La suite du monde d’Extinction Rebellion et la mienne

« Une suite du monde planifiée, policée et sans spontanéité, propre et sécurisée, consensuelle, sans excès, où chacun a sa place, où on me dit quoi faire. »

paru dans lundimatin#212, le 14 octobre 2019

Le week-end dernier, Extinction Rebellion (XR) lançait, en partenariat avec divers groupes militants, une occupation du centre commercial Italie 2. L’action avait été considérée objectivement comme un succès, les commerces étant restés fermés toute la journée, les occupants ayant pu momentanément et partiellement se réapproprier l’espace et une tentative d’expulsion policière ayant été repoussée.

Ceci étant, des participants avaient, sur les réseaux sociaux et dans ces colonnes, émis un certain nombre de critiques sur les manières de faire d’XR.

Outre la tendance à la négociation, était pointée une façon d’imposer des modes d’actions et de présence (ce qui passait notamment par une sélection des participants) ou encore de simuler le consensus démocratique.

XR avait quitté sa propre action en fin de soirée, ce qui pouvait s’expliquer par la préparation d’une semaine, du 5 au 12 octobre, de Rébellion Internationale d’Octobre. Cette RIO a notamment pris la forme d’une occupation, très médiatisée (à l’inverse de celle d’Italie 2) et soutenue moralement par la mairie de Paris, de la Place du Châtelet.

Quiconque est passé à cette occupation a pu constater que les désaccords qui avaient germés le week-end précédent étaient encore vivaces, allant jusqu’à traverser les organisateurs eux-mêmes. Même la presse de gauche, qui a applaudi des deux mains toute la semaine, a fini par se faire l’écho de la résignation de certains manifestants face au manque d’impact (autre que médiatique) de cette action, certains allant même jusqu’à regretter la non-intervention policière.

Ces débats se sont aussi exprimés sur les internets, notamment de la part de groupes qui se pensent ou se pensaient "camarades" d’Extinction Rebellion. Par exemple certains co-organisateurs de l’occupation d’Italie 2 ont tenu à mettre à plat leurs nombreux désaccords politiques et stratégiques : Lettre ouverte aux militants d’Extinction Rebellion.

Si en France, la polémique apparait aussi soudainement qu’XR a crevé l’écran, il faut tout de même noter qu’elle n’est pas nouvelle. Que penser ainsi de ce billet d’un des fondateurs d’XR (en avril 2018) qui appelait déjà, en janvier dernier, son organisation à assumer son caractère anticapitaliste ? Sa tribune se finissait ainsi :

C’est un appel aux équipes Média d’XR : ne négligez pas le message et ne le réduisez pas aux problèmes climatiques. C’est un appel à la communauté XR de ne jamais dire que nous sommes un mouvement pour le climat. Parce que nous ne le sommes pas. Nous sommes une rébellion. Et nous nous rebellons pour souligner et guérir la folie qui mène à notre extinction. Dites la vérité et agissez maintenant en conséquence.

De notre côté nous n’avons pas choisi de donner la parole à tel ou tel groupe politique, mais plus simplement à l’un de nos lecteurs, chercheur en physique et peu coutumier des us militants, il raconte sa rencontre avec la jeune organisation.


La suite du monde d’Extinction Rebellion et la mienne

[Photos : Bernard Chevalier]

Je ne suis pas un militant climatique. Mais comme beaucoup aujourd’hui, je me pose la question du rapport que notre société entretient avec la nature, du monde que je vais laisser à mes enfants. J’essaie d’agir et de trouver une place dans le compromis qui consiste à vivre dans le système et à essayer de s’en passer. Je ne suis donc pas un habitué des marches pour le climat ou autre actions médiatiques, et je ne connais que depuis très récemment l’organisation Extinction Rebellion, XR pour les intimes. J’ai cependant voulu participer à l’action d’Occupation pour la suite du monde qu’ils organisent actuellement. Changer le système, se retrouver, ’inventer des espaces de vie’, ’faire vivre le collectif’, c’est pour moi ça, je suis partant ! Après une première réunion de briefing, je donne ici mes impressions. Pas sûr que cela continuera de m’attirer...

L’organisation du briefing est très bien huilée. Réunion de plus de deux heures dans un squat où 150 personnes sont accueillies à la roots avec bienveillance, décontraction et militantisme... Avant de rentrer, les premiers mots sont pour nous notifier les règles de conduite du lieu pour notre sécurité et celle du squat et des squatteurs. On attend sagement en chuchotant que notre joyeux organisateur, détenteur d’informations secrètes sur la future action, nous briefe sur l’histoire du mouvement XR et sur les risques juridiques de s’engager dans l’action. Celle-ci se fera selon les règles de l’organisation que nous dictent les animateurs. Rien n’est laissé au hasard, pas d’improvisation, tout est réglé au poil de cul près (oh, pardon pour la vulgarité). On est des rebelles, mais on a un rôle à jouer et à tenir (moi je suis simple participant), selon nos compétences, et surtout selon notre engagement vis-à-vis des risques juridiques et physiques. Il faut suivre les principes et revendications du mouvement, puis porter la bonne parole à ceux qui n’auront pas eu la chance de suivre cette conférence HFE (Heading for Extinction).

Le premier principe est le respect et la non-violence, physique, verbale et matérielle. La non-violence, notion tant de fois débattue ; dur de s’en faire une idée précise. Bloquer un magasin ou une place ce n’est pas violent, mais écrire un slogan sur un mur ça l’est ? Empêcher des personnes de se rendre au travail (mais des méchants traders ou pollueurs) ce n’est pas violent, mais dire merde à un flic qui te gaze, ça l’est ? Mais on nous rassure : ’il n’y a jamais eu de condamnation en France pour des activistes non-violents. Sauf quand même pour deux militants de Greenpeace qui ont lancé des feux d’artifices depuis une centrale, mais bon, là, on comprend !’. Ici, on est non-violent et on avance à visage découvert (mais c’est quand même mieux d’utiliser un pseudo, on ne sait jamais), honnête en garde à vue avec l’OPJ (officier de police judiciaire), carrés et au point sur les faits scientifiques concernant le climat. On n’est pas là pour déconner.

Deuxième principe : pas d’alcool et pas de drogue. C’est important ça, un bon rebelle est un rebelle sobre. Si quelqu’un ouvre une bière sur une action, l’amener à 200 m de là et lui rappeler les principes du mouvement. Ceci est explicité sur les tracts : ’Toute personne ne se conformant pas à ce consensus permettant à un maximum de personnes de nous rejoindre, pourrait se voir priée de quitter les lieux.’ Et puis, il ne faudrait pas donner l’impression que nous sommes des ’hippies qui fument des joints’. L’image c’est important aussi. Il faut être consensuel. Pourtant, le mot qui revient sans cesse, c’est inclusif. Notre action, notre organisation doivent être intclsives, ouvertes à tou-te-s. Mais il y a des limites à tout : les tagueurs, les casseurs, les alcoolos, les drogués... RAUS !


L’image, c’est un autre principe : ça ne sert à rien de faire une action si elle n’est pas médiatisée ! Ah, je croyais qu’on était là pour refaire le monde, inventer de nouvelles façons de vivre ? Poser devant une caméra, c’est quand même différent comme posture. Personnellement, je préfère rechercher l’émancipation acquise grâce à un réseau tissé localement autour d’un rond-point que la diffusion de belles images d’une foule joyeuse et bigarrée en train de faire une Cérémonie de gratitude sur le macadam : ’un acte d’amour, une offrande faite dans le but d’entrée en bonne relation avec les éléments de la nature, dans l’unité essentielle de toutes choses, la source de toute vie et l’énergie de l’univers’. Il ne faut également pas trop choquer ou déranger les bonnes gens devant leur écran : on nettoie après une action (la propreté, ça aussi c’est important), on est désolé pour le dérangement (sic dans les tracts). Une action doit être médiatisée, et pour y participer mieux vaut d’ailleurs être détenteur d’un téléphone intelligent et savoir manier les réseaux sociaux. Il parait que maintenant les révolutions se font grâce aux réseaux sociaux, ça risque de laisser pas mal de monde sur le bord du chemin. Mais c’est un fondement théorique de XR : une mobilisation de 3,5% de la population peut déclencher un changement de système. Cela ne dit pas de quel système nous hériterons alors et qui le décidera.

Enfin, le mouvement se veut ho-ri-zon-tal ! Des groupes locaux et des groupes thématiques existent, mais je n’ai pas trop compris quelle structure interne permettait cette organisation spectaculaire. L’impression que cela donne, c’est une fascination pour l’organisation secrète : certains, qu’on ne connait que par leur pseudo, connaissent le lieu de rendez-vous, le déroulé des opérations, et vont le diffuser à des référents qui le transmettront eux-mêmes en temps et en heure à leur petit groupe de participants. Tout le monde a un rôle à jouer, mais une hiérarchie s’installe suivant une échelle de l’engagement. L’expérience d’une GAV (pour les nazes : une garde à vue) te donne une aura et un ascendant symbolique sur les autres, c’est la cérémonie de qualification pour devenir un vrai rebelle. On l’avoue par une plaisanterie, le graal serait qu’Extinction Rebellion connaisse une perquisition, trop la classe !

Une suite du monde planifiée, policée et sans spontanéité, propre et sécurisée, consensuelle, sans excès, où chacun a sa place, où on me dit quoi faire ; vous l’aurez compris, ce n’est pas ma tasse de thé ! Je ne me suis pas vraiment senti à ma place chez Extinction Rebellion : vous êtes Rebelle, comme Anne Sylvestre chante vous êtes Zen. Finalement, quelques phrases entendues (improvisées, celles-là) me font comprendre que nous n’avons pas les mêmes objectifs : vous souhaitez ’bloquer le fonctionnement de la grande horlogerie’ et ’réparer la démocratie’, j’aspire à changer radicalement de système pour vivre ensemble différemment, loin des caméras. On peut toujours espérer que le blocage en cours se libère un peu de ses liens, les bloqueurs trouvent le chemin de la radicalisation, et gouttent au bonheur par exemple d’une ZAD.

Guillemin

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