La poétique peut-elle lever des sorts ?

À propos de GITANE ou le droit à la candeur

paru dans lundimatin#517, le 28 avril 2026

Parler d’un livre de poésie comporte un risque politique immédiat. Si la poésie est une destitution de la langue, un savoir-faire plus qu’un vouloir-dire, pour en parler il faut tenter de se détacher de l’analyse littéraire, flicarde, qui s’apparente, malgré ses airs académiques, à un : « le livre j’lui braque les watts dans la gueule en attendant qu’y crache le morceau ». À défaut, un tel texte ne pourrait être qu’une soustraction de sa force.

Il faut ainsi travailler dans une sorte de conspiration des signes, une série d’analogies souterraines. Tenter d’y parvenir par la mise en relation du livre à son lieu (la collection qu’il inaugure, les éditions) autant qu’à des œuvres lointaines. Cela jusqu’à un certain point, puisque cette forme – exégétique – ne se fait qu’à partir d’un livre passé, échangé ; ce qui n’est pas le cas de GITANE, paraissant en mai.

Il ne s’agira donc pas ici de creuser le centre du livre, de lever ne serait-ce qu’un coin du voile. Ceci posé, parlons autour.

*

« Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » selon la citation bien connue de Proust, et maintes fois reprise par Deleuze. C’est une affirmation qu’il faut prendre au sérieux. Chaque écrivain – et j’emploie le terme à dessein, en distinguant, tel Claude Simon, l’auteur qui travaille un sujet de l’écrivain dont le sujet est la langue – chaque écrivain fait sa langue, que le lecteur doit décrypter, c’est-à-dire en désapprenant la langue normative.

Il serait donc, à mon sens, fautif de lire le titre GITANE ou le droit à la candeur comme GITANE ou le droit à la crédulité, voire au retrait du monde au sens dégueulasse du terme. La définition de la candeur, comme une quantité faramineuse de motifs raiziens, se déploie et s’affine à chaque texte. Entrer dans le bouquin sans le moindre repère, cerné de pièges lexicaux, de fragments sonores reconnaissables qu’il faudra vider de leur sens, puis réinvestir ? Concevons cela comme la modalité d’accès à tout ce que l’on nomme poésie.

extraits de Morceaux choisis contre la Cité

« En poésie, en peinture, le surréalisme a fait l’impossible pour multiplier ces courts-circuits. Il ne tient et il ne tiendra jamais à rien tant qu’à reproduire artificiellement ce moment idéal où l’homme, en proie à une émotion particulière, est soudain empoigné par ce "plus fort que lui" qui le jette, à son corps défendant, dans l’immortel. »
André Breton

À l’instar d’un Ginsberg, Raíz adopte parfois une écriture impressionniste, par blocs de perception. Cet impressionnisme provient du dilemme poétique le plus ancien qui soit : celui d’espérer le mot – de le travailler – comme un sachet de sensations projetable tel un obus et qui, en éclatant, atteindrait le lecteur [1] ; ce que Cézanne – bien que l’esthétique de Raíz en soit à des kilomètres – appelle « la petite sensation », peindre ce que l’on voit dans une tentative de passer celle-ci.

Je tiens – avec et depuis la poétesse – qu’il ne faut pas utiliser le mot « retenir » mais lui préférer celui de « passer ». Sortir, dans l’art, de l’idée de fixation de l’instant pour celle de sa transmission afin de révéler que ce qui s’y joue déborde illico ce que l’on croit être le champ poétique. Parler de faire passer une intensité est poser la question de ses conditions de circulation, de ce qui les entrave.

Il y aurait donc là politique extatique, c’est-à-dire une politique à la hauteur de cela – fondée sur l’ouverture et la relance des puissances. [2]

Et je tiens en cela que le geste poétique de briser la forme pour toucher la vie – nous allons y revenir – est un microcosme d’un geste politique. Celui d’une destitution dont la visée est de rendre possible le déploiement des forces, des formes-de-vie etc.

Si l’on prend au sérieux l’idée d’un impressionnisme lié à cette « petite sensation », ce qui est en son centre n’est plus tant les paysages ou telle scène que l’entrepassage entre le monde et soi ; en somme, une question de connexion.

On pourrait même causer, dans les passages les plus métaphysiques, d’impressionnisme interne. Là où certains évoqueraient une phénoménologie, conservons cette idée d’impressionnisme, notamment face à l’insistance du bouquin à brouiller les frontières entre les corps et les paysages ; l’idée d’une, disons matrice impressionnelle, pour mieux dire : où tout, continuellement, est en train de devenir autre, où les limites entre le corps, le soi, le monde se font la malle.

Car GITANE sait qu’il ne suffit pas de mettre le je de côté mais qu’il convient de l’épuiser, de le capter comme point de rencontre d’abord, de le creuser jusqu’à sa sortie ensuite.

L’une des faiblesses actuelles tient à la confusion constante entre le privé et l’intime. Le privé relevant de notre petite affaire avec le fils de la postière, l’intime, lui, relevant du difficilement communicable, celui dont il faut, pour l’exprimer :

  1. contrer ou jouer du lieu commun - c’est-à-dire de toute langue prémachée, présignifiée, avec sa couve de sens refourgués.
  2. (approfondissement du premier point) - se faire poète, pour mieux dire : excrire [3], défaire la langue même, la destituer dirait-on. Faire de la poésie locution verbale transitive : se doter d’une langue semblable au corps Raizien - tantôt dissoute, tantôt brûlée, récusée, vrillée dans la tentative d’y faire passer l’immensité arrière.

Et la poésie est – comme a pu l’être le carnaval – une affaire d’intime, c’est-à-dire de « coïncidence momentanée entre la singularité d’un parcours particulier, et la globalité d’une histoire collective » [4]. Notons bien que l’intime peut découler de notre petite affaire avec le fils de la postière - tout l’aspect érotique de Raíz en témoigne - mais n’est pas cette petite affaire même. Et c’est bien l’intime, envahi, colonisé, et qui mène à tous, écrit ici. N’hésitons pas : cet intime que GITANE ne cesse de décrire comme envouté - terme que n’emploie pas la poétesse mais qui reprend le registre lexical des éditions CONTRE-SORT. Ce terme étant, comme le note superbement Frédéric Neyrat à propos d’Artaud, un résidu de métaphore qui appelle au concept sans s’y réduire, et que tout rapproche de l’idée de colonisation [5].

GITANE, donc, dépeint sans cesse le corps, l’intime même, comme lieu d’envoûtements, de cette forme-ci de pouvoir, celle dite de la manipulation des comportements.

extraits de Morceaux choisis contre la Cité

Revenons un instant sur cette histoire du fils de la postière. On pourrait même avancer l’hypothèse – un peu barrée peut-être, de son érotisme comme symbolique, au sens alchimique du terme. Les étapes - union des corps, dissolution par l’eau, rencontre du feu - étant des métaphores que Basile Valentin ne renierait pas. Mais que les points érotiques du livre concernent des corps réels ou soient métaphore pure - quelle qu’en soit la métaphore, quelle que soit l’hypothèse – ils ne peuvent être délogés de leur émission politique : GITANE cause, à chaque instant, de l’amour et de l’érotisme comme pas vers un nous, et qui - aussitôt - se doit d’excéder sa forme pour ne pas reproduire une « entité-solitaire » à deux. Si je m’autorise à l’affirmer, c’est bien parce que c’est l’un des points qu’elle déclare elle-même.

Il importerait de parler de la métaphysique que sous-tend GITANE, puisqu’elle y occupe une place plus qu’importante et se mêle sans cesse à la politique ; ou disons, comme pour toute métaphysique opérative - offensive ? [6] - que les deux s’imbriquent, ne se dissocient jamais réellement. C’est le point le plus sensible à évoquer pour peu que l’on souhaite préserver la force du livre et en garder l’insaisissabilité ; cet élément qui justifie exégèses, discussions, interprétations, mais que Raíz se garde bien de nommer. Prière que cette absence de nom le rende universellement dangereux. Attendons donc que le livre s’échange, et finissons cette première partie par le mot de l’éditeur : « GITANE n’est pas un recueil mais la tentative d’un poème total, dispersé en fragments épars. Il s’agit de retrouver les éclats disséminés et de les faire passer en contrebande. Que cela reste entre nous, mais il est dit qu’un certain nombre d’entre eux s’y sont logés à l’insu même de la poétesse. »

« l’être est inadapté au monde en raison / de dimensions intérieures excessives / non réglementaires — // germes d’astres au dedans le / corps humain – la pression / insupportable »
Catalina Raíz

Nathan Beltràn

[1Je détourne et repique ici une image de Jean Louis Barrault à propos du théâtre dans Souvenirs pour demain : « Le mot est comme un petit sachet dans lequel je renferme une image ou une idée. Nous le faisons partir dans l’air comme un obus, il éclate et l’idée ou l’image sont parachutées comme une retombée radio-active sur les épaules des gens. »

[2Et si depuis longtemps la poésie se permet de se réclamer du contre-sort, c’est qu’elle opère sur la perception. Vite, du Chklovski : « Et voilà que pour rendre la sensation de la vie, pour sentir les objets, pour éprouver que de la pierre est de pierre, il existe ce que l’on appelle art. »

[3Terme repris à Mathieu Bénézet

[4Carnavals et Mascarades, Boiteux et D’Ayala, éditions Bordas

[5Instructions pour une prise d’âmes ; Artaud et l’envoûtement occidental, Frédéric Neyrat, éditions La Phocide

[6Au sujet de l’offensivité en poésie, je crois qu’il faut plutôt poser la question de son opérativité, est-elle opérative, dans le sens où arrive-t-elle à passer des choses, dérègle-t-elle notre perception habituelle, etc. Il faudrait donc considérer qu’elle accompagne l’offensive possible par « réenchantement » par restauration de pans disloqués. La question ne serait pas de travailler une possible offensivité, mais de réfléchir l’articulation avec celle-ci.

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