La métaphysique limousine de Pierre Magne

Enquête sur l’absence d’origine et bonnes feuilles

paru dans lundimatin#489, le 22 septembre 2025

Les excellentes éditions Abrüpt et Pierre Magne nous nous font visiter l’une des régions les plus sous-côté de France : le Limousin. L’ouvrage est en librairie mais aussi en ligne, en voici quelques bonnes feuilles.

Situation

On verse dans les analogies avec le monde végétal quand on veut dire son lien particulier à la terre. On se met à parler de souches et de racines. Il n’y a pourtant pas d’homme-plante et aussi forte que soit l’envie de venir de la terre, il faut trouver une manière de se la raconter.

Les humains ne surgissent pas spontanément du sol. Autochtone : « né de la terre même », voilà un mot irrévocablement métaphorique. L’origine terrienne ne se constitue que par les récits, les commémorations, les limites qui ont fonction d’y renvoyer. Cela veut dire que la condition des humains est toujours au fond exilique.

Ces dernières décennies, l’autochtonie est devenue l’objet de revendications montant de tous côtés. Il y a celle des peuples mineurs de longtemps colonisés qui invoquent leur autochtonie pour récupérer un lambeau de terre ancestrale. Il y a désormais aussi celle des peuples dominateurs qui se disent menacés par l’immigration et parlent des « allochtones » comme on parle d’espèces invasives. Toutes les métaphores ne se valent pas, il est des métaphores empoisonneuses.

Il semble assez clair que l’autochtonie affirmée en position dominante a peu à voir avec l’autochtonie des peuples premiers qui essuyèrent les colonisations, à ceci près que c’est la destruction de cette dernière qui a permis sa récupération et son renversement au point que des Français bien installés peuvent aujourd’hui en appeler à l’État et à sa police des frontières pour repousser les « allochtones [1] ».

On aura agi avec science et minutie pour détruire presque partout sur la terre toute possibilité de vivre une autochtonie en pleine existence, selon une sensibilité à la terre traversée par les éléments. Ainsi procédèrent ces colons ingénieux qui, en Amazonie, modifièrent la disposition des habitats indigènes. On défit le village concentrique avec sa maison commune au milieu pour aligner les maisons et cela suffit pour ruiner la cosmologie qui devint invivable sans sa spatialité singulière.

Là où on colonisait, on excava les cimetières, on railla les mythes et on fit circuler techniquement le sens. Les récits grâce auxquels on « appartenait » perdirent complètement pied. L’Occident put alors jouer son dernier tour de malice en offrant la reconnaissance du droit. Qui a tout perdu de sa présence à la terre peut désormais recevoir un label d’autochtonie décerné par l’ONU dans le cadre d’une commission d’experts. Les peuples sont guéris de leurs enracinements arriérés et sectaires, ils peuvent désormais se dissoudre dans l’élément de l’universel. Tous citoyens du monde, tous autochtones !

Ainsi est devenue possible la revendication d’autochtonie au nom de la propriété, de l’armée et du territoire national. L’Occidental se proclame maintenant autochtone, comme le jaloux serre et écrase d’autant plus fort ce qu’il sait lui avoir échappé.

Ce qui lui a échappé, c’est une autochtonie qui n’avait aucune ambition de posséder, tant qu’elle ne s’est pas trouvée dépossédée. Ce qu’il a fait disparaître, c’est l’expérience d’une présence légère au sol, d’une appartenance depuis tout ce qui n’appartient pas — les éléments, les âmes, les vivants. Ce qu’il a perdu, c’est la terre avec l’océan et le ciel, la terre comme une grande déterritorialisée. Ce qui lui est insupportable, c’est que l’on peut se raconter qu’on est né de la terre d’une manière qui ne fixe pas l’identité et même fait éclater la personne.

Entre les mains de l’Occidental, il ne reste que le silence des cimetières, l’absence des albums photo et le vide des titres de propriété. Dans son cœur sec, le besoin d’identité : être le même, rester le même. Autochtonie : même que moi-même.

L’autochtone de France et d’Europe est xénophobe, car c’est le seul narratif qui lui reste pour se sentir appartenir à la terre. Cette autochtonie-là amène son prolongement de férocité. Les temps qui s’en viennent, poussant toujours plus d’humains sur les routes pour trouver de l’ombre et de la nourriture, l’annoncent assassine. Peu à peu il entre dans les têtes qu’une bonne naissance, à l’abri des côtes et sous un climat tempéré, délivre un permis sacré d’exister. Cela donne des visions par grandes masses, grandes épouvantes : déferlements d’étrangers, barbelés coupants, traques et meurtres pour l’exemple. Voici revenu le folklore français des ratonnades.

Cette scène par grandes masses, grandes épouvantes est trompeuse. Elle campe un « méchant » trop parfait qui ne serait plus que le ressort de la pulsion d’expulser. Elle écrit d’avance la bataille. Mais on ne se réveille pas un jour déterminé à chasser les étrangers par la seule force de l’endoctrinement. Si ce mot d’ordre prend, c’est qu’il prend dans une certaine réalité épaisse et vient tirer son eau trouble dans le puits du ressentiment. Le citoyen de France et d’Europe qui prend en haine les étrangers remâche sa propre histoire, quelque part il se souvient de ce qu’il a oublié, l’autochtonie qu’il a lui-même vécue et perdue dans un passé précédant toute mémoire, et cela le fait enrager.

L’analyse politique ne suffit pas, sa maladresse est de ranger les êtres en ordre de bataille dans de grands ensembles molaires. Il faut chercher en dessous les racines de la distinction entre autochtone et étranger, entrer dans la fabrique subjective de cette machine binaire. Quelque chose se joue dans les vécus moléculaires. Impossible d’y voir clair sans plonger à pic dans la psyché de celui qui se dit le seul légitime à habiter ici.

S’il reste quelques éclats de lumière à glaner avant que tout se referme dans la nuit de la guerre, c’est à proximité, dans un passant, à qui l’idée ne nous serait jamais venue de parler.

Un passant ou plutôt un voisin qui habite ici depuis fort longtemps, là même où l’on vient d’arriver. Assuré de sa bonne provenance, il voit d’un mauvais œil tout étranger. On a pu l’entendre dire : « Toi, tu ne seras jamais d’ici [2]. »

De quoi est faite sa cuirasse ?

Comment en atteindre les défauts [3] ?

D’une cuirasse métaphysique

L’expression être d’ici nous emmène vers d’obtuses profondeurs. Elle arrime à l’espace depuis une origine qui donne consistance d’être. Moi, d’ici. Faut-il être d’ici pour pouvoir y être quelqu’un ? D’elle-même, l’expression prend un tour revendicatif, possessif, et bientôt ségrégatif. « On est ceux d’ici, ici on est chez nous, tu n’es pas d’ici, tu ne seras jamais chez toi ». Tu seras passage, tu seras fumée.

À la surface, les signes qu’on est d’ici sont les signes de propriété : ici, on a effectivement des possessions, des maisons, des jardins, des forêts, des terrains de chasse, des places au cimetière. Les propriétés activent le sentiment du droit des uns à habiter et sa révocation pour les autres. Il est clair pourtant qu’il ne suffira jamais que l’autre qui arrive devienne propriétaire pour être désormais d’ici. Il lui manquera inexorablement l’essentiel, une certaine présence à l’endroit diffuse et ancienne, des racines cachées, un établissement mystique. Être d’ici : l’espace est cloué à l’origine comme à une transcendance.

Les possessions de la terre ne fondent pas le sentiment qu’on est ici chez soi à l’exclusion des autres. Il s’alimente à une autre source. Il faut remonter jusqu’à elle, là où jaillit puis se glace la distinction de l’autochtone et de l’étranger.

Être d’ici : le « d’ » de la provenance indique l’appartenance. Linguistiquement, le mot « appartenance » est réversible. Mes appartenances, ce sont les choses qui m’appartiennent et circonscrivent « le mien ». Mais l’appartenance se flèche aussi en direction de la profondeur, celle des choses et de la terre auxquelles j’appartiens et qui m’inscrivent. La langue garde la trace de ce sens de l’appartenance lorsqu’elle désigne les dépendances d’une propriété. Le moulin est l’une des appartenances de cette terre, le village une des appartenances de la châtellenie, l’humain une des appartenances du lieu. C’est dans cette équivoque du mot appartenance que fermentent les rêves sombres d’autochtonie, du même-que-terre — à moi la terre !

La possessivité naît du sentiment d’une inhérence privilégiée. Si ici m’appartient, c’est que j’y appartiens.

Celui, donc, qui s’affirme d’ici, ne part pas de ses propriétés, il y arrive. Il part plutôt d’une certaine authenticité de sa présence ici. Il est un grand « présent » au lieu, traversé par l’arkhè d’une présence pleine au lieu. Il habite depuis l’assurance d’une incomparable archi-présence. De là qu’il croie en une hiérarchie des appartenances.

Des êtres d’une pleine présence, il en existe dans le voisinage. Pleine est la présence du rocher à son endroit de rocher. Dans son inlassable obstination, il résiste à la dispersion. Sans relâche il fait corps contre l’eau qui suinte et le distend. Pleine est la présence du champignon sur et sous la terre, décomposant décomposé, avec ses filaments qui fusionnent aux racines, et ses racines qui fusionnent à la terre. Pleine est la présence du gibier aux alentours, tout à l’écoute. Ici le granit, ici le cèpe, ici le chevreuil, chacun vivant d’une présence pleine, par contention, par immixtion, par attention.

Les humains n’existent pas selon ces modes. Ils font des œuvres pour observer leur désagrégation, et raconter l’histoire des ruines. Ils se tiennent sur la plante des pieds qui les retient de se mélanger au sol. Ils font des feux et des murs pour se soulager des aguets. Ils ne savent pas se concentrer sur eux-mêmes jusqu’à la pure inertie, ils ne savent pas changer la lumière en chair, ils ne savent pas entendre à mille lieues. Ils ne sont ni granit, ni cèpe, ni chevreuil.

S’il fallait trouver pour les humains des moments de pleine appartenance, ce ne serait qu’aux bords extrêmes de l’existence. Juste au moment de naître et qu’on respire pour la première fois, le monde s’extasiant à travers les poumons. Juste avant de mourir, lorsqu’on se replie, comme le taureau blessé s’accote à un certain endroit de l’arène pour faire face une dernière fois, depuis sa querencia [4].

Entre ces moments sans durée, toute l’existence humaine s’écoule dans un temps qui est temps de l’exil, n’habitant jamais vraiment un pays, jamais pleinement une communauté, jamais fidèlement une langue, mais toujours s’efforçant de le faire.

Si nous pouvons ouvrir des chemins d’appartenance, c’est à l’opposé de l’appropriation. On ne saurait appartenir à rien tant qu’on part de soi, tant qu’on s’étire soi-même pour avoir de gigantesques mains. On appartient depuis ce qui nous excède et non à partir de ce que l’on possède. C’est la leçon du granit, du cèpe, du chevreuil.

Car ce à quoi ils appartiennent ne s’appartient même pas soi-même. C’est la lumière dans ses disparitions, le vent dans ses fuites, le silence dans ses échos. Lumière, vent, espace proviennent sans provenance, ils sont d’une origine sans principes. Si l’humain apprenait à leur appartenir, alors peut-être son appartenance deviendrait-elle aimante.

Mais l’animal à mains veut saisir et posséder ce qui lui échappe, au lieu de veiller sur la balance de présence-absence de tout ce qui l’entoure.

« Chaque pas est une saison, chaque respiration est une prochaine absence », écrit le poète Claude Margat.

*

L’habitant suprême se dresse dans tout un champ de force : désir d’archi-présence, origine qui se dérobe, balance de présence-absence. C’est métaphysiquement que celui qui se pense d’ici contre les autres est atteint.

Voilà le fil à tenir pour la suite : il n’y a pas d’habitant suprême, toute présence s’installe sur fond d’absence. L’appartenance humaine est mitée par l’origine qui ne se livre jamais. Celui qui s’affirme pleinement d’ici dénie les vides de son appartenance. Plus il les dénie, plus il tombe dans une surenchère de présence. Être d’ici, moi seul le suis. Mais toi qui est d’ici à l’exclusion des autres, quels sont les creux, quels sont les blancs de ton appartenance ? Dans quel grand trou noir généralisé ces micro-trous noirs vont-ils te précipiter ?

Ces coordonnées métaphysiques nous donnent un espace abstrait qu’il faut maintenant poser sur une terre singulière. Ce sera la Montagne limousine, au centre de la France, grand plateau granitique, « ensemble mouvementé en collines et en cuvettes » dit l’atlas.

Ici on ne marche pas sur un sol argileux, collant, possible à modeler. La terre est sableuse, sans structure, elle coule entre les mains. Le sol est perméable à l’eau, propice aux animaux fouisseurs qui font des galeries. Comment l’humain y prendrait-il racine ?

Ici pourtant certains humains s’affirment pleinement d’ici et paraissent éprouver radicalement la distinction de l’autochtone et de l’étranger. Malgré le sable, ils rêvent d’une terre qui n’est pas celle de la pédologie. Il y aurait une terre transcendantale, une terre qui lierait les humains à l’humus, une terre du bon caractère et du bon usage, une grande terre compacte donnant souverainement ses leçons.

C’est l’histoire d’une triple absence au passé, au lieu, à soi.

C’est l’histoire du sable qui se rêvait argile.

[1Hommage doit être rendu à la France pour cette malversation historique. Qui dissimule son histoire réelle sous la fantasmagorie de la citoyenneté universelle finit par faire le cauchemar du grand remplacement.

[2D’autres citations sans auteur parsèment le texte qui suit. Elles auront été récoltées au fil de l’enquête.

[3Tous les accords en genre de ce texte seront faits au masculin. Il n’y a là aucune position de principe mais une donnée de l’enquête. Dans le Limousin où nous nous sommes installés, les proclamations d’une appartenance territoriale et identitaire sont bruyamment le fait d’hommes.

[4C’est l’endroit de l’arène où se replie le taureau blessé, c’est le choix d’un endroit pour se colleter avec la mort. Voir Ernest Hemingway, Mort dans l’après-midi (1966).

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