Le RSA comme terrain de combat

Comité ingouvernable des demandeurs d’emploi

paru dans lundimatin#511, le 11 mars 2026

C’est un débat qui divise les historiens : en créant le revenu minimum d’insertion (RMI) en 1988, Michel Rocard souhaitait-il améliorer le quotidien des classes populaires ou déployer un dispositif de contrôle et de pacification des classes dangereuses ? Quoi qu’il en soit, ce gouvernement par les miettes a permis à des millions de français de survivre dans les marges, les interstices et la débrouille pendant plusieurs décennies ; c’est-à-dire de tenir à une distance respectable l’injonction généralisée à se rendre productif et à « perdre sa vie à la gagner ». Le Comité ingouvernable des demandeurs d’emploi du Finistère et du Nord nous a transmis cette communication qui raconte les nouveaux dispositifs de mise au travail et sous pression des allocataires du RSA et l’enjeu politique qu’il y a à s’organiser pour y résister.

S’aviser de la situation

Depuis le 1er janvier 2025, la généralisation imposée de 15 à 20 heures d’activités obligatoires sur tout le territoire constitue une étape décisive dans la mise en place d’un dispositif de contrôle et de répression nullement déguisée. Ces activités se déclinent en deux volets

  • Soit des activités crétines (atelier découverte de son profil psychologique de travailleur qui, ô surprise, nous décèle un profil adopté aux « activités de terrain » disponibles, atelier d’estime de soi et d’autres encore)
  • Soit ces activités de terrain, activités d’insertion qui ressemblent en tout points à des travaux d’intérêt généraux. Ramassage de papiers, entretien des municipalités, aide au nettoyage de graffitis etc, il faut agir au profit des collectivités ou autres. Comme une condamnation.

Réplique gauchiste de base, utilisable par les partis sociaux démocrates : la dévalorisation du coût du travail puisque ce sont des activités qui pourraient être payées (voire cumulées avec le RSA par exemple) ainsi que la supression déguisée du RSA, du RSA comme aide donnée aux personnes ne possédant pas d’emploi en vue de la survie. Le RSA tel qu’il est actuellement réformé est en fait un temps partiel à coût réduit. La loi précise qu’il s’agit d’un accompagnement et non d’un emploi salarié déguisé. Hélas dans les faits, il est bien hardu de bien saisir la différence. Souvent, les accompagnateurs ne prennent pas la peine de faire semblant. D’ailleurs ils ne prennent pas la peine de grand chose. Parmi les différents témoignages, il y a un protocole similaire :

Ça commence par un courrier menaçant : « en tant que demandeur d’emploi, vous avez des obligations ! RDV obligatoire à telle date sans quoi nous vous couperons ou réduirons le RSA ».

Arrivé à ce rendez-vous. En général dans un local qui n’est pas France Travail et dont nous n’avons jamais entendu parler ni d’Adam ni d’Ève. Face à une personne qui nous explique être « coach », qui ne prend pas et ne lit pas les documents demandés (CV, etc.) et nous pose toute une multitude de questions tout en tapotant le nez dans son ordinateur avant de nous dire innocemment et sans explication que l’on a reçu un code sur son téléphone, qu’il faudrait leur communiquer.

Une fois le code donné, elle nous explique que nous venons de signer par cet acte le contrat qu’elle a rédigé lors de notre interrogatoire. Que nous n’avons pas lu avant d’avoir signé et que nous ne lirons que lorsqu’elle nous l’enverra pas mail, à la sortie de l’entretien.

La suite n’a rien de la rhétorique de l’accompagnement. On nous parle du « pognon de dingue » que notre situation oblige à dépenser, en soulignant parfois à quel point cette dépense inutile pourrait servir à de nobles causes (au choix et selon le demandeur d’emploi, en général la protection de l’enfance).

« L’accompagnement » en question nous est expliqué comme une entreprise de flicage. On nous explique qu’il va falloir revenir très régulièrement, jusqu’à une fois par semaine, pour apporter les justificatifs d’une recherche d’emploi totale et sans repos. Quant à cette affaire d’heures d’insertion, un exemple suffit, celui de cette femme qui a toujours travaillé en joaillerie et à qui on répond, lorsqu’elle demande plus d’informations sur ces heures, qu’elle n’a pas à s’en faire, et avant même de savoir dans quelle activité d’insertion elle sera, qu’on lui « avancera gracieusement l’achat du casque de chantier nécessaire ».

Quant aux conseillers France Travail, à certains « coachs », une part d’entre eux se plaint, en secret ou non, de cette situation. Les non-idéologisés, ceux qui ne croient pas béatement aux bienfaits des nouvelles réformes sont exaspérés par la montée en nombre des personnes à surveiller. Si certains tentent de s’intéresser à l’humain, leurs cadences les forcent, pour s’en sortir, à ne penser qu’en terme de numéros et de critères remplis.

Il n’y a pas d’insertion par le travail !

Dans la grande religion économique dont il est vrai qu’elle tend à se confondre avec le travail, notamment depuis que les managers en chef sont parvenus à faire entrer l’idéologie travailliste dans l’esprit de nombreuses personnes (voyez comme on travaille sur soi, le sport, non pas pour trouver l’ouverture mais parce que nous sommes les patrons de nous-mêmes etc.) Nous n’avons jamais voulu d’emploi, ce qu’il y a derrière la volonté de l’emploi, c’est le désir de vie, de dépasser la maigre vie qui nous est faite, d’avoir assez d’argent pour manger (de la merde, la plupart du temps) et de la sociabilité (rencontrer des gens, affirmer « une utilité dans la société ».) Si c’est bien ce que beaucoup se disent, l’argent d’un pauvre emploi ne garantira pas de vivre beaucoup mieux, jamais le travail n’a été la sociabilité mais plutôt son exact contraire. Fondamentalement, nous nous contrefoutons d’être utiles à cette société, nous voulons la vie, la véritable et nous ne pouvons concevoir de se sentir utiles que dans la lutte et la réalité, la tangibilité de la vie que l’ordre actuel dénie à tous, chômeurs ou non. Le RSA permet à beaucoup d’entre nous de déserter. Mais déserter est un devenir, il faut travailler (nous avons osé le mot) à rendre la désertion possible. Il n’y a pas de dehors à l’Empire, sinon en nous. Et même là, au vu des nouvelles formes de pouvoir, l’intégration de l’idéologie évoquée plus tôt, la fascisation en cours, ce dehors semble disparaitre ou se cacher. On le retrouve de moins en moins dans les regards que nous croisons. Et c’est parce qu’il n’y a pas de dehors à l’Empire qu’il n’est pas tant question de déserter que de cultiver la désertion. Le RSA, faiblement, est l’une de ses choses qui permettent de cultiver, de créer les conditions futures de la désertion, individuellement mais parfois collectivement. Combien de nos camarades se servent du RSA pour essayer de créer un dehors, de cultiver la désertion en animant des journaux, des médias par exemple ?

Ce n’est pas le RSA en lui même, c’est toujours la lutte. Il faut déclarer ici un terrain de combat. Ceci est un appel pour dire, camarades chômeurs, camarades chômeurs résistants du Finistère et du Nord, que vous n’êtes pas seuls.
Ceci est un appel pour dire qu’il faut déclarer ici un terrain de combat, camarades écolos, féministes, camarades qui subissent ce qui vient mais surtout résistent et essayent de trouver des moyens de résister.

Le comité ingouvernable des demandeurs d’emploi

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