La localisation de l’effroi

« Le gaz s’infiltre dans les poumons, et l’on prend conscience que l’ennemi nous prive de la plus simple liberté, celle de pouvoir respirer. On suffoque. C’est toujours soudain, et toujours bien trop brutal d’être entouré d’autant de brume. On se sent comme si, en plongeant dans l’eau, on ne savait jamais à quelle distance se trouve la surface. Les poumons démangent et l’on s’étouffe. La peur s’installe... »

paru dans lundimatin#63, le 30 mai 2016

Les mêmes coups qui l’envoyait au sol le lançait en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité d’un seul.L’adolescent souffleté, René Char, Commune Présence

1- La terrasse

Les jambes croisées, le bras étendu sur le dossier de chaise de mon voisin et ami, je scrute le vide, la tête renversée en arrière, et j’écoute à demi la conversation qui se déroule devant moi. Elle bloque parfois sur une fille, parfois sur un son, souvent sur du boulot. Les remarques, je les sens voleter autour de moi, placides. Elles s’écrasent mollement sur les tables de la terrasse, réchauffent mon verre de bière, et me rendent un peu somnolent.

2- Le contour de l’arme

Soudain, si vite que les lèvres de celui qui avait la parole n’ont pas le temps de se toucher à nouveau, une forme grise passe dans mon champ de vision, à bonne hauteur, et paraît se séparer pour lâcher de petits objets noirs. Me vient en tête l’image d’une grenade lacrymogène en pleine course. Je me redresse, pris d’un sursaut. J’emporte la nuque de mon pote avec moi et je cherche du regard où la forme est tombée. Je cherche surtout le gaz qui devrait monter en volutes blanches. La confusion m’ouvre irrésistiblement les yeux et me soulève les oreilles. La forme grise n’est pas tombée, elle s’est posée. Elle est là, sur l’immeuble qui me fait face, sur une corniche du 3e étage : un putain de pigeon. Un putain de pigeon qui venait de se délester d’un peu de fiente. J’ai le temps de maudire les pigeons d’être peint de la même couleur que les grenades lacrymogènes, et je me rassois pesamment.

3- La glissade

Un rire nerveux sort en cahotant de mon nez. Il chasse la confusion : mon visage s’affaisse un peu et je sens que mes épaules l’accompagnent. J’ai l’impression de me détendre et pourtant je ne respire toujours pas. J’expire toujours plus et rien ne rentre. Je m’imagine que ma dernière inspiration date d’avant ma dernière gorgée de bière. En fait, l’air qui coule de mes narines pour se joindre à mon rire ne sort même plus de mes poumons. Il vient d’un trou béant, large d’une main mais que la main ne peut couvrir, situé juste sous le sternum, que vient occuper, dès qu’un peu d’espace se fait, l’embryon d’une torche glaciale : les prémices de l’effroi. La première inspiration vient finalement, lui apporte de l’oxygène et l’embrase, comprime le torse, fait rentrer les épaules et serrer les jambes. Le scrotum se recroqueville un peu. Les inspirations qui suivent diffusent la brûlure, tordent les boyaux, engourdissent les jambes et font suinter les aisselles et le sillon des fesses. L’étau sur le torse se resserre.

Une minute passe. Je me reprends dans deux goulées de bière. Lorsque l’on est solitaire ou isolé, la peur s’accroche comme une tique et il faut la noyer pour s’en débarrasser. Elle s’éteint dans l’alcool comme à son habitude et se dilue dans l’instant. Elle en est désormais inséparable. Dans la foule en revanche, il y aurait eu mille autres façons de tromper la peur. D’un autre côté, il y aurait eu aussi mille autres façons de la prendre. Au cœur de la manifestation, elle naît et disparaît tout d’un coup, et ça surprend comme une clôture électrifiée ou un nerf que l’on triture.

4- La naissance de l’effroi

Elle s’infiltre sans crier gare par chaque fragment du corps. Par les oreilles d’abord : on entend au loin des sons d’explosions : un pétard, une bombe artisanale ou une grenade. Une vitrine éclate, un panneau publicitaire vole en morceaux. Dans le cas d’un choc bref comme cela, l’effroi retombe vite, parce que la foule s’est crispée avec nous, a resserré ses bras le long de son corps, s’est pliée un peu en avant, a vérifié si tout allait bien et a soupiré dans un seul geste. Elle a bougé au même moment, et dans notre référentiel, ça n’est que le décor qui s’est déplacé. C’est un moindre mal, de la surprise plus qu’autre chose, de la peur instantanée. En revanche, la peur pénètre beaucoup plus lorsque la source n’est pas trop loin ou lorsque la panique a pris. Alors le son d’un cri de surprise électrise, comme celui d’une clameur subite dont on ne peut voir l’origine, ou celui de bruits de pas qui claquent trop fort, d’un spray qui crache son poison, de tonfas qui tapent sur des boucliers à quelques centimètres de nous, ou d’un cri : « Putain l’œil pend au bout du nerf ». La voix d’un type tremble en disant qu’il ne faut pas courir alors qu’il en meurt d’envie. La chair claque sous la matraque ou sous les Joules d’un flashball.

Et quand cette chair est la nôtre, la peau relaie l’effroi et l’effet se décuple. Elle se contracte, confirme l’impact. La douleur de l’ecchymose laisse la peur en cicatrice. Une goutte de sueur froide la caresse et nous rappelle à elle, la chaleur sous l’imperméable fait monter la pression, le foulard et le masque poussent l’arrière de la nuque et les yeux, les corps collent et grattent. Les mains d’un CRS nous agace les côtes. La peau en mesure l’inconfort. Le sac à dos pèse lourd sur les hanches. Les yeux piquent de se faire trop gazer, la bouche s’encrasse de ne plus pouvoir saliver.

Le gaz s’infiltre dans les poumons, et l’on prend conscience que l’ennemi nous prive de la plus simple liberté, celle de pouvoir respirer. On suffoque. C’est toujours soudain, et toujours bien trop brutal d’être entouré d’autant de brume. On se sent comme si, en plongeant dans l’eau, on ne savait jamais à quelle distance se trouve la surface. Les poumons démangent et l’on s’étouffe. La peur s’installe : le corps ne sait pas si le malaise aura une fin. On se met à tousser seulement quand on prend conscience que la gorge pique. On éternue aussi, mais pas trop souvent, ni trop longtemps, parce qu’il faut garder les yeux ouverts.

Et pourtant on s’alarme de ce que l’on voit et l’on préférerait voir autre chose : s’enchaînent en quelques minutes la vue d’un type debout le pantalon au sol, les cuisses percées de deux trous peu profonds mais bien nets, d’un autre sur un banc, qui se masse la jambe et ne peut plus marcher sans qu’on ne sache trop pourquoi. Une médic a l’arcade pétée, un filet de sang s’attarde sur sa mâchoire et s’éclate en petites gouttelettes lorsqu’elle agite la tête à la recherche d’une victime. Des cylindres gris volent et tombent sur nos têtes, des journalistes s’enfuient parce qu’un d’entre eux vient de prendre un mauvais coup, des gros tas hurlent comme des culs-rouges et agitent frénétiquement leurs matraques en arrière de nappes blanches qui cachent par moments tout le décor.

Ce sont toutes ces zones : yeux, poumons, peau, pieds endoloris qui ne savent plus s’ils peuvent courir, oreilles, cheveux collés par la sueur etc... que va consulter séquentiellement un sujet attentif pour savoir dans quel état il se pense être. Et tandis qu’il diagnostique son état, c’est de tous ces endroits que va couler une peur terne, comme un lombric dans un corps froid, pour aller nourrir le feu plus intense de l’effroi.

5. Se débarrasser de la peur – ne plus y être attentif ou l’évacuer par la force

Alors quoi ? On doit faire quoi dans cette situation ? Certains nous conseillent de nous rouler en boule et de souffrir en silence. De tendre l’autre épaule au Flashball qui nous vise. Doit-on rester là à se consumer, transis de peur, marchant à droite à gauche, sans but, alors qu’une poignée de sadiques s’acharnent sur nous ? Doit on se figer et se pisser dessus comme un bâtard que le maître a habitué à recevoir la branlée ?

Derrière toute volonté politique complexe (j’entends l’application d’une théorie politique) cachée derrière l’action de mettre une poussette ou un pavé à un CRS qui nous emmerde, de péter un panneau publicitaire ou de repeindre une vitrine, il y a quelque chose de bien plus primaire, quelque chose qui s’inscrit dans des temps très courts, une envie de se dire, et de dire aux autres : « Je n’ai plus envie d’avoir peur » voire, pour les plus convaincu : « Je n’ai plus peur ».

Lorsque la bouteille de verre ou le galet quittent la main, ils emportent avec eux un peu de la frayeur que l’on a accumulé jusque là. Le lombric fait le chemin dans l’autre sens, à travers les muscles réchauffés par l’effort. Et puis surtout le mouvement crée une diversion, et l’on commence à penser au mouvement lui même et plus du tout à notre ventre qui brûle toujours. On doute, on se demande où agir ensuite, où sont les autres, où on doit aller pour être au bon endroit. On bouillonne de vie, on est dans l’action elle même. Les élans de colère, d’empathie ou d’amour s’enchaînent, suscités par le mouvement, et ne pouvant naître que dans le mouvement.

La mâchoire se serre, et la tension descend jusque dans les poings. Les épaules se contractent, et la peur ne peut plus s’infiltrer par la peau. La gorge se déploie et couvre en chantant ou en gueulant le bruit des grenades, les yeux repèrent et ciblent au lieu de contempler et de geindre. Les jambes qui courent ne sont plus molles et la main qui tient la bombe de peinture reste ferme.

Parfois certains manifestants s’amusent d’en voir d’autre jeter de tous petits cailloux en direction de la police, pensant que le geste est inutile. Il ne l’est pas, il redirige la colère, et il étouffe encore un peu plus la peur. Ça n’est pas pour toucher que l’on se meut alors, mais pour danser contre l’horreur.

6. 26 mai 2016

Je regarde mes semblables courir, casser, gueuler et chanter, et les larmes me montent au yeux. Je baisse la tête par réflexe, pour ne pas être vu, sans me rendre compte que je suis invisible derrière mon masque de ski au plastique fumé. Seuls mes sanglots me trahissent et je remonte un peu plus mon foulard. Je me surprends un instant à espérer que quelques lacrymos volent, histoire de justifier mon état. Je regarde un type de la BAC qui se carapate non loin de là, poursuivi par un groupe de manifestants qui tendent la patte dès qu’ils le peuvent. Je fouille ma poche, en sort un bout de bitume, le balance sur un tas de CRS qui chargent à tout va. Mon tir est un peu trop tendu et je frémis quand il manque de toucher le casque d’un journaliste. Ma vision se trouble et je soulève légèrement mon masque pour laisser couler un peu des larmes qui se sont accumulées. Je regarde autour de moi et me surprends à penser que si mes collègues portent tous des masques, ça n’est pas pour se rendre anonyme ou se protéger, mais bien parce qu’ils sont pudiques, et ne veulent pas non plus qu’on les voit pleurer devant la danse.

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