La première grève générale du travail gratuit

Bernard Aspe

paru dans lundimatin#488, le 16 septembre 2025

Tout le monde s’y accorde, la journée du 10 septembre n’a été ni un échec ni un succès, ou bien les deux à la fois. Depuis cet entrelacs s’ouvre donc la question que tout le monde se pose : alors que le gouvernement a réengagé une séquence/suspension politicienne et que les syndicats proposent une timide prise de relai, quelle stratégie, quels gestes et quels mots d’ordre pourraient permettre à ce mouvement embryonnaire de trouver son rythme de croisière. Bernard Aspe fait ici cette proposition : devenir la première grève générale du travail gratuit.

Le blocage et la grève

Il y a deux manières d’envisager la succession des deux dates de « mobilisation » des 10 et 18 septembre.
La première s’énonce du point de vue du réalisme progressiste : la journée « Bloquons tout » était une sorte de journée-test, principalement conduite par des éléments turbulents, à l’égard desquels il y a certes de plus en plus de bienveillance, mais dont les modes d’action ne peuvent mener bien loin. Cette journée-test ayant à certains égards été concluante, nous pouvons désormais passer aux choses sérieuses. Ce qui veut dire : organiser une grève susceptible d’être largement suivie dans tous les secteurs, et pousser ainsi à une « solution politique ». Et par là, entendons : la possibilité de préparer la traduction électorale de cette mobilisation.

La deuxième s’énonce à l’inverse depuis l’ensemble des forces turbulentes qui ne peuvent que se montrer réservées à l’égard de ce supposé réalisme. Car ce dernier semble n’avoir été, depuis bien longtemps, qu’une une manière de contenir par avance ce qui peut arriver à l’occasion d’une lutte nouvelle ; une manière de limiter le caractère aventureux de l’événement politique en le balisant par des mots d’ordre « raisonnables », des formes d’action recevables, des revendications crédibles, et surtout par des perspectives qui ne mettent pas en danger les dites lois de l’économie.

On observe certes, même dans les espaces syndicaux, même au sein de quelques partis de gauche, le retour du motif circulant de la révolution. Comme s’il était nécessaire que se redessine un horizon révolutionnaire (même de façon bien vague, bien floue) pour que l’énergie combative trouve les ressources qui lui ont fait défaut depuis plus de quarante ans. Pour l’heure, la gauche semble ne faire usage d’une telle ressource qu’à la seule condition qu’elle ne s’exprime pas complètement pour elle-même : qu’elle serve de menace lointaine, soit, mais qu’il soit évident qu’on ne doit pas chercher à la mettre véritablement en acte.

De leur côté les radicaux ont maintenu l’exigence révolutionnaire mais, curieusement, au prix d’avoir déserté les espaces de travail – et, plus grave encore, l’analyse politique du travail. Devant cette double mésentente, on ne s’étonnera pas s’il semble que se rejoue aujourd’hui le faux débat qui était au cœur du mouvement contre la réforme des retraites en 2010, qui posait une alternative entre le blocage et la grève. On a pu mesurer, depuis, combien un blocage, même organisé avec toute la détermination nécessaire, ne tient pas s’il n’est pas lui-même soutenu par des mouvements de grève ; et vérifier à l’inverse qu’une grève qui se contente des formes ordinaires de la mobilisation ne conduit à rien de plus qu’à des perspectives électorales, c’est-à-dire à l’ordinaire de la gestion du mécontentement et de la déception.

L’enjeu du travail gratuit

Il ne s’agit pas de renvoyer dos à dos ces deux positions, mais de commencer par voir ce que leur stricte séparation leur fait rater, à savoir leur enjeu politique commun. Bien sûr on pourrait énoncer celui-ci d’une façon très générale : syndicalistes comme « radicaux » s’opposent au capitalisme, ils veulent mettre un terme au règne de l’argent et au pouvoir des riches, etc. Mais on peut peut-être articuler les choses de façon un peu plus précise, et formuler une raison commune de se révolter qui soit un peu plus contraignante pour les actrices/acteurs de ces différents milieux – c’est-à-dire qui les obligerait davantage, pour peu qu’elle soit bien comprise, à agir ensemble.

On peut partir de ce qui a été l’élément central d’un bréviaire qu’on pouvait trouver sur toutes les tables ouvrières pendant un siècle : la théorie de l’exploitation telle que Marx l’a exposée. Elle n’est pas difficile à résumer, les lycéen.nes la connaissent par cœur : le capitalisme se définit de générer avec de l’argent davantage d’argent, et le secret de cette magie réside dans le fait qu’une part du travail mis en œuvre pour produire les marchandises n’est pas payée. Mettons de côté les tonnes de commentaires, de corrections, de mises à jour que cette théorie a subi, et passons directement à ce qu’y ajoute de décisif un auteur contemporain, Jason Moore : s’il n’y avait que ce travail exploité, le capitalisme ne tiendrait pas. Par « travail exploité », entendons ici le travail reconnu comme tel, et rémunéré : celui des infirmières comme celui des éboueurs, celui des ouvriers métallurgistes comme celui des emlpoyé.es de bureau. Ce que nous dit Jason Moore c’est qu’au-delà de ce type de travail existe un autre type de travail qui n’est pas reconnu comme tel et qui pourtant compte tout autant (et quantitativement beaucoup plus) que le premier.

Les exemples d’un tel travail peuvent paraître farfelus aux personnes qui n’ont pas l’habitude de ce type d’analyse, car ils ne concernent pas seulement le travail domestique ou, autre exemple de travail gratuit, celui des esclaves (qui n’ont jamais été aussi nombreux dans le monde) : sur ces deux points, même les marxistes les plus orthodoxes peuvent à peu près s’accorder. Mais il faut aller plus loin, et comprendre par exemple comme un travail notre disponibilité à consommer, à voyager ou simplement à générer des données. Plus encore, nous dit Moore, il faut voir aussi un travail gratuit dans l’activité des milieux naturels qui vont par exemple fournir les « matières premières » (en termes marxiens : le capital constant circulant) sans lesquelles le procès de travail ne pourrait pas avoir lieu. Ces milieux et leurs habitants, sauvages ou domestiqués, servent aussi bien à nourrir au moindre coût une force de travail sous-payée qu’à servir de cadre pour les « sites touristiques ». Ils servent d’une manière générale à produire les « ressources », dont la contraction est la raison première des guerres en cours et à venir. L’ancienne vulgate qui voulait voir dans le travail la marque d’une spécificité humaine a pu être utile en son temps ; elle est néfaste aujourd’hui lorsqu’elle masque l’extension de l’embrigadement pour le capital qui passe par la mise au travail, et qui concerne au même titre, selon des modalités bien sûr extrêmement variées, l’ensemble des habitant.es de la planète.

Cette approche a pour premier mérite de rendre strictement indiscernables les enjeux écologiques et les enjeux dits « sociaux ». Que l’on se désole de la destruction de la nature par sa mise au travail (ce qu’on appelle « développement »), ou de la dégradation généralisée des conditions de travail, dans les deux cas les raisons sont les mêmes. Des raisons qui n’ont rien à voir avec les besoins réels, encore moins avec la volonté d’améliorer les conditions générales de la vie commune, et qui sont seulement celles de la classe des capitalistes, occupés à maintenir l’assise de leur domination.

Mais la perspective dessinée par Moore permet aussi à l’inverse de cerner notre raison commune, la raison que nous avons de nous révolter : nous ne voulons pas de la destruction programmée, par les guerres et par le ravage écologique, qui sont les deux versants complémentaires de la situation historique à laquelle conduit le développement du capital, et dans lequel, laissé à lui-même, il ne pourra que s’enfoncer. Nous voulons respirer et laisser respirer les habitant.es de la Terre, en les délivrant des impératifs de rendement dans lesquels ils et elles sont embrigadé.es, et dans lesquels ils et elles vont finir par s’éteindre s’il n’y a pas de transformation radicale. Pour cela, nous voulons cesser le travail gratuit, ce travail qui est la condition de la domination du capital, mais qui comme tel n’entre pas dans ses comptes.

On peut considérer la part de travail exploité contenue dans un travail rémunéré comme un cas particulier de travail gratuit. L’enjeu commun des luttes, de toutes les luttes politiques tournées vers un futur réellement désirable, est tout d’abord de faire disparaître ce travail gratuit pour pouvoir attaquer le pouvoir de ceux qui l’organise.

Le chaos et la confusion

On peut légitimement soupçonner le motif de la « grève générale », au départ sans doute un véritable mot d’ordre révolutionnaire, d’être devenu un instrument permettant de remettre toujours à plus tard le temps d’une action décidée. C’est-à-dire : d’une action qui ne sait pas jusqu’où elle peut aller, mais qui prend le risque de cet inconnu, le risque de ne pas savoir par avance dans quel monde elle va aboutir. Une action qui assume la contingence radicale des institutions en place, et la perspective de leur possible effondrement – en tant que ce dernier ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle.

Bien sûr, on peut légitimement avoir peur de basculer dans une situation chaotique. Bien sûr, il y a des forces politiques qui se nourrissent de la confusion – disons l’ensemble des forces d’extrême-droite, du RN à Trump, en passant par le tandem néfaste FNSEA/ Coordination rurale. Mais cette confusion n’est justement que l’effet de la peur suscitée par la possibilité du chaos.

Elle est pourtant bien étrange, cette peur persistante du chaos, au moment où le monde est sur le point d’y plonger – cela semble être un destin inévitable. Au moment où s’accomplit à Gaza, paradigme extrême des devenirs qui nous sont promis, une extermination à la fois prévisible et inimaginable. La question est de savoir si nous voulons laisser se généraliser ce « chaos »-là, ou si nous acceptons de traverser une situation chaotique pour construire quelque chose de réellement nouveau.

Dans un bref ouvrage rédigé en 1999 et titré L’Histoire continue, Immanuel Wallerstein nous avertissait : les « cinquante prochaines années » (nous sommes donc au cœur de ces années) vont donner lieu à des moments d’instabilité profonde de l’ensemble du système-monde. Cette instabilité va engendrer, disait-il, des moments proprement chaotiques, qui comme tels peuvent autant être porteur de malheurs irréversibles que de promesses nouvelles. Quoi qu’il en soit, c’est une « situation chaotique (…) qui est la plus susceptible d’être affectée par une intervention humaine délibérée » (éditions de l’Aube, p. 100). C’est-à-dire : par une occurrence de la liberté.

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La mobilisation politique en cours pourrait devenir la première grève générale du travail gratuit, promise comme telle à être relayée partout dans le monde. Une telle grève est peut-être la seule manière d’en finir non seulement avec Macron, mais aussi bien avec Trump, Poutine et les autres – tous ceux qui font les guerres actuelles et préparent celles qui viennent, les rendant ainsi inéluctables.

Le choix est entre l’aveuglement sur le réel de notre situation historique et une lucidité armée d’espérance, prête à accueillir un chaos qui pourrait accoucher de la fameuse étoile dansante, celle d’un futur délivré des puissances mortifères qui l’oblitèrent : il s’agit seulement de ne pas laisser aux militants du capital le monopole du futur.

Bernard Aspe
Photo : Bernard Chevalier

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