La peste noire du genre urbain

Carnets de réclusion #11
Jean-Marc Royer

paru dans lundimatin#328, le 28 février 2022

Carnets de réclusion #11
En mars 2018, Christopher Wylie, un analyste de données canadien, a révélé au Guardian que son ancien employeur, Cambridge Analytica, avait récolté des millions de profils Facebook dans l’optique de favoriser l’élection de Trump en 2016. Le 4 septembre suivant, Mark Zuckerberg a publié sur le Washington Post une tribune intitulée « Protéger la démocratie est une course aux armements. Voici comment Facebook peut nous y aider »… No comment.

Les années Folles des débuts

2004 : Création de Facebook par Mark Zuckerberg, alors étudiant à Harvard.

2006 : Après avoir étendu l’accès aux lycéens et aux étudiants hors universités nord-américaines, Facebook est ouvert aux publics de plus de 13 ans.

2008 : Zuckerberg, désormais directeur général de Facebook, engage Sheryl Sandberg de Google en tant que directeur de l’exploitation de l’entreprise, un moment charnière dans le développement de Facebook en tant qu’entreprise commerciale.

2012 : Facebook s’introduit à la bourse du Nasdaq avec une valorisation de plus de 100 milliards de dollars. Il vaut à présent plus de 900 milliards de dollars. Instagram est acheté pour 1 milliard de dollars, l’une des meilleures affaires de l’entreprise.

2018 : Suite à l’affaire Cambridge Analytica, Facebook est condamné à une amende de 5 milliards de dollars par la Federal Trade Commission des États-Unis.

2020 : Facebook compte 2,8 milliards d’utilisateurs, soit 60 % de toutes les personnes connectées à Internet sur Terre et tire 84 de ses 86 milliards de dollars de revenus annuels de la publicité. L’entreprise a déclaré un bénéfice net de plus de 29 milliards de dollars.

2021, Frances Haugen quitte le navire et lance l’alerte

Frances Haugen, 37 ans, diplômée en génie informatique avec une maîtrise en commerce de Harvard, a travaillé pour des entreprises telles que Google et Pinterest pendant quinze ans et fut recrutée par Facebook en 2019. Elle quitte l’entreprise en mai 2021 et emporte avec elle des dizaines de milliers de pages de documents internes. Ses révélations s’appuient sur son expérience en tant que cheffe de produit dans l’entreprise et sont publiées pour la première fois dans le Wall Street Journal de septembre 2021. Mardi 5 octobre, elle déclare devant le Sénat de son pays qu’elle avait analysé de nombreux réseaux sociaux mais que ce qui se passait sur Facebook était nettement pire que tout ce qu’elle avait constaté auparavant, expliquant en détail comment le géant de la technologie « fait passer le profit avant le bien public ».

Shoshana Zuboff [1] avance que « Frances Haugen a donné un aperçu unique du fonctionnement de Facebook, qui comme d’autres plateformes, exploite secrètement l’expérience personnelle, la transforme en données et génère des prédictions comportementales qu’elle vend aux annonceurs ». Pour Shoshana Zuboff, « Ces systèmes s’appuient sur la surveillance envahissante de notre expérience autrefois privée avec des opérations conçues pour contourner la conscience individuelle. Cette pratique a maintenant été reprise dans de nombreux secteurs, de l’éducation à l’agriculture, en passant par la santé et l’automobile. Ces industries cherchent ainsi des moyens de générer des bénéfices supplémentaires à partir des données personnelles » (par exemple, les compteurs de Gaz, d’eau, d’électricité, l’utilisation des véhicules…).

Des suites juridiques sont attendues aux Etats-unis. Actuellement, les plates-formes bénéficient de l’immunité juridique en ce qui concerne presque tout le contenu publié ou l’activité exercée sur leurs réseaux. C’est pourquoi les sénateurs poussent à une réforme de l’article 230 de la loi sur les communications de 1996 (Communications Decency Act) qui exonère les entreprises de médias dits sociaux de toute responsabilité pour ce qui est mis en ligne. D’autre part, la Federal Trade Commission a engagé des poursuites pour démanteler Facebook, tandis que les avocats de Frances Haugen ont déposé huit plaintes basées sur les documents divulgués auprès de la Securities and Exchange Commission qui est chargée de vérifier l’application de la loi sur les marchés financiers. Ces plaintes indiquent que Facebook amplifie la haine, la désinformation et les troubles politiques.

Depuis, Facebook a basculé dans sa plus grande crise depuis le scandale Cambridge Analytica. Mark Zuckerberg a alors annoncé son grand tournant vers le « Métavers » et un providentiel changement de nom, projet qui avance rapidement et pour lequel le groupe veut recruter 10 000 personnes. Mais Frances Haugen alerte l’opinion publique sur les dangers de cette innovation qui entraînerait, d’après elle, une offre encore plus addictive sur ce réseau. Si les actions Facebook ont perdu 22 % de leur valorisation en bourse, il n’empêche que les bénéfices du troisième exercice de l’année 2021 ont été plus importants que l’année précédente (+15 % sur un an), ce qui démontre s’il le fallait, « la justesse de son business plan ».

Stimuler l’exaspération indignée, colérique (et impuissante)

Un des problèmes réside dans le changement que Facebook a apporté en 2018 à ses algorithmes – la programmation qui décide de ce que vous voyez sur votre fil d’actualité. En effet, Facebook s’est rendu compte qu’en changeant l’algorithme vers plus de sécurité, les utilisateurs passaient moins de temps sur la plateforme, cliquaient sur moins de publicités, et qu’eux, gagnaient moins d’argent. À présent, Facebook sélectionne le contenu en fonction du fait qu’il suscite ou non « l’engagement réactif », un euphémisme désignant la provocation calculée à une rage sans autre issue possible que la profusion de messages et de clics acerbes. Les recherches internes de Facebook montrent que les contenus hargneux qui divisent et polarisent sont les plus à même d’inspirer une exaspération indignée mais impuissante. Et plus les internautes sont exposés à l’agressivité, plus ils interagissent et plus ils consomment du réseau. L’entreprise encourage donc les contenus colériques [2]. La plateforme a encouragé les gens à rejoindre des groupes qui sont sélectionnés en fonction d’un classement basé sur cet « engagement réactif ». En Allemagne par exemple, Facebook a recommandé des groupes nazis.

Des « masses démoralisées par une vie soumise sans cesse aux pressions du système, [et] dont le seul signe de civilisation est un comportement d’automate susceptible de rares sursauts de colère et de rébellion. »
Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974, p. 161 (177 et 215).

De la recherche de « l’effet bulle » à la promotion de l’extrême droite

La lanceuse d’alerte Frances Haugen a également expliqué comment le réseau social a contribué à véhiculer la désinformation en encourageant l’utilisation des groupes Facebook qui contribuent « à l’effet de bulle » au sein de laquelle se rassemblent des personnes partageant les mêmes opinions : « Il y a des gens qui ont invité jusqu’à 300 000 personnes dans des groupes complotistes car Facebook a sciemment injecté ce type de contenu dans le fil d’actualité des personnes dites invitées ».

Mercredi 4 novembre 2020 est apparu le groupe pro-Trump « Stop the Steal » – arrêtez le vol de l’élection présidentielle – avec comme seul contenu une vidéo montrant des manifestants pro-Trump à l’extérieur d’un bureau de vote de Détroit, exigeant à corps et à cri l’interruption du décompte des bulletins sous le prétexte que les démocrates étaient en train de manipuler le résultat des votes. Le lendemain, ce groupe entrait dans les annales de Facebook en franchissant la barre des 360 000 membres. « Stop the Steal » devint l’une des communautés dont la popularité avait augmenté le plus rapidement dans l’histoire desdits réseaux sociaux. À un moment donné, il y avait cent nouveaux membres toutes les dix secondes.

« Stop the Steal » n’a pas été fondé par un quelconque illuminé de la cause trumpienne. C’est l’aboutissement d’une action très coordonnée des agitateurs politiques proches des premiers cercles du président sortant. Steve Bannon, l’ancien stratège en chef de Donald Trump et figure centrale de l’Alt-right (extrême droite fascisante), a également fait la promotion des rassemblements anti-Biden, parfois armés et organisés par les membres de « Stop the Steal ». La trajectoire fulgurante de ce groupe Facebook démontre la vitesse à laquelle les algorithmes peuvent mobiliser cette frange de l’électorat du président qui est prête à en découdre, comme ce fut le cas le 6 janvier 2021.

Après son interdiction, cette nouvelle « communauté » a créé des dizaines de clones sur Facebook et poursuivi son œuvre de déstabilisation du décompte des voix sur Twitter, YouTube et d’autres réseaux dits sociaux plus confidentiels, mais prisés par l’extrême droite états-uniene.

Un rapport interne de Facebook sur le mouvement « Stop the Steal » a révélé que 0,3% des membres du groupe étaient responsables de 30 % des invitations externes. Parmi les 137 « super-invitants » du plus grand groupe « Stop the Steal », Facebook a rapporté que 73 étaient membres d’autres groupes bellicistes, ce qui a alimenté un chevauchement élevé des membres avec le groupe Proud Boy (néo-fasciste) et des groupes de milices. Cette recherche et d’autres documents publiés par Frances Haugen soulignent que les caractéristiques des algorithmes de Facebook sont à l’évidence conçus pour promouvoir un certain fanatisme.

La viralité nauséabonde : le résultat des algorithmes d’amplification en ligne

Lors d’une expérience interne sur Facebook un compte fictif – « Carol Smith, une mère conservatrice de 41 ans en Caroline du Nord » – a été créé. Ce compte a été recommandé aux pages et aux groupes liés à QAnon quelques jours après sa création. Trois semaines après, « Carol » s’est vu recommander un compte associé au groupe de miliciens Three Percenters (mouvement d’extrême droite organisé en milices armées).

La recherche a montré que cela fut également vrai pour d’autres plates-formes. L’algorithme de recommandation de TikTok promeut aussi le contenu de QAnon, du Patriot Party (trumpistes), d’Oath Keepers (mouvement d’extrême droite organisé en milices armées) et de Three Percenters. D’autre part, la plateforme de partage de vidéos YouTube compte 290 chaînes de diverses obédiences frénétiques, selon une étude de l’Anti-Defamation League. Lorsque des chercheurs du Tech Transparency Project, à travers leurs visionnages, ont expérimentalement suggéré à l’algorithme qu’ils s’intéressaient à ces mouvements, YouTube leur a suggéré des vidéos avec des titres comme « 5 étapes pour organiser une milice réussie » et « Alors vous voulez démarrer une milice ? ». La plate-forme a également recommandé des vidéos sur les armes, les munitions et l’équipement tactique à ceux que ces chercheurs appellent « les Youtubeurs intéressés par les milices ».

Comment cette désinformation devient-elle virale ?

Des points de vente en ligne comme Breitbart (média d’extrême droite avec comme ex-président Steve Bannon et 50 millions de « followers ») et Daily Wire (autre média, similaire) sélectionnent des anecdotes qui semblent valider les théories du complot sur les vaccins ou la fraude électorale. Le matériel est alors partagé par des influenceurs comme l’activiste conservatrice Candace Owens et des réseaux d’utilisateurs abonnés (ou bots) avec leurs publics de « followers ». Des algorithmes conçus pour maintenir les utilisateurs en ligne les alimentent ensuite avec le contenu de la page « Carol » parce qu’il est populaire – que ce compte ait choisi ou non de se signaler à ces nouveaux « invités ». Ainsi, une vidéo de conspiration Covid hébergée par les pages et les chaînes « America’s Frontline Doctors » de Breitbart, a atteint plus de 20 millions d’internautes avant que toutes les principales plateformes ne la retirent pour violation de leurs conditions de service. En fait, moins de 5 % de tous ces discours sont retirés. Cela permet toujours au contenu qui enfreint les conditions d’utilisation de devenir viral avant d’être supprimé. A ce sujet, Frances Haugen a souligné que 90 % des efforts de modération de Facebook se concentrent sur les contenus en anglais, bien que la majorité des utilisateurs ne soient pas anglophones. C’est ainsi que, ne disposant pas de modérateurs francophones en nombre suffisant, cela a provoqué des problèmes importants comme la désinformation sur le Covid-19 en France.

« Toute publication sur les réseaux sociaux, n’est vue qu’en anamorphose – du point de vue de l’individu qui en est l’auteur, comme de l’ensemble des observateurs extérieurs – puisque chaque publication est avant tout une quête de publicité. Cette absence d’objectivation possible (du fait des architectures techniques, des déterminismes algorithmiques et de l’ensemble des biais précédemment évoqués) rend caduque la poursuite même d’une forme d’objectivité qui n’a plus aucun sens dans le cadre d’une publication sur les médias sociaux, tout entiers dévolus et dédiés à multiplier et à sanctuariser les interactions kakonomiques [3]. »

Un programme de Facebook baptisé « cross check » (ou « XCheck ») a listé plus de 5,8 millions de personnalités politiques et du monde du spectacle jugées comme appartenant à une élite méritant un traitement particulier, ce qui leur permet d’échapper aux règles automatiques de modération communes. Frances Haugen a ajouté que l’anonymat n’existe pas sur le réseau social : « Facebook a énormément de données sur vous, donc vous n’êtes pas anonymes. Facebook sait où vous êtes, ils font des choses étranges avec les réseaux de wifi. Vous seriez assez étonnés de voir tout ce qu’ils peuvent faire ».

« Pendant les 10 dernières années, le combat principal d’activistes, de journalistes, de défenseurs des libertés numériques [ ?], fut celui visant à limiter l’impact de l’empreinte algorithmique sur nos vies privées et intimes. Ce combat là est terminé, obsolète et, pour l’essentiel, perdu [4]. » Olivier Ertzscheid, Septembre 2018.

TOUS ÉTAIENT FRAPPÉS

Mais tous ne mourraient pas…

Un incubateur de névroses et de dissociations

1 – Depuis vingt-cinq ans – c’est-à-dire depuis qu’une génération y a été biberonnée – le recours permanent aux machines informatiques, aux algorithmes et aux moteurs de recherche en lieu et place de la réflexion, la délégation de la mémoire aux disques durs ou au « Cloud » et l’usage de « visios » en guise de contacts humains, sous-entendent un triple dessaisissement, neurophysiologique, cognitif et psychique des êtres qui s’ajoute à une puissante addiction aux écrans [5] délibérément entretenue par les plus grosses entreprises de captation de la valeur sous les traits d’une promesse de puissance infinie et d’une jouissance sans entraves et sans temps morts.

2 – D’autre part, il importe de comprendre pourquoi les moteurs de recherche qui proposent quinze millions de réponses en moins d’une demi-seconde sont de puissants incubateurs de névroses obsessionnelles. Pour le dire simplement, cette pathologie est habituellement identifiée par le savoir populaire comme une recherche effrénée de perfection. L’enquête, l’investigation, la prospection sont les maitres-mots de l’obsessionnel, la recherche d’une exactitude irréprochable, son eldorado. Sa névrose trouvera sur Internet de quoi s’y repaître et prospérer à l’infini : en effet, il lui sera toujours loisible de parfaire un examen ou une étude sans pour autant pouvoir y mettre un terme définitif, ce qui le poussera évidemment à y revenir... car le doute est son compagnon d’infortune névrotique. C’est ainsi, il ne reposera en paix que lors de son dernier sommeil. Ici gît aussi un ferment d’élucubrations de toutes sortes, les plus fantasmagoriques étant les plus productives de clics, ce que les gafam encouragent et promeuvent, afin d’accroître encore leurs valorisations boursières.

3 – Il s’avère également important de saisir comment et pourquoi ladite « radicalisation devant les écrans » – qui résulte de la perception de la réalité en deux dimensions avec des lunettes de gafam – peut entraîner dans les cas les plus graves une dissociation, une schize propre à produire des killers [6] de toutes sortes. Il faut dire que la vacuité du « sujet néo-libéral » et de son monde depuis des décennies, la généralisation de la guerre de tous contre tous en tant que norme comportementale hautement valorisée, l’absence d’idéal, de toute spiritualité, et souvent, de toute capacité à la sublimation, ne laissent souvent plus d’autre issue à la fascination spectrale des écrans, que le passage à l’acte violent. Nous le savons depuis les massacres dans la cour des écoles, les États-unis ayant seulement quelques longueurs d’avance en la matière.

Corrosion du désir et puissance des adjuvants

4 – En outre, à travers toutes sortes d’objets connectés ou en passe de l’être, le règne de la toute puissance laisse croire aux multitudes que le Réel est « à portée de main matin » ; cela mine profondément les bases même du désir, d’autant que ce qu’il en reste est par ailleurs ramené au sexe marchandisé, et assimilé – via les écrans – à un spectre bidimensionnel inédit dans l’histoire de l’humanité. Quant à la surprise, au hasard de la rencontre, à Nadja et à l’amour fou…

5 – Par son étendue et sa profondeur, ce phénomène d’éradication multidimensionnelle du désir n’est pas sans conséquences : consommation de psychotropes [7], apathie, dépressions et suicides de portent bien, y compris et pour la première fois à cette échelle, dans une jeunesse qu’on disait il n’y a pas si longtemps encore, être « la flamme de la révolution ». Mais en matière de soin palliatif de tous ces symptômes, le pays « pionnier », ce sont une fois de plus les Etats-unis où l’usage de toutes sortes de drogues accompagne le phénomène à un niveau inédit, encore qu’il faille préciser que jusque dans leurs usages, elles sont également devenues un signe de distinction : aux traders et personnes publiques la cocaïne qui permet de briller en société et pour les masses paupérisées, toutes sortes d’opiacés qui les endorment plus ou moins radicalement avec l’aval majoritaire des prescripteurs. L’élaboration des DSM (Diagnostic and statistical manual of mental disorders) y aura bien contribué [8].

6 – Comme indiqué plus loin, un phénomène d’érotisation de la mort, propre à assurer la diffusion la plus large possible de marchandises mortifères (les smartphones et leurs minerais de sang par exemple), produit ses effets dans plusieurs sphères sociales mais à des degrés et de manières différentes.

Pour le quidam déjà dessaisi de toute prise sur ce qui est fabriqué-distribué-vendu au travers de la division internationale du travail, cela ne fait qu’épaissir la cuirasse du refoulement nécessaire afin de supporter la monstration quotidienne des catastrophes produites par la marchandise en amont de sa production, durant sa distribution, et en aval, lors de sa destruction opérée dans les ailleurs lointains propres à des reportages pittoresques et spectaculaires (au Bengladesh, au Nigeria ou ailleurs).

Le tri sélectif, le compostage, les énergies économisées ou renouvelables et autres jardins partagés, pour louables que soient ces pratiques, voudraient permettre à chacun d’entre-nous de cautériser une plaie universelle ouverte au flanc de notre humanité et du vivant par un capital radicalisé. Qu’on le veuille ou non, l’écart entre les deux phénomènes nous renvoie à la misérable condition du « genre urbain » ou « hors-sol » qui est maintenant majoritaire sur la planète.

7 – Si l’on s’accorde sur le fait que la prolétarisation des individus engendre le dessaisissement de l’être, alors tous ces phénomènes signent un approfondissement de celle-ci comme jamais dans l’histoire des êtres humains ; en outre, cela s’étend à présent de manière massive sur la Terre entière et souvent bien plus sauvagement qu’aux siècles précédents.

Le réemploi de ce terme – la prolétarisation – dont il a toujours été fait un mésusage dans les vocabulaires progressistes ou marxistes est délibéré [9]. Il vise à indiquer que cette déshumanisation propre au capitalisme thermo-industriel ne cesse d’opérer depuis des siècles, la « modernité » ne l’ayant pas éliminée, au contraire. Par conséquent, l’usage de ce concept reste non seulement valide mais permet de donner toute son épaisseur anthropologique, historique et théorique aux aliénations actuelles. Evidemment, les porte-paroles des « classes moyennes » se sont toujours efforcés de nier ou de refouler les effets menaçants de cette prolétarisation massive qui les gagne. Depuis que les usines ont été délocalisées en Extrême-Orient, cette dénégation ou cet aveuglement a d’ailleurs pu se donner libre cours, sachant que ladite « mondialisation » était censée ouvrir une nouvelle ère ou clore une époque dépassée. En fait de clôture, nous voyons bien à présent de quoi il s’est agi depuis des lustres : alors qu’aux débuts du xxe siècle l’inachèvement de la civilisation capitaliste laissait en friches quelques espaces revivifiants et quelques cultures autochtones encore vivantes, ce n’est plus le cas aujourd’hui. De surcroît, cette emprise galopante se combine maintenant avec son effarante possibilité de tout polluer et de mettre en cause le vivant sur Terre. La clôture d’une époque et même d’un monde se rapproche en effet ; quant à la nouvelle ère, Orwell et quelques autres en auront eu la préscience.

L’essence du fétichisme

8 – Le déplacement et la transformation du désir au profit d’une érotisation de la mort, c’est une sorte de pré-requis dans l’exercice du « métier militaire » [10]. Le meurtre sur ordre qui en est la finalité en cas de conflit, nécessite un entraînement dont les films « Les sentiers de la gloire » et « Full metal jacket » de Stanley Kubrick rendent bien compte ; ils démontent par le menu les manières de conditionner les corps et les psychés dans cette intention. Néanmoins, c’est toujours la hiérarchie qui assume in fine la responsabilité de cette transgression du meurtre d’autrui, sans y participer directement, ce qui en met les exécutants « à l’abri ». A l’échelle des nations, ce sont les gouvernements qui autorisent cette transgression massive du meurtre par l’acte officiel qui consiste à « déclarer la guerre » à un autre pays. Tuer son semblable devient alors un « devoir patriotique ». On comprendra donc aisément que l’obéissance aux ordres doive être sacralisée, absolument intangible, sans quoi il serait impossible de pérenniser ce type de métier ou l’état de guerre.

L’usage des armes tient d’ailleurs une place particulière et bien connue dans « l’apprentissage » de ce métier. Il s’agit de favoriser un déplacement de la pulsion sexuelle de manière à ce qu’elle s’amalgame le mieux possible au fonctionnement magnétique d’une arme à feu [11] dont le maniement est capable d’expédier quiconque ad patres en un éclair et d’un tout petit mouvement de l’index. Et quel plus puissant pouvoir que cette faculté de décider ainsi de la vie ou de la mort d’un semblable en un clin d’oeil ? D’ailleurs, quelle autre condensation-déplacement ou « compensation » pourrait être au niveau de tous les sacrifices endurés – si ce n’est consentis – depuis les premiers moments de l’engagement dans le « service armé » ? C’est ainsi que la puissance sexuelle glisse vers l’exhibition d’une virilité fétiche et mortifère. Cela n’empêche pas que tous ces « dons de soi » réclament tôt ou tard leurs dus, d’une manière ou d’une autre : on sait par exemple comment les armées occupantes peuvent se comporter avec les civils et plus particulièrement avec les femmes.

10 – C’est l’essence de la fétichisation « moderne » et occidentalo-centrée qui opère ici et le règne de la marchandise y trouve son compte : le déplacement du désir vers une partition objectivée du vivant ou vers sa substitution radicalement objectale, recèle la mort en soi. D’où le cri de ralliement des franquistes brandissant leurs fusils durant la guerre d’Espagne – « Viva la muerte ! » – ou la pérennité des « escadrons de la mort », tristement célèbres durant les dictatures argentine et chilienne. Encore que les dévotions partidaires ou religieuses et la soumission cérémonieuse au chef par un serment de fidélité absolue ne doivent pas être négligées dans l’étayage de ce déplacement pulsionnel et de cette « religion de la mort ».

Narcissisme mortifère, culte de la mort et ordre nouveau vont de pair  [12]

11 – Le problème acquiert une autre dimension et un autre sens lorsque ce ne sont plus seulement les militaires de carrière qui prennent – individuellement ou collectivement – la mort pour emblème, pour insigne ou seulement pour index. Or, la décomposition des liens sociaux mâtinée de burnout, laisse certes une place prépondérante à la dépression, mais aussi à un narcissisme maladivement boursoufflé (qui n’a pas grand-chose à voir avec celui que traversent les enfants). En effet, faute d’une contre-culture alternative ou de perspectives politiques largement agréées, cette compensation narcissique et morbide n’a d’autre possibilité de s’exprimer et de se mesurer qu’en se coulant prioritairement dans le moule de la demande sociale contemporaine et en visant au plus haut degré d’identification, d’appartenance ou d’adéquation avec celui-ci, de manière à se retrouver parmi les premiers d’une cordée fantasmatique derrière laquelle les porte-faix ou les seconds couteaux ruisselleront… sous la charge.

Combinée à la paupérisation actuelle que pourrait aggraver une importante crise socio-politique mondiale, aux déclassements et aux désagrégations sociétales en cours, il y a dans ces évolutions les prolégomènes d’une adhésion de masse aux sirènes exaltant un narcissisme mortifère vécu comme ultime refuge dans ce genre de situation chaotique ; les menaces, la terreur, la surveillance et la délation numérique faisant le reste. Comme cela fut constaté en Tunisie dès 2011, il n’y aura non seulement jamais de « révolution des like », mais l’expansion délirante de qAnon [13] sur les réseaux états-uniens, indique à quel point d’effondrement en sont les relations sociales, les esprits et même les cerveaux.

« 15 % des Américains estiment que les leviers du pouvoir sont contrôlés par une cabale d’adorateurs de Satan pédophiles » [...] Ils sont autant à penser que « les patriotes américains pourraient devoir recourir à la violence pour écarter les pédophiles du pouvoir et restaurer l’ordre dans le pays » [...] Enfin, 20 % des personnes croient qu’une « tempête de proportion biblique va bientôt s’abattre sur le pays pour balayer ces élites corrompues et restaurer des dirigeants légitimes [...] Ceux qui ont répondu par l’affirmative aux trois propositions ci-dessus, soit 14 % des Américains, entrent dans la catégorie des vrais croyants de QAnon [14]. »

Croire que nous serions exempts de ces ravages par quelque immunité politique acquise de toute éternité, serait une grave méprise.

Jean-Marc Royer, le 20 février 2022.

Autres sources :

  • Nicholas Carr, Internet nous rend-il bête  ?, Paris, Laffont, 2011.
  • Hervé Krieff, Internet ou le retour à la bougie, Quartz, 2018.
  • Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Paris, Seuil, 2019.
  • Site de la Quadrature du Net.
  • Ambassador retr. Karen Kornbluh, « Disinformation, Radicalization, and Algorithmic Amplification : What Steps Can Congress Take ? », Just security.org, 7 février 2022.
  • France info avec AFP, « Facebook Files : ce qu’il faut retenir des révélations de la lanceuse d’alerte Frances Haugen », 6 oct. 2021.
  • Olivier Ertzscheid, Le monde selon Zuckerberg : portraits et préjudices, CF Editions, 2020.
  • Dan Milmo, « Frances Haugen take on Facebook : The making of a US hero », The Guardian, 4 and 10 Oct 2021.
  • Scott Pelley, « Whistleblower : Facebook is misleading the public on progress against hate speech, violence, misinformation », October 4, 2021.

[1Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2020. Rappel : citer un auteur ne vaut pas approbation de son point de vue.

[2Rappelons qu’en France, le mouvement « Colère » (ancêtre des GJ) est lancé le 12 janvier 2018 par un maçon Périgourdin Leandro Antonio Nogueira qui regroupe en quelques jours 80 000 abonnés sur sa page Facebook. Mais ce mouvement se bat dès ses débuts contre la hausse des taxes sur le carburant, la vie chère, la hausse de la CSG pour les retraités et la limitation de la vitesse à 80 km/h.

[3Site d’Olivier Ertzscheid, affordance.info, Le blog d’un maître de conférences en sciences de l’information.

[4Olivier Ertzscheid, « Aucun algorithme, jamais, ne pourra défendre la démocratie », Libération, 17 septembre 2018.

[5Le 19 février 2019 dans le séminaire de Christopher Pollmann, la psychoclinicienne Sabine Duflo nous a présenté la perdition, la détresse totale de très jeunes enfants auxquels on retirait provisoirement « leurs » téléphones portables.

[6Dissociation : la différenciation entre la perception sensorielle de la réalité et « le virtuel » est altérée. Killer, Cost-killer : substantif valorisé dans le monde de l’entreprise et venu des Etats-Unis il y a environ trois décennies.

[7Edouard Zarifian avait déjà alerté à ce sujet dans Le prix du bien-être ; psychotropes et société, Paris, Odile Jacob, 1996.

[8Le DSM (Diagnostic and statistical manual of mental disorders) est la classification des soi-disant maladies mentales élaborée par l’Association des psychiatres états-uniens. Parmi les 170 membres qui ont contribué à élaborer les critères de diagnostic concernant le DSM-IV et le DSM-IV-TR, 95 présentaient au moins un des onze types de liens financiers possibles avec une compagnie de l’industrie pharmaceutique. Dans 6 commissions sur 18, des liens avec l’industrie pharmaceutique ont été trouvés chez plus de 80 % des membres. Wikipédia.

[9La téléologie hégéliano-marxienne mâtinée de scientisme qui débouchait sur le paradis socialiste pouvait très bien se comprendre au xixe siècle ; malheureusement, elle fut sans cesse prorogée par toutes sortes de sectes que cela arrangeait bien, soit au point de vue politique, soit au point de vue théorique. Enfermés à l’intérieur de ces prés-carrés, les espoirs d’émancipation, orphelins, en subirent longtemps les conséquences.

[10Allusion à l’indispensable roman de Robert Merle, La mort est mon métier, Paris, Gallimard, 1952.

[11Il s’agit là d’une « observation de terrain »…

[12A ce sujet, nous ne pouvons nous empêcher de penser au film « La Montagne sacrée » d’Alejandro Jodorowsky, 1973.

[13Gageons que le rapport sur la pédophilie dans l’église catholique française paru en octobre 2021 sera le point de départ d’une organisation du même type, ici même.

[14« Les vrais croyants complotistes », Courrier international du 28 mai 2021, d’après un article du New-York Times.

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