La philosophie sur un bateau

« L’histoire de la philosophie est enterrée à Gaza mais la philosophie vit dans le geste de la Global Sumud Flottilla. »
Luca Salza

paru dans lundimatin#497, le 17 novembre 2025

Dans cet article, l’historien et philosophe Luca Salza [1] revient sur l’évènement politique, philosophique et stratégique que représente selon lui la flottille pour Gaza : « Qu’ont-ils trahi ? Ils ont trahi la réalité imposée par le pouvoir : l’économie avant tout, même au détriment du génocide (...), la démocratie comme forme de gouvernement insurpassable, le racisme endémique en Occident, la beauté et la justesse de la guerre pour la domination, et tous les autres simulacres sur lesquels reposent la politique et le mode de vie dans le Nord du monde ».

« Je veux juste que le monde voie ce que je vois »
Fatma Hassouna

Il ne s’est rien passé.
Rien.
À Gaza, il ne s’est rien passé.
Rien.
Les Palestiniens et les Palestiniennes peuvent rentrer dans leurs maisons. Leurs enfants reprennent le chemin de l’école. Les commerçants rouvrent leurs boutiques, les agriculteurs retournent travailler la terre. La récolte des olives va bientôt commencer.

Les tempêtes d’acier, le blocage de l’aide alimentaire, les tirs sur les foules affamées, les incursions terroristes dans les hôpitaux, dans les salles de classe, les assassinats ciblés de poètes et de journalistes, la destruction des universités, la dévastation des rares champs cultivables restants n’ont pas eu lieu : ces événements se sont évaporés.

Après nous être creusé la tête pendant des mois pour imaginer l’impossible, pour penser comment vivre, sans vivre, au milieu d’un génocide, après avoir dénoncé, à une distance incommensurable, l’assassinat systématique et rationnel des habitants et des choses de Gaza, nous avons soudain découvert que rien, il ne s’était rien passé. Le cours des événements reprend naturellement, l’histoire millénaire de Gaza ne s’est pas arrêtée, même si nous avions cru comprendre que la plupart des vestiges archéologiques avaient été détruits. L’hymne d’Israël peut retentir à la Philharmonie de Paris. Une parenthèse peut-être un peu douloureuse s’est enfin refermée pour les rédactions des médias mainstream du Nord global, sous les rires de la Knesset qui accueillait Trump, trafiquant effronté de mort et d’armes et garant suprême de la pax americana ou hebraica dans la région (qu’est-ce que la paix ? Nous devrions répondre, aujourd’hui, à nouveau, à la question..., d’autant plus que nous savons que cette paix peut décider, comme dernier acte souverain, de s’auto-suspendre quand elle le souhaite).

Circulez, il n’y a rien à voir. La phrase performative et canonique des policiers français pour évacuer les curieux du lieu du crime est devenue le mantra de notre monde, l’Occident, celui qui a soutenu le génocide. Éloignez-vous, il n’y a rien à voir.

Voir… Avons-nous vu quelque chose, en fin de compte ? Nous n’avons pas vu grand-chose, du moins jusqu’à un certain point. Il est donc indispensable de voir enfin, « all eyes on Gaza », de rétablir la vérité, depuis le début jusqu’à aujourd’hui, et encore...

Or, il n’est pas si simple de voir : « La réalité aujourd’hui ne serait permise à personne », écrit Céline en prenant ses distances avec le naturalisme de Zola. Le problème est la structure fantasmatique sur laquelle repose, après Balzac, Verga et Zola, la réalité. Les massacres et les destructions de Gaza n’ont pas eu lieu parce que c’est cette structure fantasmatique de la réalité qui a pu les transformer en simulacres, en idola.

C’est pour cette raison que notre tâche ne peut consister uniquement à dénoncer les idola, à lutter pour rétablir la réalité (comme le faisaient les grands artistes réalistes). Céline a raison, la réalité n’est plus permise à personne. La tâche de notre action (artistique ou politique) devient plutôt celle de rechercher ce qu’il y a de réel dans cette réalité qui nous échappe de toutes parts.

Commençons par dire que la lutte pour affirmer le réel contre les simulacres est une question philosophique depuis les origines grecques de cette forme radicale de pensée, lorsque Platon commence à se confronter à l’invasion des apparences dans le domaine de la vérité, c’est-à-dire à l’effet sophistique.

Aujourd’hui, comme le démontre notamment Badiou, la bataille pour la philosophie de Platon est plus que jamais d’actualité, en particulier sous les latitudes Nord des démocraties libérales. Le présent est désormais caractérisé par l’affaiblissement de la capacité à distinguer entre réalité et fiction, faits avérés et récits imaginaires, mensonges, falsifications et récits fiables : le réel se perd, devient nébuleux, des simulacres imposent leurs conditions, renforcés par une innovation technologique hors de contrôle.

Je le dis brutalement : Gaza est un problème philosophique parce qu’elle impose à tous, du moins à ceux qui veulent voir, la nécessité de rechercher encore le réel dans la réalité.

Ceux qui ne veulent pas voir (ou faire voir), ceux qui soutiennent Israël comme fer de lance du nouveau colonialisme blanc, ceux qui remercient Israël pour le « sale boulot », ceux qui militent dans le parti du génocide, ceux qui... etc., etc., ne font, en fait, pas simplement de la propagande. La massive évanescence du réel peut investir aussi des institutions dites vénérables comme le Collège de France qui au nom de la « neutralité » entend dissimuler l’objectivité des choses. En passant : l’annulation de ce colloque ne fait que certifier la fin de l’Université, comme lieu de recherche, elle est morte depuis belle lurette dans les critères « scientifiques » et managériaux, de la « peer review » par exemple… imaginez un peu si Galilée avait été neutre… On voit bien, avec ces institutions dites scientifiques, que nous sommes déjà bien au-delà de ce que l’on résume par le terme de propagande.

En réalité, tout cet ordre du discours tend à rendre l’anéantissement de Gaza acceptable. C’est la seule réalité qui doit exister (la réalité est toujours une injonction). Et c’est précisément parce que c’est la seule réalité qui doit exister qu’elle s’arroge le pouvoir, à travers une gigantesque production de fantasmes – images, mots, lieux communs, opinions –, de nier tout élément réel, c’est-à-dire, en clair, de refouler le génocide.

Puisque le réel est refoulé, notre effort, dans ce contexte historique, doit consister à faire fonctionner la philosophie comme un exercice qui ne sert pas tant à rétablir le réel qu’à le conquérir.

Comment conquiert-on le réel ?

Il y a eu un événement qui, précisément en tant qu’événement, a rompu le cours du temps et, en reconfigurant son ordre, a permis de trouver le réel au-delà de la réalité. Il a été question d’une « procédure de vérité » (Badiou).

L’événement : le 1er septembre 2025, 25 navires transportant 300 personnes larguent les amarres dans le port de Barcelone et entament une longue et périlleuse pérégrination en Méditerranée, jetant parfois l’ancre dans d’autres vieux ports, où de nouveaux groupes de bateaux se joignent au convoi, pour converger tous ensemble vers Gaza et briser le blocus de l’aide humanitaire.

La Global Sumud Flottilla est un événement parce que les bateaux de différents types, les cent langues parlées à bord, la détermination des militants venus de 44 pays différents constituent un clinamen, une déviation de l’ordre du discours qui s’est imposé en Occident lorsque Israël a décidé de déchirer la bande de Gaza avec ses « épées de fer ». Contrairement à ce que déblatéraient les décideurs occidentaux, les militants dénoncent qu’il n’y a pas de guerre à Gaza, mais un génocide ; contrairement à ce que déblatéraient les décideurs occidentaux, la Flottille affirme qu’il est possible d’organiser une véritable aide humanitaire pour soulager les souffrances des civils. Le cours de l’histoire déraillait...

La Global Sumud Flottilla est un événement au sens où l’entendent Deleuze et Guattari : elle a été un extraordinaire « phénomène de voyance » : elle a soudainement révélé ce qui était intolérable à Gaza et, en même temps, elle a ouvert le champ du possible.

En cela, l’aventure de la Flottille est absolument philosophique.

Son errance en Méditerranée, sous les bombes et les menaces israéliennes, est sans histoire, sans organisation, sans armes, sans rien. C’est dans cette « pauvreté » (Benjamin) que des femmes, des hommes ont commencé à voir, sont sortis du Truman Show perpétuel de notre époque. L’opération philosophique de clarification réalisée par la Flottille a, en effet, fait sortir de la caverne un grand nombre de gens qui n’ont plus été sidérés par la peur et l’effroi et ont expérimenté ce qu’une expérience collective et cosmopolite comme celle de la Flottille pouvait libérer dans leur vie.

L’histoire de la philosophie est enterrée à Gaza avec tout le patrimoine culturel de l’Occident, mais la philosophie vit dans le geste de la Global Sumud Flottilla.

Dans un génocide, on ne pense et on ne fait rien, c’est l’abîme qui sépare notre monde de Gaza (un film comme Put Your Soul on Your Hand and Walk, malgré la sororité entre les deux protagonistes, montre clairement le fossé qui sépare « nous » d’« eux »). Mais dans cette partie du monde qui reste encore plus ou moins confortable, il est possible d’inventer des pratiques philosophiques qui permettent au moins de retrouver un peu de réel dans une réalité évanescente. En effet, dans la liquidité de la réalité, il est nécessaire, en dernier ressort, de savoir construire des théories et des pratiques (de la catastrophe) qui sachent montrer, orienter. Dans son discours historique à son arrivée à l’aéroport d’Athènes, après avoir été arbitrairement arrêtée et maltraitée par la police israélienne, Greta Thunberg a défini avec précision la signification première du convoi humanitaire : « Prendre position contre quelque chose qui est, à tous égards, injustifiable ».

Thunberg est très lucide : la Global Sumud Flottilla ne visait pas à sauver les Palestiniens, mais était plutôt le début d’une stratégie visant à prendre position dans la guerre mondiale actuellement en cours (à cette aune la lutte pour la Palestine, à la manière de Genet, ne revêt plus aucune caractérisation identitaire et nationaliste). La Flottille prend position du côté des Palestiniens en attaquant les gouvernements de ses propres pays, complices du génocide. Une grande leçon de stratégie, en somme.

D’un point de vue historique, on pourrait dire que la Flottille a réactivé le modèle zimmerwaldien, celui de l’ennemi intérieur, du défaitiste, du saboteur, du déserteur. D’ailleurs, c’est ainsi, c’est-à-dire comme des traîtres, que les gouvernements occidentaux les ont traités pendant et après l’expédition.

Qu’ont-ils trahi ? Ils ont trahi la réalité imposée par le pouvoir : l’économie avant tout, même au détriment du génocide ou grâce au génocide (voir les rapports de Francesca Albanese), la démocratie comme forme de gouvernement insurpassable, le racisme endémique en Occident, la beauté et la justesse de la guerre pour la domination, et tous les autres simulacres sur lesquels reposent la politique et le mode de vie dans le Nord du monde.

C’est parce qu’elle déserte cette réalité que la Flottille est une aventure philosophique.

Des hommes et des femmes, sans communauté et sans héroïsme (Thunberg l’a également précisé), s’éloignent du monde en guerre, s’éloignent d’eux-mêmes pour conquérir le réel. Leur désertion ouvre des possibilités inédites, politiques et existentielles, dans la mesure où leur geste peut être répété.

C’est ce qui s’est passé en Italie au mois de septembre lorsque des garçons, des filles, des travailleurs, des travailleuses, des gens quelconques ont repris ce geste et bloqué des villes et des villages en tendant fraternellement la main à la Flottilla. Il s’agissait précisément – dans un pays gouverné par d’anciens fascistes, parmi les plus fidèles alliés de Trump et d’Israël – d’une « procédure de vérité ». Le (non)peuple des mille places italiennes semblait crier à ses élites politiques et économiques : vous êtes en guerre, vous commettez un génocide, vous vous enrichissez grâce à la guerre, vous êtes « fermes », nous nous préparons à notre guerre, aux côtés des Palestinien.ne.s et des autres opprimé.e.s du monde, « à nouveau, et avec peu » (Benjamin). Ce faisant, les révolté.e.s se sont débarrassé.e.s du racisme blanc, une des raisons du silence qui entoure le génocide à Gaza, et ont pu embrasser ce combat anticolonialiste.

Il s’agit précisément d’un chambardement de la grande politique. Là où les camps en guerre dessinent des cartes, tracent des lignes à l’intérieur desquelles ils doivent garder et faire bouger leurs gouvernés, les déserteurs et déserteuses de la Flottille et des places italiennes, sans moyens particuliers, en se basant sur la « compréhension et le renoncement », proposent de les briser, de les traverser (sans enfreindre aucune loi, il est bon de le rappeler). La carte de la Méditerranée n’est ainsi plus celle de l’OTAN, mais celle des anciens portulans, dans les recoins desquels on parlait la lingua franca qui créait un monde commun. Comme l’avait déjà montré Godard dans Film Socialisme, touchant, contre le voyage de « la croisière s’amuse », différents ports historiques de la Méditerranée, la question est l’invention d’une autre carte géographique. Les bateaux coloriés de la Flottille, leurs cheminements périlleux et incertains entre des ports anciens chargés d’histoire et sur des routes maritimes sillonnées depuis toujours par des sirènes et des pirates construisent un monde nouveau/ancien. Sur les routes de cette contre-carte, on parle encore la lingua franca nouvelle/ancienne de la rébellion. C’est ainsi que les activistes de nombreux pays, les Palestiniens et Palestiniennes détruits, les migrants parcourant la même mer et subissant la même violence homicide absolue, et ceux et celles qui, plein.e.s de honte, dans les arrières des gouvernements génocidaires, rompent les rangs, font « cause commune »… une Internationale aussi ? Qui sait....

Le travail philosophique de vérité mis en œuvre par la Global Sumud Flottilla a permis cette rencontre. Si la guerre n’interrompt pas ces flux (les guerres naissent toujours, avant tout, pour les interrompre), d’autres rencontres verront peut-être le jour dans les mois à venir. D’autres déviations par rapport aux itinéraires imposés par le pouvoir. D’autres insurrections. D’autres cartographies. D’autres bouffées de réel.

Luca Salza

[1Luca Salza vient de publier le formidable La désertion, Une cartographie littéraire et artistique aux éditions Mimésis. À venir aux éditions lundimatin : Arts et politiques de la désertion, de la Première guerre mondiale à nos jours.

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