Pourquoi les organisations de gauche opérant en Fédération de Russie ne soutiennent-elles pas les mouvements décoloniaux ? Pourquoi sont-elles incapables de proposer une alternative à la logique impériale du gouvernement, ou d’élaborer des programmes politiques qui incluent et soutiennent les voix autochtones ? Face aux tensions dans les républiques et les régions, ces groupes cherchent-ils réellement à promouvoir un modèle plus juste de participation politique ?
Peut-être cela tient-il au fait que la gauche russe raisonne en termes de « pouvoir central » : ses programmes politiques visent à s’en emparer tout en préservant le statut territorial « indivisible » actuel de la Fédération de Russie. Autrement dit, la gauche, dans son ensemble, ne serait pas en mesure de soutenir des idées de désintégration et de décolonisation de la Fédération [2].
N’est-ce pas pourtant à partir des perspectives de gauche que devaient se construire les stratégies politiques d’un monde plus juste et plus égalitaire ? Après tout, n’est-ce pas précisément de la gauche — et non des libéraux dominants — que beaucoup attendaient une critique rigoureuse des tactiques revanchistes de la Fédération de Russie, ainsi que la reconnaissance de la longue histoire des génocides et des ethnocides perpétrés par les forces de la métropole ? Pourquoi, dès lors, la critique portée aujourd’hui par la gauche russe continue-t-elle de se concentrer principalement sur l’impérialisme occidental ?
Nous constatons que les forces de gauche publiques et organisées sont prêtes à dénoncer la collusion des capitaux transnationaux, de la vulnérabilité de classe des soldats russes engagés sous contrat [NDT : issus majoritairement des classes populaires et incités de manière disproportionnée à s’engager dans l’armée en raison de contraintes économiques], à s’opposer à l’augmentation des budgets militaires dans l’Union européenne, ainsi qu’à contester l’armement des pays voisins [comme l’Ukraine] et l’expansion des alliances militaires internationales. Même les guerres contemporaines menées par la Fédération de Russie sont abordées par la gauche russe uniquement dans le langage du capital, sans être analysées comme la manifestation d’une logique de pouvoir centralisé.
Les propositions de gauche peinent encore à affirmer clairement que la Russie contemporaine est un État colonial, pratiquant le nettoyage ethnique, le génocide, les déportations et les déplacements forcés massifs en fonction de l’appartenance ethnique. C’est un État où les provocations des services secrets, alimentant la haine interethnique, le racisme et la xénophobie, sont devenues la norme [3]. Un État où les peuples autochtones subissent une domination économique, territoriale, linguistique et culturelle, et où la persécution systématique de leurs voix est courante.
C’est exactement comme une agression néocoloniale que nous devons comprendre la politique revancharde de la Russie envers les pays qui faisaient autrefois partie de l’URSS.
L’Ukraine lutte pour son indépendance, tandis que la Biélorussie reste sous l’occupation du régime russe. En 2025, la Géorgie semble se diriger vers le même modèle que la Biélorussie. De nombreux autres pays de la région VEKTSA (Europe de l’Est, Caucase et Asie centrale) subissent régulièrement l’ingérence politique et économique de la Russie et font face à la menace militaire russe. À l’intérieur de la Russie contemporaine, de nombreux peuples et régions continuent de revendiquer l’égalité des droits et l’autonomie, certains pouvant même exiger une indépendance totale.
Peut-être cela tient-il au fait que la gauche russe est historiquement incapable de développer une réflexion décoloniale et de soutenir les formes de résistance décoloniales.
La révolution populaire en Russie [NDT : d’octobre 1917] avait d’abord pris la forme d’un simulacre, le pouvoir tsariste cherchant à instrumentaliser les mouvements populaires pour en conserver le contrôle [4]. Le mouvement révolutionnaire lui-même a ensuite périclité, traversant une période d’aliénation et sombrant dans la terreur, s’enlisant dans les commissions, les organes exécutifs et des structures verticales imposées par les fonctionnaires du parti bolchevique [5]. Les initiatives libertaires, les mouvements anarchistes et les mouvements populaires de travailleurs ont été neutralisés par les trotskistes et réintégrés sous forme de nouvelles institutions de pouvoir [6]. Trotski a pris sans ménagement la tête de l’un des premiers Soviets créés par les ouvriers (et non par les bolcheviks !), qui est ensuite devenu un modèle pour la prise de contrôle des groupes ouvriers autoorganisés [7].
L’URSS était un projet profondément colonial, marqué par des annexions violentes, des déplacements massifs de populations, des purges ethniques et des génocides. Elle a hérité de la logique coloniale et des méthodes impériales de la Russie tsariste. Le nom des partis au pouvoir importe peu, ce qui compte, c’est la nature de l’imagination politique et la compréhension du concept de pouvoir. Après tout, l’idée même d’un comité central (CC) et l’imposition de directives depuis le sommet ne constituaient pas une alternative aux principes de pouvoir en vigueur à l’époque.
Peut-être que le cœur même du programme de la gauche russe révèle son incapacité à être décolonial. Il est possible que la gauche moderne n’ait pas encore trouvé de modèles politiques capables de réfléchir aux méthodes passées de gestion impériale et de les corriger. Peut-être aspire-t-elle toujours au pouvoir, accordant plus d’importance aux fins qu’aux moyens — une logique qui, comme nous le savons, peut tout justifier. C’est précisément ce qui rend le milieu des organisations trotskistes, marxistes et autres organisations autoritaires de gauche vulnérable à l’influence des stratèges politiques impériaux. Après tout, ce milieu ne menace pas l’existence de l’empire, quel qu’il soit, mais cherche seulement à rivaliser avec différentes formes de pouvoir impérial. L’exemple de la politique de la gauche russe pendant la guerre en Ukraine illustre parfaitement ce mécanisme.
Nous avons vu comment une opposition de gauche, plus ou moins organisée, a utilisé tous les moyens possibles pour arriver au pouvoir, sans jamais critiquer la violence systémique au sein des institutions gouvernementales. Nous avons également constaté que de nombreuses initiatives de gauche « de base » visibles et médiatisées, ont été conçues et mises en œuvre sur le plan infrastructurel par les stratèges politiques du Kremlin — certains d’entre eux continuant aujourd’hui à agir depuis l’extérieur de la Fédération de Russie.
En 2014, l’opposition de gauche organisée a justifié l’annexion de la Crimée ainsi que des territoires ukrainiens revendiqués par les soi-disant « république populaire de Donetsk » et « république populaire de Louhansk ». Cette position s’appuyait sur le ressentiment et les rêves de renaissance de l’URSS, ou sur le mythe entièrement construit d’un prétendu soulèvement populaire qu’il fallait soutenir par solidarité populaire contre « l’influence oligarchique, les intérêts et le régime au pouvoir ». La légende d’une résistance face à l’expansion de l’OTAN s’inscrivait également dans le paradigme traditionnel de la gauche contre l’impérialisme. En réalité, il s’agissait d’une partie de la propagande du Kremlin, subtilement introduite dans les « discussions à la base », et la gauche l’a reprise sans critique [8].
Les mythes sur la « révolte populaire » contre le capitalisme [NDT : Anti-Maïdan] et le « fascisme de la junte de Kiev » ont engendré de nombreuses idées fausses au sein de la gauche internationale [9]. Ils ont notamment motivé certains groupes internationaux à rejoindre les combats aux côtés de la Russie [10]. La diffusion des idées de la « Nouvelle Russie », relayées par des intellectuels publics dans les médias russes de gauche et lors de congrès, mériterait une attention particulière. Par la suite, des militants de gauche se sont rendus dans les territoires occupés de l’Ukraine, et certains y ont même assumé des fonctions administratives.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a profondément divisé les groupes de gauche existants. Certains partis et groupes de gauche organisés en Russie ont ouvertement soutenu la guerre, tandis qu’une minorité seulement a quitté le pays et exprimé publiquement son désaccord avec la politique du Kremlin. Il est difficile de distinguer clairement ces mouvements : presque tous sont liés par des projets communs, des collaborations passées ou des positions générales qui ont donné naissance à des « coalitions communes ». Ces coalitions, pour la plupart constituées avant l’invasion à grande échelle, reposaient sur des bases larges et floues — telles que la volonté de rassembler le plus grand nombre, d’exister dans l’espace médiatique ou de paraître unies — plutôt que sur une opposition claire et assumée à la guerre. Ces liens, peu fondés sur des positions politiques cohérentes ou transparentes, ont contribué à brouiller les frontières entre les mouvements au lieu de clarifier leurs divergences réelles [11].
Mais que font, depuis 2022, les militants de gauche russes qui s’opposent à la guerre ?
Une partie de ces militants s’est organisée au sein du PSL (Union des gauches post-soviétiques) et de la coalition « Mir Snizu » (« La paix par le bas »), des organisations qui appellent les politiciens de gauche de l’UE à cesser les livraisons d’armes à l’Ukraine et dénoncent la vulnérabilité économique des soldats russes sous contrat [NDT : ces deux organisations conseillent et collaborent directement avec la LFI en France]. Fait notable, les coorganisateurs de ces groupes avaient auparavant dénoncé le « fascisme en Ukraine » et soutenu des associations trotskistes et staliniennes pro-russes, coorganisatrices de l’« Anti-Maïdan ».
Les personnalités publiques de gauche russes organisent des congrès internationaux dans les pays de l’UE, où les participants se consacrent surtout au réseautage et à la présentation de leurs propres initiatives devant des bailleurs de fonds et des mécènes potentiels. Ces congrès mobilisent des budgets équivalents à ceux qui pourraient sauver de nombreuses vies en Ukraine. Les militants de gauche participent très peu à l’aide directe à l’Ukraine : on les voit rarement dans les réseaux de bénévoles qui tentent d’atténuer les conséquences de la guerre. Le plus souvent, ils ne proposent pas d’aide concrète, se contentant de rédiger des déclarations ou de diffuser en continu des vidéos.
Mais si l’on considère ce domaine des « actions discursives », la question reste : comment la gauche publique contribue-t-elle à mettre en lumière la politique coloniale interne de la Fédération de Russie, notamment dans les débats internationaux ? Comment participe-t-elle à diffuser l’idée, encore largement ignorée, que la Russie est un État colonialiste aux ambitions revanchistes et expansionnistes ? Quels groupes de gauche affirment sur la scène internationale que l’URSS fut un projet colonial sanglant et non une « alternative » nostalgique à l’impérialisme occidental ? Quels groupes de gauche partagent leur espace public et leurs contacts avec les représentantes des mouvements décoloniaux ? [12]
Et si un jour se présentait l’occasion de déstabiliser les logiques impériales du gouvernement sur le territoire de la Fédération de Russie, il est certain que les mouvements décoloniaux et ceux en faveur de l’indépendance des régions et des républiques devraient tirer des leçons de l’expérience historique de la prise de pouvoir par des groupes marxistes autoritaires, il y a un siècle. De l’extérieur, on pourrait penser que les programmes et l’imaginaire politique des groupes de gauche et des mouvements décoloniaux se ressemblent en grande partie, mais ontologiquement, il n’en est rien. La gauche russe s’accroche encore au mythe des soviets et de la victoire révolutionnaire sur le pouvoir tsariste, tirant parti des idées fausses de ses collègues internationaux.
Il y a de fortes chances que l’histoire se répète. En cas de coup d’État potentiel, les peuples autochtones et les habitants des républiques se retrouveraient alors à la place des socialistes-révolutionnaires et des anarchistes [13], autrefois trompés par de prétendus « objectifs communs ».
Maria Dmitrieva






