VENDREDI – Y aller
A l’aube, une odeur de combustion se mêle à la fraîcheur matinale. L’air se voile d’humidité et peut-être d’un reste de fumée de la veille. Je suis encore chez moi ; une dizaine d’hectares ont brûlés aux portes des maisons. Trois départs de feux et d’autres départs suspects dans le coin*, les agriculteurices sont aux aguets ; autant pour les mégots que pour les pyromanes.
Qui a mis le feu au maïs à peine plus haut que le genou ; aux feuilles ternes et tordues que certain. es ont choisi d’ensiler faute de pluie, à l’herbe grillée des pâturages qui contraint les éleveurse à entamer les stocks de fourrages ? Ce n’est pas Soraya de la campagne de prévention de la radio car Soraya devrait s’appeler Patrick, Vincent ou Bernard. Et il y a encore d’autres patronymes trop contents de garder l’anonymat, leur yacht et leur milliards de bénéfices fossiles. Ils continuent d’agiter leurs fables géopolitiques et d’auto-régulation selon la loi magique du marché. Aujourd’hui le thermomètre grimpera encore à plus de 30 degrés. Ce week-end, je veux pourchasser les pyromanes de grande envergure.
Il faut bien que je fasse le plein pour partir ; je le sais. Je sais aussi que la clim consommera un litre supplémentaire au 100km. En revanche, pas question de prendre l’autoroute, c’est ma revanche personnelle. Train, vélo, camions, covoits chacunes a choisi son transport pour venir avoir toustes chauds ensemble mais Yann Barthes a oublié l’invitation. Aurai-je du rester cloîtrée chez moi tandis que d’autres cuisent dans leurs bouilloires, sous les îlots de chaleur, que les pompes funèbres sont débordées, que les hôpitaux étouffent et que les pompiers volontaires font des burn-out ? J’estime que non car j’ai certains privilèges. Alors j’assume les 200 kg de Co2 de covoit pour faire l’aller-retour au Megacanal . Le projet prétend diminuer le transport routier alors qu’il va plutôt le démultiplier par l’installation de nouvelles infrastructures logistiques et industrielles. Alors qu’il existe déjà une voie navigable.
J’y vais avec un sentiment d’impasse suite au verdict de la Cour de Cassation concernant l’A69 tombé quelques semaines avant. Si malgré les vertèbres cassées, les luttes juridiques, grèves de la faim, flambée de camion toupie, repas servis à des dizaines de milliers et encore bien d’autres angles de luttes le chantier est validé en pleine canicule. Que nous reste-t-il pour éteindre l’incendie mortifère en cours ? J’y vais pour d’autres raisons : trouver du répit, entourée de personnes qui bougent, revoir les copaines, oublier la chaleur sans fin dans la joie d’être ensemble.
Surprise de ne pas trouver de contrôle d’identité à l’entrée du village, la présence policière est discrète. Les orteils effleurés par la luzerne bien verte, je retrouve la vie du camps : chapiteaux colorés, la voix d’une guitariste, l’affairement derrière les tables de la cantine, l’accueil emplie de panneau d’auto-gestion, les toilettes avec pas tant d’attente et les sourires. Les tentes s’étendent par-ici-par-là, des hamacs sont tendus dans les haies. Les campings M.I.N.T, « grand Jeu » (appellation mystérieuse ?), proches ou plus éloignés sont bercés par la musique des peupliers. Les araignées tigrées (épeire frelon) ou sauteuses investissent la tente.
SAMEDI – De l’eau et du feu
On organise les binômes, trinômes entre covoits et connaissances plus ou moins récentes. Il y a eu un temps de brief juridique et soin mais pas de temps pour constituer nos groupes affinitaires. Alors on tâtonne pour retrouver les unes les autres dans la soirée, à la pause de midi, que chacune s’y retrouve dans la position au sein du cortège, les risques juridiques/physiques, les niveaux d’énergie mentale/physique. Une sortie du camps en cortège avec les véhicules remplis estorganisée. Nous serpentons en chanson, klaxons, petites phrases lancées les fenêtres ouvertes à la file adjacente. Le convoi défilent entre les maisons de briques, les feux tricolores systématiquement équipés de caméras, les croisements systématiquement équipés de flics et les champs à perte d’horizon. Pas de fouille, les EPI sont sains et saufs.
Pause déjeuner
Certaines locaux viennent nous filmer en famille au smartphone sur le trottoir entourant la place ou torse-nu derrière leur fenêtre. Un relent à la Black-Mirror ; « nous sommes divertissantes » m’a dit une copaine après un contrôle d’identité au faciès. Par la suite, j’ai noté néanmoins la patience des personnes coincées dans leur véhicule et les soutiens lancés sur le pas de la porte. L’arrivée de plusieurs milliers de personnes dans un village reste délicate à gérer pour ne pas alimenter la division populaire recherchée par le dispositif policier et sécuritaires (routes et gares fermées). Cette fois -ci je crois constater que peu de graffitis ou stickers sont laissés sur notre passage. Le slogan écrit à la craie au cimetière sera effacé le lendemain par un groupe. Malheureusement, il est peu probable que les gens de la société du canal habitent ici… mais viendra le jour où on enterrera leur projet ! On me rapportera que d’après un sondage citoyen 70 % des locaux sont contre le Mega-canal *. Une discussion manifestante avec un militaire-habitant aboutira au constat que le seul fait que les habitantes soient aussi peu informés sur le projet est un argument en sa défaveur*.
Je prête une attention distraite aux prises de paroles et redoute, à tort finalement, celles des politiques autres que les députés. La présence des drapeaux m’irrite doucement ; pour moi l’écharpe tricolore peut se joindre à nous derrière la banderole de tête, en témoin lors des procès, en soutien politique et médiatique. Mais plutôt que d’être une tribune, je préfère entendre la parole des concernées/impactées ; savoir pour qui je viens. La lecture des programmes politiquesattendra. Pour l’instant, c’est une bonne cinquantaine de vélos qui débarquent aux sons des sonnettes et des applaudissements. J’entends un agriculteur expliquer que l’emprise foncière du projet représente l’équivalent de 300 fermes (100ha chacunes) ! 7 tracteurs accompagnent le cortège*. Je remplis mes gourdes à la tonne à eau ; puis tout au long du parcours, ce sont les habitantes qui proposeront l’eau. Satisfaction avant le départ imminent : après le clown facétieux d’il y a quelques jours, ce sont les grimpeureuses M.I.N.T qui adressent un message à Xavier Bertrand, soutien du projet : « Ce n’est pas la taille qui compte ! ». Au petit matin, à 500m des flics, ielles ont aussi scié un panneau publicitaire du Mégacanal puisque le Mégacanal ne passera pas ici, ni ailleurs*. Le ventre plein du wrap délicieux crudités/lentilles préparés par la cantine, le cortège se met en mouvement. Le groupe affinitaire ne se lâche plus.
Viens la déviation attendue : « parcours déclaré en face, traversée des champs pour aller voir le chantier à gauche ». Je préfère la gauche et je connais bien le trinôme, on est OK.
Les chevaux tournent dans leur enclos...l’un d’eux n’y est plus, effarouché par notre présence. On suit son galop du regard. Autour de moi, on est rassuré lorsqu’on le voit tenu au licol par une gérante probablement pas très contente*. On s’étonne d’être aussi nombreuxses dans le cortège et on avance sans piétiner les betteraves. Fossé, chaume des céréales, andain de paille glissants, chemin pavés. Sous le cagnard le cortège progresse d’un pas énergique nous obligeant à des petites foulées pour compenser le retard pris lors des passages étroits.
Un court arrêt à l’ombre, proposition d’un retour au parking si l’énergie physique manque car il reste « au moins /plus qu’une /on arrive bientôt, une heure de marche » . Le groupe affinitaire sort le gâteau, l’eau et continue. « Barbelés », « piquets », « champs coupé », « détour pour moissonner », « délimitation d’une route du chantier », ni une ni deux les pinces coupantes s’en occupent, les bras font le reste. Je pense en moi-même : « avec un sol aussi sec il devrait être difficile de les replanter ». Sur des centaines de mètres, les piquets craquent les uns après les autres, parfois sous les acclamations s’ils ont été particulièrement réfractaires. Mission rondement menée.
En levant la tête on voit déjà la montagne claire du chantier de l’écluse se dessiner après un champ de paille non pressée. La ligne de playmobils en place et à droite le cube gris du datacenter. Les estafettes se déplacent entre les deux tentant d’anticiper notre prochain mouvement. Invisible d’ici, des centaines de playmobils attendent derrière la butte* et aussi des centaures. Une configuration à la mode Alesia - Ste Soline 2.
Je crois voir les playmobils se rapprocher de la route. Plus tard, on me dira qu’ils glissaient en latéral pour prendre position à une dizaine de mètre de la route sans la bloquer*. Je vois des étincelles, flammes, détonation, flammes, fumée, fumée, fumée. Nous n’arrivons pas à lire la situation, et il nous faut décider de poursuivre ou de rebrousser chemin. A peine une minute pour prendre une décision collective. On a toustes un ffp2 et nos lunettes, on y va. Décision non rationnelle, nous avons chacun.e estimé le danger avec une interprétation différente : « les flammes sont encore loin » ou « on peut se protéger de la fumée alors ça ira ». Les mains, les pieds. Rang de maïs, et butte de patates.
On avance. On traverse la fumée. Son du crépitement, vent dans notre direction.
A l’entrée du village, on attend, rassemble le groupe. Des câlins, des sérums phy, de l’eau, une pause assis à l’ombre des murs des maisons. Puis l’avancée reprend, et les préoccupations. Un centaure serait descendu en trombe arrêter le feu au canon à eau*. Ce coup-ci ça l’a fait. Mais les investissements sécuritaires ne suffiront pas pour la forêt de Fontainebleau qui brûlera le lendemain ni pour la montagne dans le Diois.
Une seule idée en tête : l’espoir de baignade. Le vœux est exaucé lors des retrouvailles avec le cortège familiale et les tracteurs. Doucement les corps piétinent pour se glisser entre les branches jusqu’aux berges du canal. Et plouf ! Joie des clapotis Siamo tutto anti fascisti, du tourbillon. Pendant ce temps, je ne le vois pas mais des kayaks et canots sont mis à l’eau pour atteindre l’écluse du chantier, et occuper les affreux*. Jeu de chat-police et souris-kayak de droite à gauche sur toute la largeur du canal puis harponnage.* Vient l’heure de sortir de l’eau pour nous aussi et de réclamer les camarades.
Médiation et négociation. On monte sur le pont. « C’est long, trop long » alors on redescend face aux flics. Pendant ce temps police fluviale et gendarmerie discutaillent de la légalité de la procédure pour une garde à vue*. Et nous on compte : Trois cent ! Deux cents quatr’vingt dix’neuf ! ... avec quelques ellipses « 2minutes ! Cent dix sept... », « Trois ! Deux ! Un ! Zéro ! Ouhhh, vous êtes nuls ! ». Visages impassibles malgré les apostrophes, je me demande pourquoi ils se sont engagés, ce qu’ils en pensent de se trouver face à nous. Pas trop jeunes cette fois-ci, mais immobiles, impassibles. Les copaines bougent sur le pont et confirment que les kayakistes sont avec nous. Alors on repart après avoir retiré les branches de la route. On marche ; la fanfare réduit le mal de pieds. Contentement de rentrer toustes ensemble, a priori pas de GAV. Le retour est long, les détours du cortège voiture aussi, il est 21h30 lorsque nous rejoignons le village. Plaisir de trouver l’assiette copieuse et pleine de saveurs .
Un débrief à plusieurs voix fait le récit des différents cortèges. Les points se relient : M.I.N.T-kayak – vélos – clés des champs– tracteurs/baignade. A la description de l’épisode du départ de feu, des réactions de pas tout à fait convaincus s’élèvent. Une correction est apportée. L’ensemble se dessine. Des baignades dans les canaux existants, des messages pour Xavier Bertrand, l’approche des infrastructures par des ballades à pied-vélo-kayak, dépiquetage, un move pas tip-top dans le contexte de sécheresse, discussions avec les locaux, la fanfare, les tourbillons, des chants… Pas de GAV, une dizaine d’insolations prisent en charge par les médics*. Nous sommes toustes ensemble ce soir. Les concerts offerts par les camarades de free-party reprennent et continueront de me bercer dans ma tente. « Les Bernards disparaissent et tout le monde s’en fout » (Ultramoderne) *. Vivement que certains Bernards disparaissent...
DIMANCHE – Débrief et démontage
Je regarde distraitement un funambule, attrape une tartine et un thé, assise dans un coin. Sourires et mots échangés, ma disponibilité mentale est limitée. Je fais l’impasse sur les évènements proposés et choisis le bénévolat. Reposant, lent, à l’écart de l’agitation, l’esprit décante, les mains font, je fais le plein de « merci ! ». Puis vient la sédimentation lors du débrief et des échanges au fil de l’eau. Fusée et/ou lacrymos ? Blocage de la route ou non ? Ressentis de celleux à l’avant ? A l’arrière ? L’esprit a besoin de comprendre pour apaiser les remous du doute. Nul jugement à donner, ce serait trop facile à posteriori ; trop facile quand on n’a pas les robots devant soi. Et ces questions nous appartiennent collectivement.
Le travail de la base soin, de la legal team autour des arrêtés, de l’orga est expliqué et applaudi.Puis viennent les débriefs en groupe. Il est exprimé à plusieurs reprises que la difficulté physique, le manque d’eau, la durée de la bifurcation n’ont pas été perçues. Le feu à l’avant du cortège a été un risque réel pour celleux qui suivaient. La baignade a enthousiasmé, donnée joie et énergie. Le dépiquetage et rentrer toustes ensemble ont été source de satisfaction.
Les idées pour la suite fusent : contacter l’agri pour l’indemniser, flash-mob, festnoz de soutien, appuyer la fragilité financière du projet, se lier aux autres luttes, interpeller les élus européens et locaux,…
Les gentes en partant lancent des mercis ! Bonne route ! Collectivement nous nous essayons à dessiner une ligne de crête stratégique dans les actions, la communication, l’organisation/auto-gestion, ascendant/descendant, antiracisme et luttes contre les oppressions, écoute/prise de parole… le temps d’un week-end. Je me prends à imaginer qu’en sortant du village je découvre que le reste de la société s’est mis à l’œuvre. Quel soulagement ce serait !
L’heure vient du brief démontage et d’une répartition des rôles en mode « minimal ». Missions soins/veille des oppressions, nettoyage tables/chaises, rangement des toilettes, de la signalétique, elec/eau, démontage des chapiteaux, nous fourmillons. Les patates rôtissent au four à pain avant de fondre sur nos langues. Doucement le champs s’agrandit, la densité humaine et la chaleur se réduisent. J’aime voir la métamorphose d’une fin, me préparer à prendre congé, à quitter cette bulle et à retrouver le monde « par défaut ». C’est aussi l’heure des câlins, des promesses de se retrouver sur d’autres luttes, de se souhaiter un bon atterrissage à nos vies quotidiennes et pour la suite.
Rentrer
Je retrouve des champs noircis sur la route, à nouveau un panache de fumée comme lors de l’aller. La plaine sans arbres est un futur désert. Retour dans les villes, les vélos sont plus nombreux, les espaces sont fleuris avec des graminées plutôt que des horticoles. Il y a un peu de mieux. J’apprendrai au retour que Fontainebleau brûle. Ironique quand les climato-sceptiques avaient utilisé un extrait de George Sand, défenseuse de cette forêt quelques semaines auparavant…
Puis viennent les premiers contacts, appels aux proches. Je m’agace du discours autour de « l’adaptation » avant de comprendre plus tard qu’il s’agit du laïus médiatique du moment. Entendre des paroles rapportées giec-sceptique et un relativisme « chacune fait comme ielle peut, est là où ielle en est » me font carrément sortir de mes gonds à coup de chiffres, de « être en mesure de ne pas se révolter/lutter est un luxe », d’injonction à changer de banque/assurance. Un ami me dit chercher un travail qui le mettra financièrement et géographiquement à l’abri avec possibilité de migrer. La météo de la semaine ne descend pas en-dessous de 30°C mais ne dérange personne pour continuer à sortir se divertir. Les politiques gèrent les incendies en regardant le bout de leur nez, c’est-à-dire avec la traque des pyromanes. Quid de l’atténuation ? Quid de la répartition des moyens pour faire face ? Exemple : taxer les riches et c’est gentil ? Quid de ce que l’on va manger ?
Je me dis que nous n’avons pas eu encore assez chaud pour que certaines continuent de penser que « C’est une expérience à vivre. Il va falloir s’adapter. ». Il va donc falloir qu’ielles attendent de se faire cuire le c* pour comprendre ? Je ne prétends pas agir de façon suffisamment radicale. A mes yeux, le week-end reste symbolique ; une fente ouverte pour montrer des possibles, gentille, contrôlée et dans une impertinence polie. Je suis imprégnée du politiquement correcte, indécise sur les rapports de force à engager, à maintenir un équilibre dans mon quotidien et ne détient pas de solutions. Je me tiens sur le seuil pour me préparer, former, m’exercer, essayer. J’ai envie d’y tirer mes proches de force. Il était peut-être un peu tôt pour leur donner des nouvelles…
De l’eau, de l’eau, de l’eau jaillit le feu
De nos, de nos élans grandit l’espoir.
(Chant De l’eau, le feu)
Photo de Une : Axel Gras











