La puissante rhétorique religieuse de Donald Trump

« Avec la tentative ratée d’assassinat, c’est une autre figure biblique qui ressurgit, avec une puissance renouvelée : celle du roi David. »
Joël Schnapp

paru dans lundimatin#437, le 16 juillet 2024

Inutile de se faire des illusions : après l’attentat auquel il vient d’échapper de justesse à Butler en Pennsylvanie, Donald Trump a sans doute validé définitivement son ticket de retour à la Maison Blanche. Il ne s’agit pas seulement de l’efficacité des images qui circulent en boucle sur les chaines d’information, de l’incroyable photo du président ensanglanté levant un poing vengeur ou même, en contrechamp, des évidentes difficultés cognitives de son adversaire démocrate. Si l’ancien président a certainement partie gagnée, c’est que sa survie miraculeuse vient s’insérer à merveille dans le discours prophétique qu’il développe depuis des années.

J’ai déjà eu l’occasion de montrer que Trump aimait à se présenter comme l’Elu du Seigneur, dans une perspective ouvertement apocalyptique. Certains de ses admirateurs évangéliques n’hésitaient pas à le présenter comme le Dernier Empereur Romain, c’est-à-dire à une figure mythologique de la fin des Temps, popularisée par le Pseudo-Méthode au VIIe siècle de notre ère. Les propagandistes de l’ex-président jouaient alors de l’identification avec un puissant souverain sensé réunir le monde entier sous sa férule. Après son triomphe et quelques années de règne, il devait déposer sa couronne à Jérusalem, alors que même que commencerait de sévir l’Antichrist, l’Ennemi Ultime de l’humanité [1]. Après la défaite aux élections de 2020, la retraite de Trump dans son palais de Mar al Lago, en Floride et la cure de silence qu’il s’était imposée évoquaient d’autre part un autre courant prophétique bien identifiable, celui du Roi Caché, personnage essentiel de la tradition sébastianiste.

Avec la tentative ratée d’assassinat, c’est une autre figure biblique qui ressurgit, avec une puissance renouvelée : celle du roi David. Il va de soi que ce type de référence n’a guère d’impact dans une société aussi sécularisée que la société française. La situation est radicalement différente aux Etats-Unis, où la religion joue toujours un rôle majeur, en particulier chez les électeurs les plus fervents de Donald Trump, les chrétiens évangéliques. Ce qu’il y a d’intéressant pour Trump dans le personnage de David, c’est précisément qu’il ne s’agit pas d’un personnage parfait. S’il s’agit d’un guerrier accompli (il a terrassé Goliath !) et d’un homme politique efficace (il a réussi à unir tout Israël), ce souverain biblique est bien connu pour ses multiples défauts : aux dires du prophète Samuel, David est un roi adultère et meurtrier : il a couché avec Bethsabée, l’épouse de son général Ourias et a provoqué la mort de son époux. Dieu punit David et ce dernier ne cesse de se repentir. On voit bien tout l’intérêt que Trump peut porter à ce personnage mythique, lui dont la biographie, comme en témoigne notamment l’affaire Stormy Daniels, présente des aspects fort peu ragoutants.

Le mythe du roi David accompagne Trump depuis sa première campagne présidentielle en 2016. En mars de cette année, le rabbin David Wolpe dénonçait les propos de Jerry Faldwell Jr, président de l’université Liberty, qui établissait un parallèle entre le roi David et Trump. Il s’agissait à ses yeux d’une utilisation abusive des Ecritures. En effet, soulignait le rabbin, ce qui fait de David un personnage mémorable, ce n’est pas tant l’ivresse du pouvoir mais bien au contraire son repentir. Si on devait faire un parallèle avec le milliardaire, c’est plutôt la figure de Jéroboam qu’il faudrait invoquer  [2] ! Qu’importent les réticences du rabbin d’ailleurs, les admirateurs de Trump n’ont jamais cessé d’user de la légende de David. En 2019, des chercheurs de l’institut des religions de Clare College,à Cambridge, demandaient solennellement dans le Washington Post à ce qu’on arrête de se servir de la Bible comme d’une arme en faveur de Trump  [3] ! Il fallait, expliquaient-ils, résister à la tentation de comparer le président avec des personnages bibliques, car les comparaisons de ce genre finissent toujours par se retourner contre ceux qui les utilisent. Mais rien n’y fait : la comparaison entre Trump et David rencontre toujours un grand succès, jusque dans les plus hautes sphères de l’état : en janvier 2024, c’est Ben Carson, l’ancien secrétaire au logement et au développement urbain, qui fait de nouveau usage de la comparaison [4].

Avec l’affaire de Butler, on peut s’attendre à une systématisation de la comparaison. Car il ne faut pas oublier qu’une autre caractéristique de David est d’avoir échappé à une tentative d’assassinat de la part de son prédécesseur, le roi Saül. C’est ce qu’on lit précisément dans le livre de Samuel (1, 19, 10-18) :

« David jouait, et Saül voulut le frapper avec sa lance contre la paroi. Mais David se détourna de lui, et Saül frappa de sa lance la paroi. David prit la fuite et s’échappa pendant la nuit ».

Si Donald Trump n’a pas encore exploité le filon explicitement, il s’est empressé, à peine remis de sa frayeur, de déclarer que « Dieu seul avait évité que l’impensable ne se réalise » [5]. Il ajoute un peu plus loin qu’il ne faut pas avoir peur, et, plus inquiétant, qu’il ne faut pas « laisser le Mal l’emporter ». A l’évidence et, bien que rien ne permette de faire un lien entre les démocrates et l’auteur des coups de feu (bien au contraire), l’ex-président semble décidé à incriminer indistinctement tous ses adversaires. Cela lui permettra de se présenter devant les électeurs, dans une perspective toujours plus apocalyptique, qui oppose le camp du Bien à celui du Mal. La figure du roi David, homme faillible mais repenti et choisi par Dieu, viendra compléter le tableau et accroître encore le prestige du survivant. Joe Biden peut s’agiter autant qu’il le peut ; il est peu probable, au vu des derniers événements, qu’il soit encore en mesure d’inverser la tendance. La rhétorique biblique de Trump sera trop puissante dans les mois à venir. Et cela n’a rien de rassurant !

Joël Schnapp, historien

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