La ronde

Eva Bottega

paru dans lundimatin#295, le 6 juillet 2021

Il était une fois une petite fille qui se prénommait A. A. grandit dans une famille assez aisée et ne manqua de rien sur le plan matériel, A. mangeait à sa faim et avait un toit au-dessus de sa tête. Le seul problème dans l’histoire c’est qu’à tout moment, par le simple fait que le toit et le repas soient rendus possibles par le travail du papa, ce qui était censé combler ses besoins se retournaient contre elle.

A. fut donc élevée dans une famille où il y a un papa, une maman et une petite sœur. Dans cette famille, comme dans beaucoup d’autres, c’est papa qui fait la loi. Le papa crie fort, le papa punit fort, le papa tape fort, le papa impose ses émotions, sa colère à toute la famille et le papa exige que toute la famille devance, prévoie, accepte et fasse en fonction de tous ses changements brutaux de comportement. Le papa rit parfois alors le papa est gentil et puis le papa hurle et reproche à toute la famille d’exister et de ne pas être assez bien pour lui, de ne pas être à la hauteur. Le papa dit que la maman, la sœur et A. sont trois empotées et ne savent rien faire, il dit qu’elles devraient plutôt faire ceci ou cela, il y a toujours quelque chose que les trois filles font mal, et il y a toujours quelque chose qu’elles auraient pu faire mieux ou autrement, selon les conditions du papa. Quand la maman doit organiser les vacances, repasser les chemises du papa, faire le linge, faire la vaisselle, aller chercher les filles à l’école, organiser des déménagements, organiser les relations sociales de la famille et que la maman se fait crier dessus parce qu’elle n’est jamais assez organisée, jamais assez propre, jamais assez bien comme il faut, la maman a mal au dos, a mal aux reins parce qu’elle oublie de boire de l’eau et finit chez le médecin. Alors le médecin lui dit qu’il faut qu’elle boive de l’eau, qu’il faut qu’elle se détende, qu’elle prenne des médicaments et quand elle rentre à la maison le papa lui crie dessus en lui disant que c’est pas possible d’être aussi mal organisée et de pas réussir à gérer son stress, qu’elle devrait savoir prendre du temps pour elle pour ne pas constamment avoir des problèmes de dos, de tête ou de reins. Quand ça ne roule pas comme le papa l’avait prévu, ce qui n’arrive malheureusement jamais tout à fait, le papa crie, tape et punit A. et sa sœur. La maman ne dit rien, la maman s’est absentée d’elle-même, elle fume des clopes en cachette et attend que ça passe parce que la maman n’aime pas le conflit et la maman pense que le problème vient surement d’elle et que même si parfois elle pense l’inverse il vaut mieux rien dire, rien faire, et pas trop se poser de questions pour éviter d’empirer la situation. A. grandit et malgré la culpabilité qu’elle ressent de toujours mal exister, de toujours tout mal faire, elle supporte de moins en moins son papa et tout le reste de sa famille sauf sa sœur. A. pense alors qu’il faut fuir, qu’il n’y a plus rien à faire, A. étouffe elle a l’impression de ne pas être normale, elle a l’impression d’avoir un problème alors A. abandonne tout le monde. Mais comme A. aime quand même sa famille et qu’au fond elle ne se sent pas du tout en mesure de faire quoi que ce soit par elle-même, A. s’enfuit mais reste enfermée dans les conditions du papa. Le papa paie l’appartement pour que A. fasse des études dont A. explique les plans d’avenir au papa qui doit les valider pour donner de l’argent en échange. A. sait qu’elle pourrait travailler à côté de ses études et dire à son père de ne plus l’aider financièrement mais, au-delà du fait que cela fait peur à A. et qu’elle ne s’en sent pas complètement capable parce que A. a toujours travaillé à la maison pour repasser les chemises, nettoyer la maison, préparer les diners et à l’école pour avoir des bonnes notes, des bonnes appréciations, des bonnes moyennes trimestrielles mais A. n’a jamais travaillé pour quelqu’un d’autre que pour son papa. A. ne veut pas non plus couper le seul lien qui lui reste avec lui, et, elle sait que, refuser ses conditions et son argent c’est lui dire adieu. A. n’est pas prête et n’a pas envie de dire adieu à son papa alors elle préfère se plier de temps en temps à ses conditions pour être tranquille le reste du temps. Mais le papa ne la laisse pas tranquille et vérifie constamment si l’appartement qu’il paie et dans lequel il vient une fois par semaine est bien rangé, si c’est propre, si ses plans de carrière sont viables et lorsque ce n’est pas le cas, le papa crie très fort sur A. et lui explique par A + B que tout ce qu’elle fait ou entreprend est voué à être un échec. A côté de ça, A. vit sa première rupture, elle quitte son premier petit copain qui s’appelle B. A. a fait sa première fois avec B. il l’a respecté et a décider de coucher avec elle quand elle aurait 18 ans parce que c’est comme ça qu’on fait et qu’on respecte les femmes. B. était très content que A. soit vierge et ne manquait pas de le signifier, B. était plus vieux que A. B. changeait souvent d’humeur, il disait à A. qu’il l’aimait, que c’était la septième merveille du monde, qu’il voulait être l’ombre de son ombre et puis quand il apprenait que A. s’était faite toucher le corps par un autre garçon, B. tapait dans les murs, brisait son téléphone par terre et sortait des appartement en enfermant A. à clé dedans, soit pour « s’aérer l’esprit » soit pour « aller buter le mec qui venait de la suivre dans la rue ». Il revenait toujours quelques heures après, il avait simplement fumé un joint pendant que A. pleurait et était coincée dans l’appartement sans pouvoir, elle, sortir pour s’aérer ou aller buter le mec qui venait de la suivre dans la rue. B. disait qu’il respectait les femmes parce qu’il avait grandi avec sa mère et sa sœur, B. disait qu’il respectait A. parce qu’elle n’était pas comme les autres filles, parce que les autres filles il ne les respectait pas parce que c’est comme ça, il disait « c’est comme ça je suis un connard » et en même temps il disait « moi j’ai jamais manqué de respect à une femme, une femme c’est sacré ». Quand B. a appris que A. avait dormi chez un ami à elle qui s’était masturbé sur elle pendant son sommeil, B. a dit « tu me dégoutes je ne peux plus te toucher ». Alors A. avait honte, pleurait et priait pour que B. un jour lui refasse l’honneur de la toucher à nouveau après qu’un autre l’ai touché sans qu’elle n’ait eu le temps de dire qu’elle ne voulait pas. A. a passé deux ans et demi avec B. Quand A. a décidé de quitter B. B. lui a proposé une relation ouverte parce qu’il comprenait que peut-être elle avait envie de « baiser d’autres mecs ». A. s’est dit que ça pouvait peut-être être une solution même si elle ne l’avait pas envisagé comme tel. Alors B. a posé ses conditions, il a dit que ce serait à condition que A. couche juste avec le mec sans jamais le revoir, sans prendre son numéro, que ça ne devait pas être un ami, ni quelqu’un que lui ou elle connaisse et que surtout, elle se devait de lui dire tout ce qu’il se passerait dans les moindres détails. A ce moment-là A. s’est dit que ce ne serait pas possible de respecter ces conditions alors elle a demandé à B. de la laisser tranquille et de récupérer ses affaires. B. lui a dit qu’elle avait tué l’amour, que c’était une sorcière, qu’elle était une personne horrible incapable d’aimer, qu’elle avait promis qu’ils vivraient heureux et auraient beaucoup d’enfants et que finalement elle décide de partir, que c’est une traitre. B. dit à A. qu’il va se suicider, il lui dit qu’à cause d’elle il va se tirer une balle, mourir, qu’il ne peut pas accepter qu’elle fasse quelque chose d’aussi injuste que de décider de le quitter, que de décider de tuer l’amour. Alors A. a peur et pendant des mois et des mois elle vérifie que B. ne se tue pas, que B. va bien. B. veut aller dans les endroits où elle va, alors il faut tout organiser, tout prévoir pour contenir B. et faire en sorte de ne pas le vexer, de ne pas le mettre en colère pour qu’il ne vienne pas la voir quand elle ne veut pas et, à chaque fois, B. en appelle à son droit de la voir s’il le veut, il en appelle à l’injustice qu’elle lui fait subir. A. s’en veut et, à chaque fois, se demande si oui, en effet, elle n’est pas horrible de lui faire vivre tout ça. A. essaie de comprendre la peine de B. mais petit à petit A. se sent disparaitre dans l’angoisse alors elle met B. au plus loin d’elle-même pour essayer de refaire sa vie. B. a finalement fini par dire aux amis qu’ils avaient en commun qu’il lui avait « rendu sa liberté » qu’il avait décidé que c’était mieux pour A. qu’elle fasse sa propre vie et que, en homme qui respecte la liberté des femmes, il l’avait « laissée partir ». Entre temps s’était glissé un certain C. C. embrassait A. en soirée et lui faisait la cour. A. était très attirée et fascinée par lui. C. le savait et s’amusait à mettre A. dans des situations délicates, il la testait sur le plan intellectuel, il lui demandait ce qu’elle pensait de certains livres qu’elle n’avait pas lu et qu’il n’avait pas lu non plus, mais C. contrairement à A. pouvait parler de beaucoup de choses qu’il ne connaissait pas. Alors C. et A. ont couché ensemble. C. est metteur en scène et écrit des pièces de théâtre pour « redonner à la femme leur dignité perdue ». Une fois qu’ils ont couché ensemble, A. a voulu revoir C. mais C. n’était plus intéressé, il a dit à A. qu’il fallait qu’ils arrêtent de se voir car ses amis étaient amoureux d’elle et qu’il respectait trop ses deux amis pour continuer de la respecter elle. Alors A. a supplié C. de la reprendre, A. était désespéré et attendait des messages de C. comme on attend le bon dieu qui ne vient jamais, C. revenait parfois alors ils recouchaient ensemble et puis il partait comme si rien ne s’était passé parce qu’il ne fallait pas que ses deux amis souffrent. Entre temps A. a couché avec l’ami de C., D. Ca faisait longtemps que D. voulait coucher avec A. même si A. lui avait dit dès le début qu’elle ne voulait pas. D. s’arrangeait pour dormir avec A. la toucher dans son sommeil, se branler sur elle dans son sommeil, lui dire que des amis doivent coucher ensemble pour libérer la tension sexuelle, A. lui demandait d’arrêter et lui disait qu’elle n’avait pas envie, que c’était juste un ami, mais D. lui disait que si, au fond, elle avait envie. Quand C. a dit à A. qu’il ne voulait plus d’elle parce que D. était amoureux d’elle, A. a décidé de céder à D. sans vraiment avoir le temps de le décider. Un soir A. était allée voir D. et D. l’a couchée sur le lit, lui a enlevé sa culotte et la pénétré sans capote d’un seul coup, A. n’a pas eu le temps de comprendre ce qu’il se passait. Après ça D. a recommencé, recommencé sans cesse et A. n’avait plus aucune prise sur ce qu’il se passait. D. venait tout le temps chez elle, il y avait entreposé des affaires, de la drogue, des livres qu’il volait parce que D. était un grand révolutionnaire du milieu de l’extrême gauche. Il disait que les filles qui couchaient étaient des paumées et que si on voulait détruire le capitalisme il fallait avant tout détruire ces filles-là. D. avait plus de 30 ans et couchait avec des filles de 15 ans. D. aimait que A. soit jeune et il aimait lui apprendre des choses, lui dire qu’il sait mieux qu’elle comment le monde fonctionne et ce qu’il faut faire dedans pour lutter, se battre et avoir une vraie vie éthique avec des vraies valeurs antisystèmes. Tout le monde adulait D. et A. se disait que si elle le perdait elle ne saurait plus comment être une bonne révolutionnaire. Petit à petit A. sentait que D. allait trop loin quand il l’enculait de force sans lui demander la permission et sans s’arrêter quand elle lui disait que ça faisait trop mal. A. sentait que D. allait trop loin quand il lui demandait d’avaler son sperme en tenant sa tête sur sa bite jusqu’à ce qu’il éjacule alors qu’elle faisait non de la tête. Mais D. était un super héros de l’extrême gauche et tout le monde disait qu’il comprenait tout sur tout donc A. se disait que peut-être rester lui permettrait, elle aussi, de comprendre des choses sur la politique et surtout, il était inenvisageable de parler dans ce milieu de ce que D. lui avait fait. Un jour A. a dit à D. qu’elle arrêterait de coucher avec lui parce qu’elle couchait avec E. E. était un ami de C. et de D. et A. savait que ça ferait du mal à D. qu’elle lui dise qu’elle couchait avec E. parce que D. respecte beaucoup E. pour son intelligence et ses engagements politiques. Alors à une soirée, pendant que A. buvait un verre, elle a surpris D. et E. qui parlaient d’elle et se demandaient mutuellement si ça n’embêtait pas l’un et l’autre, entre camarades, que les deux lui soient passé dessus. Ils en ont conclu que tout était bon, la transaction s’est faite sans encombre, E. et D. sont restés amis. Quand A. s’est mise avec E. elle avait découvert le féminisme. E. était un militant du même milieu de D. qui faisait de la philosophie et savait que A. était une féministe. Il aimait bien dire que A. était une féministe parce que ça le faisait être féministe aussi dans le milieu. Au début de leur relation E. n’était jamais disponible. E. avait un mémoire à finir puis une agrégation à passer alors il fallait que A. fasse tout en fonction de lui parce que les concours universitaires c’est important et qu’elle, elle n’était qu’en licence. E. voulait travailler chez A. parce qu’il n’avait pas d’endroit à lui et c’était la condition pour qu’ils puissent se voir. Comme A. voulait voir E. elle le laissait travailler chez elle, elle le laissait prendre son bureau parce que son travail était plus important que le sien, elle avait le droit de lui parler quand E. décidait que c’était sa pause et pour lui parler il fallait dire des choses intelligentes en lien avec ce que E. étudiait sinon E. n’écoutait pas. A. a commencé à avoir d’autres relations à côté de E. et leur relation devint de plus en plus platonique, E. disait qu’ils étaient comme Beauvoir et Sartre. A. devait ranger son appartement quand E. venait travailler chez elle parce que si ce n’était pas assez propre E. disait qu’il ne pouvait pas travailler dans ces conditions, il était énervé, il tapait dans les murs et abandonnait A. pendant un temps interminé durant lequel il ne répondait pas et se faisait passer pour mort. A. en appelait au féminisme pour expliquer ses limites et pour dire que ce que E. faisait ne se faisait pas. E. comprenait ce qu’il faisait de mal quand A. citait une autrice féministe mais ne comprenait pas quand A. lui disait simplement « ça me fait de la peine ». Toutes les disputes entre E. et A. sont devenues des enjeux politiques, des enjeux féministes, des enjeux de déconstruction du patriarcat au sein de leur couple. A. produisait beaucoup de théories pour essayer d’expliquer son désir à E. pour que E. le comprenne et puis E. se servait de ces théories pour préparer ses dissertations d’agrégation ou pour discuter féminisme avec les autres mecs du milieu militant et leur expliquer que lui savait tout mieux qu’eux, que lui était le plus éveillé de tous. Un jour, A. a dit à E. que D. l’avait violée. E. lui a alors dit qu’il fallait qu’elle le call out, qu’elle prévienne le milieu, qu’il en allait de sa responsabilité en tant que féministe, il lui a demandé ce qu’elle comptait faire et comment elle comptait le faire, E. lui a demandé de justifier théoriquement ses prises de positions à venir quant aux viols qu’elle avait subis de D. A. ne savait pas quoi répondre, elle a eu peur, elle a décidé de dire que finalement peut-être qu’elle exagérait et elle a demandé à E. de ne rien dire. E. a dit qu’il en allait de son devoir de militant de le dire ou de prendre une position publique face à un tel acte. A. l’a supplié de ne pas le faire, E. a entendu lorsque A. est revenue sur ses propos en disant que finalement D. ne l’avait peut-être pas violée et que c’était peut-être juste une impression. Quelques jours plus tard E. est rentré à l’appartement et a dit à A. qu’il venait de boire un verre avec D. et que c’était super sympa, qu’ils avaient parlé politique, que D. allait vivre dans une grande maison à la campagne qu’il avait inauguré, dans une communauté militante d’extrême gauche où tout le monde est égal, antisystème et constructeur d’avenir, que ça avait l’air génial et qu’il comptait y aller l’été prochain. A. n’a rien osé dire, elle était sous le choc. Après ça A. a commencé à détester E. pour à peu près tout ce qu’il faisait et disait, dès que E. parlait de théorie elle avait envie de le faire taire et en appelait toujours au féminisme pour qu’il se taise puisque ça marchait jusqu’au jour où ça ne marchait plus parce que E. avait ses propres théories sur les autrices féministes que A. citait et a fini par lui expliquer qu’elle ne comprenait rien. Un peu plus tard A. a décidé de quitter E. c’était très douloureux pour les deux et A. a décidé de se livrer et lui dire tout ce qu’elle avait sur le cœur. E. n’a rien répondu, il a insisté pour dormir chez elle à nouveau alors qu’elle lui disait qu’elle ne voulait pas. Un an et demi plus tard E. dit qu’il aime toujours A. et qu’il souffre énormément qu’elle soit partie, qu’il a énormément souffert de sa quête obsessionnelle de liberté et que c’était dur pour lui de sortir avec une féministe. Les amis de E. le plaignent et se demande comment il a fait pour accepter que A. couche avec d’autres personnes que lui alors que lui ne couchait pas avec d’autres filles. Les amis de E. disent souvent à A. qu’elle aurait quand même pu être un peu plus conciliante avec E. qu’il l’a quand même laissée être très libre sexuellement et que peu de garçons auraient accepter autant. A. se dit que peut-être bien qu’effectivement elle n’aurait pas dû le faire autant souffrir, qu’elle était peut-être trop agressive, trop libre. A. a décidé quelques mois plus tard d’envoyer une lettre à D. pour lui dire qu’il l’avait violé et pour lui livrer son témoignage. D. était injoignable parce que c’est un militant d’extrême gauche très recherché par la police et que c’est pour ça que pour le joindre il faut batailler ou passer par sa copine. D. a reçu la lettre et a mis des mois entiers pour répondre, il a dit qu’il avait fait une dépression, qu’il était très secoué et qu’il n’était pas joignable parce que dans sa vie de marginal il a décidé de ne pas avoir accès à internet ce qui est bien arrangeant lorsque A. a comprit qu’elle était loin d’être la seule à avoir été abusée par D. A. a demandé à le voir et D. a accepté dans l’espoir que A. ne le call-out pas. Il a assumé ses responsabilités, il a pleuré et A. s’est sentie très mal. Un an plus tard A. reçoit un mail de D. qui lui annonce qu’il va avoir un enfant mais que la culpabilité le pèse et qu’il aimerait savoir si A. serait prête à enfin lui pardonner, D. demande à A. de le libérer de sa culpabilité parce que D. a du mal à vivre avec et il lui demande si, si jamais ils se croisent en compagnie d’amis communs, A. serait d’accord pour qu’ils se parlent comme « deux vieux amis ». A. n’a pas répondu, elle ne savait pas quoi lui dire à part lui rappeler qu’on ne se remet pas de viols à répétition en se tapant une bise et en discutant politique entre camarades, mais A. n’a pas eu la force de répéter tout ce qu’elle pensait avoir déjà dit clairement où tout ce qui, elle le pensait, pouvait simplement tomber sous le sens. Après ça A. s’est mise à coucher avec F. un autre ami de E. F. s’est tout de suite senti très mal d’avoir couché avec A. alors que E. est son ami. F. dit qu’il ressent beaucoup de culpabilité, qu’il faudrait arrêter cette relation, que ça le fait trop souffrir, que ça le met dans une position trop compliquée. Alors A. dit que c’est d’accord et qu’elle comprend, qu’ils peuvent arrêter. Et puis, quelques jours plus tard, F. renvoie des messages à A. comme si de rien n’était pour qu’ils se voient à nouveau. A. se dit qu’il en va de la responsabilité de F. de vouloir continuer à la voir et, puisqu’elle en a envie, ils continuent à se voir. F. est très gentil et doux avec A. Il lui pose beaucoup de questions sur son passé, sur son enfance il l’encourage beaucoup à se livrer, il lui dit que la façade du féminisme l’a empêchée d’appréhender ses émotions profondes. A. se confie beaucoup à lui et a l’impression que ça lui fait du bien de parler de ses souvenirs, de ses émotions, de sa famille sans en appeler à des arguments politiques. A. se sent écouté et trouve que F. est très sensible, intelligent et soigneux. Petit à petit F. impose beaucoup ses propres sujets de discussions et refuse les sujets politiques, surtout celui du féminisme parce qu’il dit que ce sont des visions du monde simplistes qui l’empêche, lui, de s’exprimer en tant qu’être humain qui souffre. A. se rend compte que F. a beaucoup de théories sur le monde aussi. F. pense qu’il y a des choses plus réelles, plus vraies que d’autres et que toutes les personnes qui ne peuvent pas voir et comprendre son ordre de valeur sont des personnes qui ne vont pas bien, qui refoulent, qui ont un problème psychique, qui ont un problème avec la réalité, qui sont un peu fous et qui devraient voir un psy. F. voit un psy 3 fois par semaine et parle beaucoup à A. de ce que lui dit son psy à propos d’elle et de leur relation, son psy ne cautionne pas et lui dit de se méfier de A. F. dit qu’il tombe souvent sur des filles toxiques qui le font beaucoup souffrir, des filles obsédées par leur liberté, qui prennent des distances avec lui sans raison apparente, il dit que son psy est d’accord, que ce ne sont pas des comportements normaux, que ces filles ont surement des problèmes psychiques qu’elles n’ont pas réglé. Quand F. couche avec A. il dit qu’il se sent dépossédé de lui-même si elle jouit et que lui non, il dit qu’il se sent utilisé. Parfois quand A. parle ou raconte quelque chose F. se tait et lui dit par la suite qu’elle lui a fait faire une crise d’angoisse parce qu’il se sent englouti par des choses qui ne l’intéresse pas mais qu’il n’ose pas lui dire parce qu’il culpabilise de lui faire du mal en lui disant qu’il préfèrerait qu’elle la ferme. A. se sent mal de faire angoisser F. et lui dit de ne pas hésiter à dire ce qu’il ressent. Alors F. passe tout son temps à dire ce qu’il ressent et quoi que fasse A. F. angoisse et lui explique par la suite que c’est à cause d’elle, de ce qu’elle a dit, fait ou pensé la semaine dernière ou l’heure d’avant. Quand F. explique à A. qu’elle l’angoisse A. lui dit que dans ce cas ils peuvent simplement arrêter de se voir, alors F. lui dit que c’est maladif chez elle de vouloir toujours partir, qu’elle passe son temps à fuir l’amour, le couple et les hommes qui l’aiment parce que son papa était méchant avec elle mais que si elle continue comme ça elle finira seule. Petit à petit F. monte des théories psychanalytiques à partir de ce que lui avait raconté A. et explique à A. que toutes ses envies sont symptomatiques de quelque chose qui déconne chez elle, de quelque chose qu’elle n’a pas résolu avec elle-même. F. lui dit qu’il a souvent pensé que c’était la faute de son père s’il allait mal mais que finalement son psy lui avait fait se rendre compte que c’était à cause de sa mère, alors F., à partir de choses que A. lui avait raconté, tisse du sens sur comment la tête de A. fonctionne. Il dit « tu ne veux pas être exclusive avec moi et te donner entièrement parce que tu as un problème de confiance avec ta mère ». F. dit que si A. veut se sentir libre, veut aimer ailleurs, veut coucher ailleurs, veut pouvoir partir à tout moment d’une relation c’est parce qu’elle a un complexe d’œdipe qu’elle n’a pas bien réglé, qu’elle n’arrive pas à résoudre et que si elle continue comme ça elle n’arrivera jamais à nouer de véritables liens avec qui que ce soit. Il dit que A. et les autres filles qui couchent beaucoup ou se mettent dans des situations dangereuses recherchent surement à revivre les traumatismes de leurs viols, il pense que le féminisme encourage ce genre de comportement. Alors A. se dit que peut-être F. a raison, que peut-être ses envies de ne pas coucher qu’avec lui, d’être libre, ne sont que des réactions disproportionnées face à ce qu’elle a vécu et qu’il faudrait qu’elle passe à autre chose en se donnant complètement à F. parce que F. dit que c’est ça la solution pour résoudre ses problèmes de confiance envers les hommes. Quand A. parle de féminisme ou de violence qu’elle a subi F. lui dit qu’elle est trop dramatique, qu’elle exagère toujours tout et que c’est un comportement très adolescent que de voir le monde sans nuances, que sa colère est symptomatique de quelque chose qu’elle n’a pas su régler et que c’est fatiguant pour F. de la voir être en colère, F. invalide petit à petit toutes les émotions de A. en disant que ça l’angoisse, les seules qu’elle a le droit de ressentir c’est de la tristesse, de l’empathie, de la tendresse et du désespoir parce que F. est finalement amoureux de A. quand elle était petite fille et il trouve que la A. qui a essayé de s’en sortir est trop violente quand par exemple elle raconte qu’elle s’est faite violée et que non, ce n’était pas sa faute. A. quitte F. et souhaite ne pas lui expliquer pourquoi parce qu’elle en a marre d’expliquer toujours pourquoi, mais F. refuse et dit qu’elle n’a pas le droit de partir, qu’elle lui manque de respect. Alors A. cède encore et décide de voir F. pour lui dire au revoir. Quand elle arrive F. lui offre des fleurs, il pleure, il lui dit qu’il l’aime et qu’il veut une seconde chance. A. dit que ce n’est pas possible, elle arrive difficilement à partir de chez lui, la culpabilité l’en empêche, mais elle y arrive. F. lui envoie alors des dizaines de messages en disant qu’il s’est tatoué, il lui envoie des billets d’avion pour partir tous les deux. A. lui rappelle, elle répète ce qu’elle lui a déjà dit, que c’est fini. Plus tard, A. revient chez lui un soir par culpabilité et décide de lui laisser une seconde chance, parce qu’elle se dit que peut-être que F. a raison et qu’il faut qu’elle apprenne à faire confiance aux hommes pour régler ses problèmes. Alors F. lui parle, lui parle, lui parle. Il lui répète des choses sur sa famille, sur son appréhension du monde, sur l’ordonnancement de la réalité vraie, sur l’importance de ressentir ses émotions profondes. A ce moment-là A. sent que le sol se dérobe sous ses pieds, elle sent qu’elle ne veut pas être ici mais elle a peur de la scène torturée que F. pourrait lui refaire subir si elle décide de partir à nouveau de chez lui alors elle reste, en se disant que le problème vient surement d’elle. A. se couche dans le lit de F. parce qu’elle sent que ses jambes commencent à trembler, et pour que F. arrête de parler parce qu’elle sent qu’elle commence à convulser entièrement, elle décide de coucher avec lui. Ils couchent ensemble et pendant que F. pénètre A. elle sent l’angoisse, la panique monter, monter en elle tellement fort qu’elle demande à F. d’appeler les urgences. Mais F. pleure en la pénétrant et crie très fort en disant que c’est la plus belle expérience de sa vie, que c’est la première fois qu’il arrive à ressentir autant de plaisir. A. est perdue, elle fait en sorte que ça s’arrête, elle se demande pourquoi lorsqu’elle atteint un pic d’angoisse et de panique extrême F. dit qu’il atteint un plaisir extrême. Alors A. s’enfuit en faisant croire que tout va bien, que c’était génial, pour éviter que F. ne la retienne plus que ce qu’il ne fait déjà. Dans la rue A. a l’impression de devenir folle, elle a l’impression qu’elle va mourir, elle a l’impression qu’elle est suicidaire, elle a l’impression qu’elle est hystérique, qu’elle est dépressive, qu’elle est bipolaire, elle a peur d’elle-même comme si elle était son propre ennemi, comme si quelque chose d’horrible menaçait de s’échapper d’elle, comme s’il fallait qu’elle contienne coute que coute ce quelque chose menaçant. Alors elle essaie de reprendre le contrôle et appelle les urgences. Une fois aux urgences on lui dit qu’elle a fait une attaque de panique, on lui prescrit du valium. Mais ça ne passe pas, A. reste plongée dans une angoisse telle qu’elle ne cesse de se dire qu’elle a un problème, alors A. se fait prescrire du Xanax et cogite pendant des mois pour essayer de comprendre c’est quoi son problème. A. tourne en boucle dans sa tête, elle se psychanalyse, elle se traque, elle se demande constamment « c’est quoi mon problème ? qui suis-je ? qu’est-ce que je peux faire pour que l’angoisse parte ? » Et comme A. n’a pas de solution et que le médecin qui lui a prescrit du Xanax lui a dit de consulter un psychiatre urgemment, A. consulte un psychiatre. Le psychiatre lui demande d’expliquer ses symptômes, A. dit qu’elle a peur de se tuer, qu’elle a peur d’être folle, qu’elle a peur de mourir, elle lui dit que son corps convulse, que son corps la brule et qu’elle se sent très très loin d’elle-même, qu’elle a la sensation que son corps ne plus appartient plus et ne lui ait jamais vraiment appartenu, qu’elle n’a plus accès à l’espace ou au temps, qu’elle est comme enfermée loin quelque part et qu’elle ne sait pas comment revenir, qu’elle a peur de revenir, qu’elle a l’impression que ce serait la folie ou la mort. Le psychiatre dit qu’elle est atteinte d’un trouble panique avec phobie d’impulsion et qu’il faut qu’elle prenne des antidépresseurs en plus des anxiolytiques, A. lui dit qu’elle a peur, qu’elle ne veut pas, le psychiatre lui dit qu’elle devrait le faire parce que sinon ça va s’empirer et qu’elle va développer des TOC. A. a peur, elle demande conseil au pharmacien en allant chercher les antidépresseurs, le pharmacien lui dit que le psychiatre sait ce qu’il dit, que c’est un spécialiste et qu’elle devrait l’écouter. A. achète les antidépresseurs qui lui sont prescrit pour six mois minimum. A. n’arrive pas à les prendre, quelque chose l’en empêche, elle a l’impression que plus rien ne peut rentrer en elle. Alors elle va voir d’autres spécialistes, pour qu’on lui dise ce qu’il faut qu’elle fasse, pour qu’on lui explique son problème. Elle regarde sur internet, elle tape sur google le diagnostic que lui a posé le psychiatre et ses symptômes, elle lit, elle écoute les conseils. A. devrait faire minimum deux fois du sport par semaine pour produire de la sérotonine naturelle, elle devrait méditer une fois par jour, faire des exercices de respiration, elle devrait boire de la tisane, arrêter l’alcool, arrêter la clope, arrêter le café, elle devrait se coucher tôt, bien dormir, prendre des médicaments si nécessaire, prendre des rendez-vous médicaux pour voir s’il n’y a pas des causes physiques, elle devrait accepter son angoisse, comprendre que ça fait partie d’elle, qu’elle est une personne de nature anxieuse, elle devrait essayer de s’aimer elle-même, de prendre des bains, faire des masques pour la peau, prendre soin d’elle, elle devrait apprendre à être gentille et bienveillante envers elle-même, elle devrait se concentrer sur l’amour et les choses positives qui l’entourent, qu’elle a vécu, elle devrait faire de l’hypnose pour remplacer les mauvais souvenirs par des bons souvenirs, elle devrait arrêter d’aller sur les réseaux sociaux, elle devrait habiter à la campagne, faire de l’acupuncture, faire des mandalas, faire le bien autour de soi, A. se retrouve avec une liste insurmontable de choses à faire, de choses qu’elle doit faire pour aller mieux, pour régler « son » problème. Son papa l’appelle pour savoir comment elle va parce que sa maman lui a dit qu’elle allait mal. A. explique comment elle se sent et son papa lui dit qu’elle devrait apprendre à mieux gérer son stress, qu’elle devrait apprendre à mieux s’organiser, qu’elle devrait faire du sport, qu’elle est comme sa mère, de nature anxieuse, et qu’il faudrait vraiment qu’elle arrive à se gérer. A. fait tout ce qu’on lui dit de faire, A. continue à se dire qu’il faut qu’elle se soigne, qu’il faut qu’elle apprenne à mieux se gérer mais rien ne change et A. continue d’avoir l’impression que quelque chose hurle en elle mais elle écoute ce qu’on lui répète, ce qu’elle se répète, que si l’on veut aller bien il ne faut pas se laisser hurler parce que les hurlements ça fait du bruit et ça vous envoie nécessairement en hôpital psychiatrique ou à la morgue. Le temps passe et A. ne va pas mieux malgré tous ses efforts. Elle pense à commencer les antidépresseurs. Et puis, un jour, quelqu’une lui pose des questions, quelqu’une lui demande : « qu’est-ce que tu essaies de taire en toi, quelle voix tu essaies de taire en toi ? parce qu’il faut que tu la laisse parler ». Alors, comme un éclair, A. est foudroyée et tout lui tombe sur la tête. Quelque chose en elle monte, monte, monte, et ce qui monte ce n’est pas l’angoisse, ce n’est pas le sentiment intime de ne plus avoir de bon rapport à la réalité, ce qui monte c’est le souvenir de la réalité elle-même et tout ce que ça génère en elle. Alors A. se demande, se demande sincèrement pourquoi, par quelle tour de passe passe papa, B. C. D. E. et F. eux, n’ont aucune liste de chose à faire ? Pourquoi ce ne sont pas papa, B. C. D. E. et F. qui reçoivent les prescriptions de médicaments et pourquoi ce n’est pas à eux qu’on demande d’être positif, de ressentir l’amour, de prendre des bains, de faire du sport, de mieux gérer leurs émotions, de mieux gérer leurs colères, leurs temps, leurs relations, de faire de l’hypnose, de prendre des médocs, de se demander c’est quoi leurs problèmes, de méditer, de se soigner ? A. se demande tout à coup pourquoi, comme une révélation douloureuse et libératrice, elle a la sensation réelle, physique, que papa, B., C., D., E., F. les psychiatres, les médecins, les pharmaciens, les spécialistes du bonheur et du bien-être et tout le reste du monde qui l’entoure se donnent la main et dansent, impassibles, en ronde autour d’elle-même et pourquoi, par quel tour de passe passe, elle a l’impression qu’elle ne peut pas sortir de la ronde sans peur, pourquoi on lui assure, pourquoi sa peur lui fait croire depuis tant de temps que sortir de la ronde c’est la mort, le suicide, la folie. Alors A. sent monter en elle la voix qu’elle tait, la voix qui se tait, celle de la mort, du suicide et de la folie et petit à petit cette voix, celle de l’angoisse, celle qu’il faut taire en faisant tout un travail sur soi, se change en cri, en cri innommable porté hors de soi, porté sur l’extérieur, sur le monde et l’espace-temps qui l’entoure, un cri, un long hurlement porté par et pour une réalité qui n’est pas que dans sa tête. A. crie et laisse sortir sa voix, celle de sa colère, celle des injustices logées dans son corps et plus A. laisse cette voix monter, plus finalement, elle découvre celle de la vie, de la renaissance et de la puissance et si c’est ça que l’on appelle la folie et la mort, alors, en ce court instant qu’elle voudrait faire durer toujours, ça ne lui fait plus peur.

[Illustration : Alma Dubois.]

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