Le Sauvage

Dimension politique
Stéphanie Chanvallon

paru dans lundimatin#502, le 30 décembre 2025

Tout particulièrement éprouvé dans les rencontres animales et le dehors, mis en récit (L’Orque, la Femme et l’Hirondelle. Mille et un Sauvage, Editions Dehors, 2024), le Sauvage m’a permis d’explorer divers lieux, de l’altérité au « Nous », de l’invisible à l’invisibillisé, de l’expérience sensible à l’événement, etc. Et c’est sur la question politique que je vais tenter ici de prolonger les perspectives parce qu’ « il y a » dans le sauvage une présence et une intensité surprenantes et inépuisables.

Il semble que nos façons de résister non seulement expriment le sauvage mais peuvent s’y inspirer pour se perpétuer et densifier nos raisons d’être ensemble. Car que vous soyez expulsés de votre lieu, leur forêt détruite, des toxiques enfouis dans notre terre, quelle que soit la menace, c’est une partie de nous qui va devoir recruter d’autres forces. Comment arpenter le sauvage dans une dimension politique ? Je vais présenter succinctement comment le sauvage se manifeste, ce qu’il nous permet de vivre dans le concret de l’expérience pour, pas à pas, discerner ce qui peut animer et façonner nos luttes, nous ressourcer aussi.

Que dire du sauvage ? Et peut-il disparaître ? Son murmure tenace se propage aux confins d’une région forestière comme dans le plus intime de nos existences. Le sauvage est un insaisissable dont nous sommes tout autant spectateurs que participants. Incarné dans des mouvements tout en étant déjà ce qui n’est plus, il prend consistance depuis un pré-quelque chose, s’apparente à une énergie, cristallisant par exemple une peur ou un élan de liberté. Chaque vie est traversée par le sauvage, aucune ne peut l’embrasser à elle seule et toute forme, qu’elle soit végétale ou animale, peut se soustraire aux attendus pour lesquels tant d’ingénieries se déploient [1]. Le sauvage, inaliénable et incessible, est un potentiel inépuisable exprimé dans la multiplicité.

Mais c’est précisément la diversité des formes qui l’incarnent qui disparaissent et avec elles des possibilités d’engendrement, et de ceci la logique de productivité du capital n’a que faire. Devant le progrès - qui ne sera désormais nullement entravé, pas même par l’éthique - il semble rester un mot : l’indifférence pour tout ce qui est réifié depuis des siècles et toujours plus « mis au travail », de l’animal à l’humain en passant par les forêts, les montagnes et maintenant les océans, sans parler de ce qui n’est pas utile et de fait annihilé. L’extension du capital (par voie de guerres aussi) ne semble pas avoir de limites, en tout cas pas celles de la nature à moins de nommer autrement la forme qu’il prendra quand il n’y aura plus de nature à exploiter - peut-être restera-t-il des espaces réservés à quelques expérimentations. Car le capital sera là pour un long moment, plus agressif et intrusif encore, partout, et la virtualité du monde en cours participe pleinement du processus.

Il me semble que perdre la perception du sauvage ou renoncer à lui, serait se soumettre à l’ordonnancement des choses. Le sauvage saura pourtant se manifester là où nous ne l’attendons pas. Il nous déroute, mais sa puissance de prime abord menaçante ravive nos capacités et excite notre imagination. Rechercher ou éprouver le sauvage, c’est accepter l’intranquillité, savoir refuser ce qui est établi et donné par l’extériorité comme vérité, s’engager dans une connaissance a posteriori d’une expérience et expérimenter la profondeur - contre la superficialité. Demain n’est pas écrit. Alors il nous faut croire au sauvage et ne pas nous laisser dire sa perte, il faut le recruter dans les lieux les plus improbables du dedans et du dehors pour qu’advienne ce qui tient aux cœurs des âmes rebelles.

A quoi le Sauvage nous expose

La vie assujettie est présente dans une forme qui traduit la perte silencieuse du fond : le sauvage se délite quand la vie ne s’exprime plus spontanément (tel l’animal du zoo ou d’un élevage intensif). La figure du sauvage est d’emblée ce qui échappe, se dérobe et trace ailleurs, déploie son existence sans être sous la main humaine ; cet autre sujet demeure en partie inconnu et pose des limites à nos désirs. Rencontrer le sauvage, c’est accepter le non donné, la non immédiateté, la frustration. Aucune certitude pour nous assurer de ce dont nous voulons jouir.

Habitués à côtoyer le sauvage, ses formes nous paraissent plus familières, elles tracent des inflexions, des fluidités et discontinuités incessantes, apparaissent et disparaissent parce qu’elles sont la vie même et nous rassurent à travers leurs propres mouvements. Quelque chose de tenace émane du fond et nous saisit. L’imprévisible, lui, nous dépossède d’une absolue maîtrise, nous tient en éveil, excite nos sens et notre attention à ce qui est là ou potentiellement se prépare. Et son comparse le risque, soit une possible atteinte physique ou psychique, est à différencier de la menace. Risquer c’est se situer en-deçà de la maîtrise, être attentif à tout changement dans son milieu, se tenir aux aguets, sur le qui-vive, un mouvement parfois très subtil ou abrupt, pour préserver l’intégrité de l’être. L’acceptation du risque nous oblige à la pleine présence.

Ce que le Sauvage offre à éprouver

Après avoir accepté ce à quoi nous expose le sauvage, nous pouvons y saisir des opportunités de transformations. Le sauvage est comme une force subversive qui nous embarque au passage. Le dehors permet d’explorer la confiance en soi, en l’autre, de s’autoriser à l’expérience des limites. Le sauvage nous rend densément et insolemment vivants. Il semble que l’artificialisation et l’ultra-connexion désubstantialisent l’expérience sensible, or, dans une rencontre avec un animal sauvage (nager à côté d’une orque ou approcher un rapace blessé par exemple), se vit une sorte d’extra ordinaire où les modes de perception et d’agir sont autrement sollicités, entre instinct, intuition et intelligence corporelle [2] – sauver un humain de la noyade relève d’une même situation atypique. Ainsi, s’agencer au creux d’une rencontre c’est se mouvoir avec les forces et les liens en présence [3], c’est amplifier la consistance relationnelle sans se soustraire au risque de l’altération, tout en se donnant la possibilité de faire advenir du nouveau. On se sent aussi appartenant à un monde plus vaste que la communauté humaine, on s’insère dans des réseaux à la fois plus complexes et spontanés. La dimension de l’expérience est prise dans un événement. L’événement engendre du sens mais il ne peut s’y réduire puisqu’il nous dépasse, l’événement supplémente l’existence. Il se refuse à toute projection mais il est l’histoire de ceux qui le vivent in situ. Il importe aussi d’accepter de ne pas tout connaître de notre façon singulière d’être touché par le monde et de le toucher, d’accepter la mouvance dans notre capacité à défaire et refaire nos relations aux autres vivants.

L’espace de la rencontre avec l’animal sauvage est une expérience de l’altérité où s’éprouve un « être ensemble » inattendu. Il n’y a pas d’effacement des singularités dans le commun de l’entre-deux animal, parfois à la limite de la fusion. La porosité nécessite de préserver la consistance de chacun. La limite individuée ne peut donc se dissoudre sinon à approcher la mort. Au creux de la relation, si elle perd de sa primauté dans un temps relativement court, c’est pour mieux la reconquérir, la densifier. La part sauvage assure la continuité de l’existence dans le maintien de l’autonomie la plus fondamentale, dans la réalisation permanente et toujours inachevée du sujet, pourtant en lien avec un autre. Et une éthique intouchable préexiste à la rencontre, elle est pour moi vivante. L’éthique se pose comme attachement à ce qui fait sens, à ce qui se tient déjà là dans toute lutte, contre l’instrumentalisation du vivant, l’invisibilisation ou l’anéantisation - elle dévoile notre façon de nous incliner devant la magnificence d’une montagne, la délicatesse d’une fleur, de reconnaître le vivant comme unique et mortel, engagé lui aussi dans son existence. Signe de notre propre vulnérabilité et dépendance, elle est résistance à l’inertie quand nous sentons que quelque chose ne va pas. L’éthique vivante n’est pas rattachée à une morale acquise, héritière d’une pensée sociétale, philosophique ou d’une donnée scientifique. C’est un déjà là que l’on porte en soi comme l’empreinte d’une lointaine communauté, elle est immémoriale.

Alors quelle proximité avec nos luttes, quelles potentialités à l’œuvre ? Et bien, entre autres, « il y a un Nous ».

Dimension politique du Sauvage

Pour Bernard Aspe, la communauté n’est pas « illusion d’être ensemble », mais le réel de l’être ensemble. « L’être-ensemble n’est pas un donné. C’est l’un des paradoxes que l’on retrouvera souvent : ce qui est avant nous, et qui à ce titre constitue le véritable commencement, n’est pas présent partout et toujours, bien au contraire. Le problème est que ce véritable commencement est même toujours plus raréfié, et qu’il se révèle bien souvent tout d’abord sur le mode de son absence. S’il en est ainsi, c’est bien que l’espace de l’intériorité commune est susceptible d’être défait. Ce qui pourrait indiquer a contrario qu’il est susceptible d’acquérir une certaine consistance » [4]. Cet « être ensemble » symbolise une intégration en train de se faire, jamais définitive. Il est surtout ce qui propulse la métamorphose, ce qui a été polarisé et se transforme, incarne le projet même de la relation : lier, délier, lier,… la forme ancienne a été métabolisée, il en reste une mémoire qui dilue ses effets dans l’espace et permet de mesurer l’écart entre ce qui a été et ce qui est devenu. Ce « nous », porté par la complicité, est la résonance indéterminée de la relation qui a pris corps. « Je » [5] est désormais autrement qu’hier et si le « nous » n’est plus un réel concret de nos formes, il se maintient comme « il y a eu un Nous » et dans la potentialité de nouvelles rencontres si les désirs se recombinent. Le processus de transformation, touchant l’être en profondeur, peut demeurer dans une presque invisibilité et participe ainsi à ce qui dans l’intériorité peut se mouvoir sans être vu, et de fait résiste à toute volonté extérieure de (re)mise en forme non désirée.

S’engager dans la relation, la politique, lutter, c’est se mettre en gage dans le sens où « je » me mêle à quelque chose qui est partagé et ancré comme un « c’est cela » ou « il y a », que j’accepte d’en répondre et que l’autre puisse répondre à son tour. L’être ensemble tient sur l’engagement mais aussi sur la portance et la clarté de ce qui s’accomplit dans le discernement des objectifs à énoncer et incarner - le silence dans une situation peut être à lui seul un acte intimement partagé. La cohérence entre le penser, le dire et l’agir, sont essentiels pour que tiennent l’engagement et les distorsions - soit les déséquilibres motivants qui créent un espace de transformation susceptible d’être saisi et en-deçà font apparaître plus finement l’irréductible à quoi nous tenons dans l’aventure de l’être ensemble. Et comme l’éthique vivante n’est pas abstraite, détachée, extérieure, mais rejouée à chaque fois dans l’immanence, il est alors possible de regarder son action à partir des principes qui la motivent et la satisfaction de leur expression ; une cohérence à tenir, faire au mieux ou au moins pire, malgré ce qui peut être perdu, non réalisé. Mille et Un Sauvage exprime à la fois l’unité du sauvage comme énergie, potentiel de force traversante, affectante, et la pluralité des formes qui peuvent l’incarner. La charge éthique sous-tend leur l’épanouissement et la perduration des mouvements. Nos révoltes et nos luttes surgissent depuis un potentiel qui se cristallise et prend la forme de revendications et d’actions portées par un désir commun qui nous anime – il y a une spiritualité dans le résister ; l’imprévisible demeure au creux de l’action - s’y invite parfois l’invisible, l’inconnu est dans son devenir.

Comme énoncé ci-avant, parce que le sauvage nous échappe, nous préservons par là-même notre propre possibilité d’échapper. Il est ce à travers quoi et pour quoi nous pouvons nous propulser, un point d’accroche le moment venu, une résurgence, toujours en un autre lieu. Echapper n’est pas fuir mais refuser de se soumettre – échapper comme hors de la chape – quelle que soit l’unité globalisante du capital. Le sauvage est ce qui nous rend à jamais insaisissables et non totalisables. Ainsi, je retrouve, entre autres, dans le sauvage trois axes proposés par Bernard Aspe dans « Ce qu’il manque, c’est un espace révolutionnaire » [6]. Cet espace révolutionnaire est égalitaire, chacun compte autant que tout autre, c’est la rencontre de l’altérité. Le rencontrer est un ensemble de mouvements intérieurs en lien avec l’extériorité, une histoire d’ouvertures, de concentrations, d’intégrations, d’amplifications, d’espaces qui se créent ou se recombinent et qui lui donnent consistance. Il est anormatif  c’est-à-dire qu’on dépasse les spécificités des luttes pour résister à l’enfermement face au risque de l’emprise toujours possible ; les conflits internes et paradoxes sont à porter, des pauses nécessaires pour assimiler, se régénérer. L’espace révolutionnaire est plus qu’humain : ce que nous voulons être en tant que subjectivation est inhérent à l’ensemble des milieux vivants et formes de vie. En aparté : « la vérité n’est pas une épreuve subjective sans être aussitôt et par là-même l’épreuve d’un collectif de pensée, quelle que soit sa forme et son importance. Or un tel collectif est toujours structuré par des savoirs (...) qui soutiennent la mise à l’épreuve par quoi se fait l’expérience du vrai » [7], mais alors qu’advient-il quand la consistance subjective émane d’une expérience entre espèces différentes ?

Je n’évoquerai pas ici la dimension de la connaissance qui se joue au creux de la rencontre sauvage et s’élabore à travers elle, je peux juste dire de la connaissance qu’elle n’est pas que le discours de la science qui ne saisit qu’une des réalités du monde. La rencontre est événement et l’événement n’est pas « chose », « état », « espace-temps » circonscrit puisqu’il advient d’une multiplicité de possibles – de fait, il se refuse à la science. Mais concrétiser un lien entre profondeur et surface, c’est faire apparaître le mouvement de la connaissance comme symptôme d’une façon d’être au monde singulière ou collective et donc expression vivante où se maintiennent l’insondable et l’indéterminé. De plus, dans la recherche du vrai, ce qui est mis en partage est de fait exposé à l’approbation ou l’arrivée d’un conflit ; il est important de dire ce qui peut être dit, malgré la perte d’un vécu depuis l’expérience. Ce qui se joue ici est d’abord ce que l’autre dans l’entre-deux du dire, perçoit, entend, valide ou non, l’écart entre des points de vue. L’éthique fait le lien entre nous quoi qu’il arrive puisqu’elle a été reconnue aux prémices du mouvement politique comme ce qui nous permet de tenir ensemble.

Recruter le Sauvage et agir : risquer, résister, dérouter, s’invisibiliser, revenir

Le risque demeure parce qu’il y a toujours de l’incertitude et des inattendus à traverser nos actions et celles de l’ennemi. Il y a donc des victoires et des défaites. Bozzi et Chanvallon [8] envisagent la défaite comme une force à travers trois exemples de lutte où une inversion opère : faire exister autrement une forêt qui va être détruite, regarder le mode d’opération insaisissable du mouvement des Gilets Jaunes pour partie in-identifiables, croire à une ZAD comme collectif épars et hétérogène, périssable mais résurgent « ZAD partout ». Ainsi, « appréhender l’idée de défaite peut nous permettre d’élargir notre perspective. Nous pourrions ainsi prévenir les victoires amères, les méfaits de la défaite, la dislocation de nos solidarités. Et vivant les luttes de façon plus ample, nous pourrions les déployer vers un ailleurs, faciliter leur résonance (…) accueillir les aléas, l’altérité, tout ce qui fait le concret de la lutte, prévenir les déchirures et faciliter l’essaimage ». Et en deçà « lier victoire et défaite dans une histoire plus large, c’est accéder à une continuité qui nous serait propre. Celle-ci pourrait servir l’équilibre entre individu et collectif autant qu’entre tension et respiration : ne plus faire de l’action une césure mais la concentration d’une force qui va, donner à chacun la certitude d’être fibre du nœud collectif en lui laissant la possibilité de se dénouer. Ce serait un moyen d’exporter les victoires jusqu’à un énonciateur réel, et d’empêcher que nous échappe la trame de l’histoire », non pas l’histoire écrite par le capital, celle entre autres du progrès, mais notre propre histoire puisque « nous sommes la nature qui se défend contre l’économie ».

Un des défis est de discerner dans ce que l’ordre distille et impose ce que nous ne désirons pas incarner, refuser la servitude parfois si douce. Le danger du globalisé, c’est la disparition des potentialités d’écarts ou de dissonances avec l’encodage, les organisations pressantes et tentaculaires de l’espace et du temps, la mise aux normes et l’uniformisation de l’expérience - l’IA participe de la perte des perceptions du dehors et de l’éprouvé du réel et qui peut se traduire par la perte de puissance et confiance [9]. Or l’écart, l’autre polarité, sont nécessaires pour sortir de l’habitude et faire qu’une transformation advienne ; le sujet ou l’être ensemble sont sinon par trop stabilisés. L’instabilité est le déséquilibre nécessaire aux mouvements internes de la stabilité, mêmes minimes, elle vaut pour la lutte même, pour dérouter, mais aussi pour notre propre consistance, pour intensifier l’ordinaire. Une brèche s’est faite, et un appel d’air nous relance.

Agir, penser… sauvage. Les Mille et un Nous de ce/ceux qui résistent

Il n’y a pas un monde vers lequel l’humanité tend et pour lequel les autres espèces devraient s’adapter ou disparaître mais des coexistences vitales. Préserver ce qui n’est pas sous notre main est comme une écologie de la non possession, de l’impermanence et de la finitude qui nous tient aussi dans une certaine exigence. Puisque nous ne pouvons présentement mettre fin à la machine capitaliste énergivore et chronophage, gloutonnant l’espace ou le digitalisant, peut-être pouvons-nous imaginer cesser de la nourrir petit à petit, en étant moins impliqués dans ses rouages, en inventant ou retrouvant des façons d’habiter qui résisteront à la fin (?) du capitalisme et perdureront.

Le sauvage n’est pas notre part manquante mais nous traverse et nous propulse. Ceci sous-entend que nous le manifestons en permanence en de multiples lieux et sous de multiples formes, souvent discrètes, dans des mouvements qui ne font pas qu’aller contre le système mondialisé et en cherchent les failles, mais produisent d’autres voies d’expression, d’agencements et de créations irrécupérables. Penser et agir sauvage c’est se manifester là où « ils » ne nous attendent pas. Il est essentiel de se réapproprier ce dont nous avons été dépossédés, soit initialement se donner les possibilités de poser collectivement des questions cruciales et les manières d’y répondre, pour le présent, pour déborder l’horizon.

Continuer à nourrir nos pensées de toutes parts, retrouver dans le précaire l’humilité de la mesure et dans la démesure déployer des énergies ingénieuses, joyeuses, et surtout audacieuses. Etre nos gestes mêmes, et à l’endroit du sensible se ressaisir d’une façon plus sensuelle, plus viscérale, plus intuitive. La force est en nos cœurs ; s’y réfugier l’espace d’une pause pour mieux en exprimer la puissance de vie libre, depuis le dedans. Non pas réensauvager le dehors ou nos existences mais laisser respirer, amplifier ce qui est, accepter les fragilités, faire exploser ce qui nous enferme, avec fracas ou silencieusement, empreinte après empreinte. Parce que nous sommes sauvages.

Stéphanie Chanvallon

[1Les transformations génétiques des animaux par la bio-ingénierie et la performance technologique font avancer l’agro-industrie internationale. Cette industrie définit l’existant à partir de son mode de production. Pour exemple, le devenir même d’un poussin poule pondeuse est réduit à ce qu’il est prévu qu’il soit – à condition qu’il ne soit pas sexé masculin car alors son existence et immédiatement refoulé vers une autre destination. Voir Rêver. Machines sauvages, Lundi matin, n° 321, 2022

[2Jean-François Billeter expose l’idée d’intelligence corporelle et décrit le corps comme « l’ensemble de nos facultés, des ressources et des forces, connues ou inconnues de nous, autrement dit comme un monde sans limites discernables au sein duquel la conscience tantôt disparaît, tantôt se détache à des degrés variables selon les régimes de notre activité ». Leçons sur Tchouang-Tseu, Paris, Allia, 2006, p.119

[3C’est aussi ce qu’exprime Manon Saovi dans Le corps sensible, terrain de résistance. Dojos autogérés, génération écoféministe et Aïkido, Lundimatin n°497, 2025

[4Bernard Aspe, Les Fibres du temps, Caen, Nous, 2018, p.41

[5La force de cette conscience individuelle est qu’elle ne peut se dissoudre au sein du collectif même pleinement engagée alors qu’elle s’exprime aussi à travers et pour lui. Et c’est cela qui donne au collectif sa particularité : sa capacité à se nourrir de chacun et à nourrir chacun. Ainsi, quand les collectifs en viennent à se dissoudre, les forces individuelles se dispersent et reprennent la lutte ailleurs, elles se répandent, se propagent, par résonance, tel le sauvage.

[6Lundi soir, 16 décembre 2024

[7Bernard Aspe, Les fibres du temps, Caen, Nous, 2018, p.233

[8Fred Bozzi & Stéphanie Chanvallon, Que fare de nos défaites. Pour une mutation spirituelle dans les luttes de nature, Lundi matin, n° 355, 2022

[9Je dirais que l’IA (intelligence artificielle) a pour fonction, entre autres, de remplir l’espace vide qui apparaît entre un individu et une expérience du monde, c’est-à-dire qu’elle décrit l’espace censé être senti initialement par l’élaboration singulière d’une connaissance, par le mouvement qui la fait apparaître ; de fait, l’IA vient nous « dire » ce qu’est le monde tel qu’il doit être et non tel qu’il pourrait être, et nous dépossède davantage tout en faisant disparaître la singularité ou le commun qui façonne quotidiennement.

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