Le Perou contre l’extractivisme

Raul Zibechi

paru dans lundimatin#24, le 24 mai 2015

Depuis la fin mars, les paysans de la province de Islay, dans la région d’Arequipa, au sud du Pérou, affrontent une des plus puissantes multinationales minières, la Southern Copper, qui prévoit d’ouvrir une mine de cuivre dans la vallée de Tambo. Depuis plus d’un mois, ils ont pu s’appuyer sur la solidarité active de la part des travailleurs de la construction, des professeurs, et des citadins de l’Association d’Urbanisation Populaire d’Arequipa.

La Southern Copper a une sombre histoire au Pérou. Elle a commencé à exploiter une mine à ciel ouvert à Toquepala, en 1956, où se trouve le principal gisement de cuivre du pays, et a construit une raffinerie à Ilo, en 1960, tous deux dans le département de Moquegua, à côté de l’Arequipa. En 1976, elle a ouvert une seconde mine, encore plus grande, Cuajone, dans le même département. Durant des années la Southern a été le principal contribuable du pays.

Un récent rapport du journal conservateur El Comercio, fervent partisan de la mine, reconnaît que dans la région sud, la plupart des gens ont de vifs souvenirs des énormes nuages noirs qui émanaient de la raffinerie, ce qui a affecté l’image et la crédibilité de l’entreprise.

« Quand la Southern a commencé ses opérations dans les années cinquante, elle a contaminé sévèrement la côte du fait de ses processus de fonte et de la création de résidus » (El Comercio, 12 Avril 2015)

Il faut remarquer que la région sud a une importante valeur stratégique parce qu’elle concentre d’importants couloirs de la IIrsa (Initiative pour l’Intégration de l’Infrastruture Régionale Sud-américaine). En particulier les axes Interocéaniques centraux et Pérou-Brésil-Bolivie, où trois ports importants offrent une sortie rapide, par l’intermédiaire de l’Autoroute Océanique, à la production agroalimentaire et industrielle brésilienne à destination de l’Asie.

Les travaux d’exploration de la nouvelle mine Tia Maria ont commencé en 1994, et en 2007 la Southern (dejà aux mains du Groupe Mexico) a annoncé son plan d’investissement. La population refuse l’entreprise depuis le début, qui suppose un investissement d’environ 1400 millions de dollars dans un premier temps, en affirmant que la mine utilisera l’eau qui sert pour l’agriculture. Depuis 2010 l’opposition s’est convertie en mouvement permanent.

Des manifestations massives lors desquelles trois personnes sont mortes et cinquante autres blessées

Le 16 mars 2011, la population a eu connaissance, par le Front de Défense de la vallée de Tambo, d’un rapport environnemental de l’office des Nations Unies qui assurait que l’entreprise n’avait pas fait d’étude hydrogéologique de la zone. La réponse à la ruse fut des manifestations massives de rejet dans lesquelles trois personnes sont mortes et cinquante autres blessées. Le gouvernement a refusé l’étude d’impact de l’entreprise et le projet a été gelé.

Mais en août 2014, le Ministère de l’Energie et des Mines a approuvé la seconde étude d’impact environnemental en assurant que les observations avaient été supprimées . Cette décision a causé l’actuelle mobilisation qui compte sur l’appui des trois maires de la vallée de Tambo qui participent activement à la protestation.

L’entreprise minière dont le siège est à Mexico a été sérieusement remise en question. L’Organisme d’Evaluation et de Fiscalisation Environnemental a amendé à 14 reprises la Southern Copper. Au mois de janvier 2015, la Fiscalité Spécialisée dans le Domaine Environnemental a demandé deux ans et demi de peine privative de liberté et le paiement d’une réparation civile d’un million de dollars pour le président éxécutif de la Southern Pérou, le mexicain Oscar Gonzales Rocha, pour un délit de contamination environnemental dans la mer de Ilo.

Les opposants sont considérés comme des « terroristes antiminiers »

Au début de la grève illimitée le 23 mars, le gouvernement péruvien a décidé d’envoyer deux mille policiers dans la vallée de Tambo, provocant la mort d’un homme et des dizaines de blessés. Le dirigeant des relations institutionnelles de la Southern Copper, Julio Morriberon, employé pour faire le travail des champs avec les agriculteurs, a affirmé que les opposants étaient des « terroristes antiminiers ». Même si cela a été démenti ensuite par l’entreprise, le mouvement ne cesse de s’intensifier. Un ex-parlementaire a déclaré que Marco Arana, qui dirige l’ONG antiminière Grufides, était le successeur du senderiste Abimael Guzman.

Pendant que le gouvernement rejette la possibilité de faire une consultation citoyenne à propos de l’activité minière, les médias proches du gouvernement soutiennent que dans la vallée de Tambo une majorité silencieuse en faveur de la mine a été maitrisée par une minorité. Le 26 avril, le journal La Republica a publié une enquête nationale d’après laquelle 51 pour cent de la population pense que « les habitants ont raison, que le projet provoquera une contamination et que les actions qu’envisage la mine pour éviter cela sont insuffisantes », face aux 32 pour cent qui croient à la mine.

Trois problèmes majeurs apparaissent face à la résistance populaire.

Le premier est que le Pérou n’est pas n’importe quel pays. Il est une pièce stratégique dans le contrôle de la région sudaméricaine, aussi important que la Colombie, maintenant que le Pentagone ne peut plus compter sur le Venezuela. Il a une longue histoire de luttes, mais aussi de massacres et d’exterminations, en incluant une guerre avec 70 000 morts dans les années 1990.

Deuxièmement, l’activité minière n’est pas quelconque, elle est celle qui a le plus haut degré de militarisation du modèle extractif. Le Pérou est, avec le Mexique et le Chili, le pays qui concentre le plus de conflits miniers selon l’Observatoire des Conflits Miniers d’Amérique Latine. Parmi les grands pays de la région, ces trois-là sont ceux où le militarisme a converti les communautés indiennes, noires et métisses, rurales et urbaines, en camps où s’impose l’état d’exception permanent.

Troisièmement, même si l’immense majorité du peuple péruvien est en opposition au modèle minier, l’affirmation du dirigeant de la Southern Copper selon laquelle les antiminiers sont des terroristes n’est en rien un dérapage, mais quelque chose que l’on doit garder à l’esprit : on considère les gens d’en bas, pas seulement ceux qui résistent, comme des ennemis à exter-miner.

Raúl Zibechi

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