’exploitation existante, avec horizon butoir au 1er janvier 2040 pour les prolongations. Surtout, cette loi valait sur terre, dans le domaine public maritime, dans le fond de la mer, dans la zone économique exclusive et sur le plateau continental. En clair, la France avait inscrit dans le droit que ses marges maritimes, ultramarines comprises, ne devaient plus servir de réserve fossile de secours. Le Sénat veut revenir là-dessus, mais seulement là où la République traite déjà ses périphéries comme des stocks.
Le plus révélateur est l’argumentaire employé. La page officielle du Sénat explique sans détour que le texte entend rouvrir l’exploration et l’exploitation pour “sécuriser l’approvisionnement énergétique”, réduire la dépendance extérieure, alléger le coût des importations et soutenir le développement local. Le rapport sénatorial ajoute la pauvreté structurelle des outre-mer et le thème géopolitique classique : souveraineté, approvisionnement et compétition régionale. En séance, les partisans du texte ont répété qu’interdire en outre-mer ce qu’on importe ailleurs serait une hypocrisie, quand les opposants ont rappelé que la proposition contredit la SNBC et la trajectoire de décarbonation, et qu’elle avoue surtout l’échec de l’État à assurer une transition juste dans ces territoires. Autrement dit, le Sénat prend l’abandon social produit par l’État central, le rebaptise “réalisme”, puis propose de le compenser par la rente fossile. Vieux numéro. Très vieux.
Or la Guyane n’est pas une page blanche attendant son bienfaiteur pétrolier. Elle a déjà servi de laboratoire. Dès 2012, Shell s’était taillé des forages sur mesure au terme d’un intense lobbying, pour des retombées locales faibles. En 2018, le préfet de Guyane a autorisé Total à réaliser cinq forages d’exploration offshore à environ 200 kilomètres des côtes, malgré l’absence de débat public dénoncée par les associations. Puis, en février 2019, Total a suspendu ses activités et quitté la zone faute d’avoir confirmé un potentiel pétrolier exploitable dans la concession Guyane Maritime ; le Conseil d’État a ensuite constaté qu’il avait été mis fin aux travaux autorisés. On nous vend donc aujourd’hui, comme stratégie de libération économique, une aventure que les pétroliers eux-mêmes ont déjà jugée trop aléatoire pour y persévérer. Le miracle productiviste a parfois la dignité d’un puits bouché.
Le fond de l’affaire est ailleurs : dans la logique territoriale de l’État français. Les chiffres officiels suffisent à déshabiller la rhétorique. La France dispose d’un espace maritime de près de 11 millions de km², dont 97 % se situent en outre-mer ; la feuille de route gouvernementale pour l’économie bleue ultramarine rappelle en outre que ces territoires concentrent 80 % de la biodiversité française, et mentionne explicitement l’extraction des ressources fossiles parmi les pressions anthropiques qui s’y exercent. L’outre-mer est au cœur d’un patrimoine maritime pensé comme droit souverain d’exploration et d’usage des ressources, rendu d’autant plus stratégique que les techniques d’exploitation en eaux profondes progressent. Quand Paris parle de “souveraineté”, il faut souvent entendre maîtrise métropolitaine d’espaces périphériques transformés en avant-postes énergétiques, militaires et logistiques.
C’est là que la critique de l’extractivisme cesse d’être un supplément moral pour devenir une grille d’intelligibilité. La mine est inséparable de la conquête : regarder la chaîne d’approvisionnement, c’est voir réapparaître les peuples, l’accaparement des ressources et les mondes détruits par la commensuration capitaliste. Le colonialisme consiste aussi à considérer l’accès aux terres comme allant de soi pour n’importe quel projet, du plus ouvertement impérial au plus “vert” en apparence. Le régime libéral-colonial a reconfiguré la périphérie extractive ; l’industrialisation des centres a continué de reposer sur des dehors appropriés, épuisés, transportés et brûlés. L’exception fossile ultramarine voulue par le Sénat n’est donc pas un accident juridique. C’est un retour du refoulé colonial sous forme de politique énergétique.
Les outre-mer français ont d’ailleurs une mémoire très concrète de ce que signifie “développement” quand il est administré depuis le centre. La bananisation des Antilles fut une colonisation agricole, une mise au pas simultanée des humains et des écosystèmes ; l’enquête Kannari a montré que 9 Antillais sur 10 avaient du chlordécone dans le sang. Voilà le modèle réel de la promesse extractive française : profits privatisés, dégâts diffusés, temps longs toxiques, réparations ajournées. Le pétrole ultramarin ne serait pas une entorse à cette histoire ; il en serait une variante offshore. On remplace la plantation par la plateforme, la logique reste la même.
En Guyane même, la question n’est pas seulement écologique ; elle est coloniale au sens strict. Sur une trentaine de peuples présents autrefois dans la région, sept seulement ont survécu, et la départementalisation a rendu presque impossible l’autodétermination autochtone. Ce projet de loi traite les territoires ultramarins non comme sujets politiques capables de décider par eux-mêmes, mais comme pourvoyeurs d’énergie et de matières premières au bénéfice de la métropole. C’est ici qu’il faut distinguer deux souverainetés que le Sénat mélange sciemment : la souveraineté énergétique de l’État français et le droit des peuples ultramarins à décider de l’usage de leurs terres et de leurs mers. La première adore parler au nom de la seconde ; elle vit de cette usurpation.
Le plus grotesque, au passage, est que l’alternative existe déjà dans les propres documents publics que les pyromanes institutionnels feignent de ne pas lire. L’avis du CESE de 2024 sur les transitions énergétiques en outre-mer insiste sur la décarbonation, la maîtrise de la demande, l’électrification et le développement d’un mix diversifié à dominante renouvelable ; il note que le taux de dépendance énergétique des outre-mer reste au-dessus de 80 % depuis le début des années 2000, mais rappelle aussi que la Guyane présente déjà un mix électrique composé à plus de 70 % d’énergies renouvelables, autour de 72 % en 2022. Autrement dit, la dépendance n’appelle pas le retour du pétrole, mais un saut dans l’autonomie matérielle, les infrastructures, les services publics, les renouvelables localement appropriés, les transports, l’habitat, la maîtrise foncière et la décision démocratique. Le Sénat répond à cette nécessité par la vieille potion magique des dominants : “encore un peu d’extraction, et cette fois-ci ce sera pour votre bien”. Oui, bien sûr. Comme toujours.
Le Sénat tente de rétablir, au sein même du droit français, un partage colonial des fonctions territoriales. Au centre, l’affichage climatique. Aux marges, le sous-sol sacrificiel. Au centre, la vertu normative. Aux marges, l’exception extractive. Ce n’est pas une erreur de parcours ; c’est une vérité de structure. Le pétrole n’arrive pas ici après le colonialisme. Il en est l’une des langues les plus tenaces.






