La métamorphose

Notes sur une disparition
Lahoucine Duvaast

paru dans lundimatin#499, le 2 décembre 2025

Toujours incarcéré, et pour se consoler de la sortie de prison de Nicolas Sarkozy, Lahoucine Duvaast noie l’ennui dans un exercice littéraire d’entomologie politique où Emmanuel M. se réveille en cafard républicain.

Ayant brassé un certain nombre de questions, Emmanuel M., au sortir de deux mandats agités, se réveilla un matin changé en une véritable vermine, dure, lustrée, tiède, respirant à peine, et la lumière qui filtrait à travers les rideaux lui parut être une salle d’attente où l’on aurait enfermé du gasoil. Quand il voulut se lever, il sentit que son corps, désormais livré à l’ordre, ne lui obéissait plus, la chair avait cédé la place à une matière rigide, un vernis d’État collé à l’âme ; tout autour du lit les horloges fonctionnaient, réglées comme des poumons, imitant la respiration du palais, qui succionnait les cris du peuple, tandis que, derrière la porte, on préparait les discours du matin. Il se souvint alors, avec un sourire glacé, d’une gifle assénée un jour par un homme sans importance, et il sentit que cette main-là, bien plus que le vote, l’avait élu, et qu’il devait à ce contact l’ultime souvenir de ce que signifie exister. Il rit, non de lui-même mais de la main qui avait cru toucher un homme, et il pensa qu’on ne gouverne pas sans s’endurcir, qu’on ne survit pas sans changer de peau, et que tout pouvoir digne de ce nom commence par une mue.

Les jours, par la suite, se mirent à tourner comme des pales de ventilateur. Chaque matin, il signait sans lire les dossiers du jour, il se sentait la conscience encore attachée à un mécanisme autonome, où les chiffres se reproduisaient, où les promesses se succédaient jusqu’à l’absurde ; il riait de cette machine, conscient de son inertie, bête inépuisable dont le bruit, le rythme, tenaient lieu de politique. Il voyait les financiers, leurs chemises neuves, leurs discours sur la rigueur, leur confiance dans la peur comme moteur, il les écoutait en silence, il savait qu’ils parlaient pour lui apprendre à ne plus décider, et il trouvait dans cette abdication une volupté neuve, celle d’un insecte qui ne choisit pas sa route mais suit le courant d’air. Il avait compris que l’irresponsabilité était la plus haute forme de stratégie et qu’à force de ne rien vouloir on finit par obtenir tout, il sentait sous la carapace cette certitude s’imprimer comme un sceau brûlant sur de la cire.

Le soir, il regardait les chaînes d’information, on s’entretenait de sa vision avec la ferveur d’un culte, chaque mot prononcé à sa place lui ôtait un poids de plus ; parler n’avait jamais été son goût, régner sans parler lui semblait une forme de sainteté. Un jour, un de ses conseillers lui montra un message fuité parlant de « zones de regroupement », il lut sans lire, leva la main, sourit, et dit simplement que tout cela était de l’ordre de la gestion ; et il rit encore car il savait qu’il venait d’accomplir le geste parfait, celui qui nie sans démentir et affirme sans s’impliquer.

Lors d’une visite à un commissariat, il sentit, en traversant la salle de briefing où les agents nettoyaient leurs armes, une odeur de cuir et de poudre mêlée au café froid, et ce mélange lui plut comme un parfum d’efficacité retrouvée. Un inspecteur lui montra la photo d’un manifestant au sol, la tête en sang, et lui demanda s’il voulait commenter, il répondit qu’il n’y avait rien à commenter, que la République avait besoin d’ordre, et il pensa aussitôt que la République n’existait que lorsqu’elle saignait. Dans la voiture, il rit de ce raisonnement avec le ministre assis à sa droite, et ce rire, qui d’abord n’appartenait qu’à deux hommes, s’étendit le soir même sur les plateaux où le Fossoyeur-de-Caen célébrait la « fermeté républicaine » et dénonçait les « malades de la compassion », accusant la gauche de ne plus aimer le pays, les écologistes de vouloir la pénurie, les migrants d’importer la mort, et, pour prouver sa pureté, il citait le Maréchal-Pieux et le Docteur-de-l’Âme-Nationale en expliquant qu’ils avaient été trahis par la morale des vainqueurs. Le Président écouta l’émission dans la nuit, allongé devant la télévision, et rit à chaque mot infect où il reconnaissait la continuation parfaite de son œuvre, la traduction de son propre silence en doctrine ; et ce rire, qu’il entendit résonner jusque dans ses os, lui donna pour la première fois l’impression d’être compris par quelqu’un, même si ce quelqu’un était un fossoyeur.

Les banquets d’État, à présent, ressemblaient à des messes où chacun venait chercher l’absolution de sa hideur, et autour des tables brillantes les convives s’esclaffaient avec la régularité d’un chœur de termites, tandis que lui, au centre, levait son verre comme on lève un toast à la mort. Il y avait là la Vieille-Mère de Berlin parlant de sécurité, le Frère-Soleil de Washington évoquant les valeurs communes, le Stratège à gants de Moscou qui souriait la face immobile, la Dévote de Rome qui murmurait des bénédictions sur les ventes d’armes, et, un peu plus loin, la Blonde-de-Saint-Cloud qui ricanait en silence. On signait des contrats dans les couloirs, on effaçait des morts dans les annexes, on réglait le monde comme si ses ressorts fonctionnaient encore. Le hoquet collectif, désormais, couvrait toute dissonance.

Quand une journaliste posa une question sur les violences policières, il répondit par un gloussement lent, mesuré, qui plongea la salle dans l’hilarité ; le lendemain, elle perdait sa tribune, et personne ne fit le lien. Le Fossoyeur-de-Caen écrivit dans son journal : « le courage est de rire quand les faibles pleurent », et ce titre, repris par les réseaux, devint slogan. Dans les manifestations, les policiers arboraient sur leurs boucliers des autocollants où l’on pouvait lire simplement : RIRE. Et le peuple, de fatigue, finit par rire aussi, non de joie mais pour participer, et la propagation se fit comme une moisissure sur une plaie.

Le palais, fermé à la lumière, devint un organe aveugle, tout s’y faisait sans but, les ordres circulaient ; dans cette continuité d’agonie le Président sentit son corps se dissoudre comme une mécanique céleste, jusqu’à ne plus savoir s’il respirait pour lui ou pour le pays. Sous les étages les uniformes avaient pris le contrôle ; les officiers dictaient les communiqués, les commissaires remplaçaient les ministres. Les décrets parlaient d’« urgence », de « centres de sûreté », de « zones de tri », personne ne disait le mot mais chacun l’entendait, les camps existaient déjà, invisibles, dans la langue. L’armée, la police, les clergés, les banques, s’étaient partagés la dépouille du pouvoir ; il laissait faire, certain qu’aucune faute ne lui serait imputée, car l’histoire n’accuse pas les cadavres. Il songea qu’il avait accompli la métamorphose parfaite : être vivant et déjà remplacé par la mort. Dans son fauteuil, il eut un petit claquement, et un souffle doux l’effleura : l’idée qu’on pouvait livrer un pays entier à ses bourreaux sans qu’aucune apparence ne soit troublée.

Quand on le retrouva mort, assis, la tête penchée sur le drapeau, la peau grise et les yeux ouverts, les journaux parlèrent d’épuisement, et les foules, au lieu de pleurer, rirent encore, parce que la mort du chef confirmait la vitalité de la ruine. Dans le rire général, on n’entendit plus que le frottement de pattes sur le parquet, celui d’un insecte invisible qui répétait lentement : « il faut tenir, tenir encore, jusqu’à ce que plus rien ne respire ». Les militaires défilaient dans les rues, la Blonde-de-Saint-Cloud avait prêté serment au nom de l’ordre et de la foi, les colonels gouvernaient au journal du soir, les camps s’ouvraient au bout des voies ferrées. Et ce murmure, partout, semblait venir de plus loin que la mort ; il passait d’une bouche à l’autre, d’un écran à l’autre, nul ne savait plus qui parlait ni pour qui. Le rire avait remplacé la pensée et la peur, l’air.

Lahoucine Duvaast, Frênes, 27/11/25

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