La guerre véritable

Un second éditorial

paru dans lundimatin#36, le 23 novembre 2015

Ce que nous avons entrepris ne doit être confondu avec rien d’autre, ne peut pas être limité à l’expression d’une pensée et encore moins à ce qui est justement considéré comme art.
Il est nécessaire de produire et de manger : beaucoup de choses sont nécessaires qui ne sont encore rien et il en est également ainsi de l’agitation politique.
Qui songe avant d’avoir lutté jusqu’au bout à laisser la place à des hommes qu’il est impossible de regarder sans éprouver le besoin de les détruire ? Mais si rien ne pouvait être trouvé au delà de l’activité politique, l’avidité humaine ne rencontrerait que le vide.
NOUS SOMMES FAROUCHEMENT RELIGIEUX et, dans la mesure où notre existence est la condamnation de tout ce qui est reconnu aujourd’hui, une exigence intérieure veut que nous soyons également impérieux.
Ce que nous entreprenons est une guerre.

Georges Bataille, « La conjuration sacrée », Acéphale n°1

Communicants et gouvernants, qui ne peuvent plus sérieusement vendre la « sécurité » qu’ils sont si manifestement incapables d’assurer à aucun de leurs sujets, se sont donc jetés sur les derniers massacres parisiens pour refondre leur rhétorique. « Nous sommes en guerre », ne se lassent-ils pas de répéter, avec la légère extase qui accompagne toujours le maniement d’un nouveau jouet. Voilà une rhétorique dont, à coup sûr, ils vont pouvoir faire l’essai, mais non pas l’emploi, comme auraient dit Arnauld et Nicole. Car si « nous » sommes en guerre, alors quoi de plus normal que des commandos de forces spéciales adverses viennent attaquer les villes du pays ? Quoi de plus normal que des civils tombent ? Quoi de plus normal que des carnages asymétriques ? N’est-ce pas cela, « la guerre », depuis 1939 et peut-être depuis 1914 ? Comment, alors, peut-on reprocher à l’ennemi d’agir en barbare, quand il ne fait que pratiquer l’art contemporain de la guerre – celui qui commande, par exemple, d’abattre depuis un drone un dirigeant militaire adverse avec sa famille, à tout hasard, quand l’occasion s’en présente ? Mais surtout, s’il n’y a eu en Algérie que des « événements » tels que la bombe au Milk Bar ou au casino de la Corniche, à quoi répondaient des « opérations de police » passant elles aussi par des massacres, des bombes, des déplacements forcés, des camps, de la torture, s’il n’y a eu là que des « événements » et non une guerre, que signifie que l’on parle à présent de « guerre » ? Il y a fort à parier que lorsque le pauvre François Hollande, au dernier sous-sol de la popularité, a décidé d’intervenir au Mali puis en Irak, un quelconque conseiller militaire lui a glissé à l’oreille, soucieux : « Mais, monsieur le Président, vous vous rendez bien compte qu’un tel engagement majore considérablement les risques d’attentats sur notre sol ? », et que notre conseiller général promu chef des armées lui a répondu, sur un ton faussement grave, un laconique : « Oui. » C’est que l’antiterrorisme a, de longtemps, prouvé ses effets miraculeux dans les cas de dirigeants en situation de discrédit intégral et que, par les temps qui courent, il est préférable d’être jugé sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats.

On ne sait trop pourquoi, mais les massacres revendiqués par l’EI semblent avoir la vertu de déclencher, en réponse, des accès de confusion extrêmes, et chez beaucoup de rares crises d’hypocrisie. Comme si le règne effectif de l’hypocrisie en presque tous domaines dans les sociétés occidentales ne pouvait se défendre que par un surcroît de la même drogue - ce qui ne peut mener, à terme, qu’à une fatale overdose. Ainsi, on ne peut attribuer à un défaut d’information le fait qu’un dessinateur à la mode ait réagi aux attentats d’une bulle disant : « Les gens qui sont morts ce soir étaient dehors pour vivre, boire, chanter. Ils ne savaient pas qu’on leur avait déclaré la guerre. » À l’heure des réseaux sociaux, il faut être singulièrement ivre pour prétendre ignorer que les forces armées françaises sont projetés sur une bonne demi-douzaine de théâtres d’opérations extérieures, et que certaines interventions, notamment au Mali, en Syrie, en Irak ou encore en Afghanistan, ont passablement échauffé certains esprits bombardés. Nous ne mentionnons pas ici la militarisation du maintien de l’ordre, les morts de manifestants à coups de grenades offensives et autres éborgnés par des flashballs – que resterait-il du confort du dessinateur s’il s’avisait que tout gouvernement mène fondamentalement une guerre continue pour le contrôle de sa population ? Et que resterait-il de sa désinvolture revendiquée s’il s’avisait que son « champagne », sa « joie » et ses « baisers » sont quelque peu situés sociologiquement, culturellement, éthiquement – en un mot : que sa « liberté » est celle des vainqueurs.

Toute cette affaire de « liberté », que l’on trouve moulinée depuis trois jours à longueur de tweets, d’articles et de discours, sonne d’ailleurs bien faux. Cela sonne comme une grossière façon de se jeter des fleurs. D’abord parce que nous ne serons pas les premiers ici à défendre l’antique thèse que la liberté commence par le fait de ne pas redouter la mort, et qu’en la matière il semble que les assaillants de vendredi dernier soient un peu plus affranchis que « nous ». Ensuite, parce que la liberté dont chacun dispose sur le marché sexuel, professionnel, culturel ou simplement social est si strictement encadrée par la féroce concurrence qui y règne que cette liberté mériterait plutôt le nom de « terrible servitude ». Enfin parce que la liberté du « je fais ce que je veux avec mes cheveux/ avec mon cul / avec ma bite / avec ma langue, etc. » a quand même tout, le lendemain matin, une fois dégrisé, d’une parfaite dérision. L’adage bourgeois qui, du Moyen-Âge jusqu’à Michelet, n’a pas cessé de claironner que « l’air de la ville émancipe » (Stadtluft macht frei) est frappé de la même péremption qu’à peu près tout ce que la bourgeoisie a inventé : le travail non plus ne rend plus libre, et depuis bien longtemps. À l’épreuve, l’air de la métropole rend plutôt seul, connecté, déprimé, misérable, narcissique, sociable, compétitif, dur, opportuniste, baiseur, baisé, bref : tout ce que l’on veut, mais pas libre.

La doxa du moment veut que ce qui ait été attaqué soit « notre mode de vie », celui qui serait incarné, les vendredis soirs, par le foot, les bars branchés et les concerts de rock - un mode de vie décomplexé, libéral, libertin, athée, transgressif, urbain, festif, etc. Ce serait cela la France, la civilisation, la démocratie, les « valeurs » : la possibilité de vivre sans croire à rien une vie d’après la « mort de Dieu », que voudraient justement abattre ses fanatiques. Le seul problème, c’est que toutes les caractérisations qui sont ici données de ce « mode de vie » par tant de ses partisans enthousiastes ou mélancoliques coïncident à peu près avec ce que des penseurs occidentaux à qui l’on s’accorde à reconnaître, en d’autres circonstances, une rare lucidité n’ont cessé de flétrir. Lisez les billets d’humeurs, les éditoriaux de ces jours et prenez le § 5 du prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra sur les derniers hommes. Prenez La conjuration sacrée de Bataille. Prenez toute La persuasion et la rhétorique de Michelstaedter. Prenez les notes sur la fin de l’Histoire de Kojève dans son Introduction à la lecture de Hegel.

« En fait, la fin du Temps humain ou de l’Histoire, c’est-à-dire l’anéantissement définitif de l’Homme proprement dit ou de l’Individu libre et historique, signifie tout simplement la cessation de l’Action au sens fort du terme. Ce qui veut dire pratiquement : - la disparition des guerres et des révolutions sanglantes. Et encore la disparition de la Philosophie ; car l’Homme ne changeant plus essentiellement lui-même, il n’y a plus de raison de changer les principes (vrais) qui sont à la base de sa connaissance du Monde et de soi. Mais tout le reste peut se maintenir indéfiniment ; l’art, l’amour, le jeu, etc., etc. ; bref, tout ce qui rend l’Homme heureux. (…) Si l’Homme re-devient un animal, ses arts, ses amours et ses jeux doivent eux-aussi re-devenir purement " naturels ". Il faudrait donc admettre, qu’après la fin de l’Histoire, les hommes construiraient leurs édifices et leurs ouvrages d’art comme les oiseaux construisent leurs nids et les araignées tissent leurs toiles, exécuteraient des concerts musicaux à l’instar des grenouilles et des cigales, joueraient comme jouent les jeunes animaux et s’adonneraient à l’amour comme le font les bêtes adultes. Mais on ne peut pas dire alors que tout ceci " rend l’Homme heureux". Il faudrait dire que les animaux post-historiques de l’espèce Homo sapiens (qui vivront dans l’abondance et en pleine sécurité) seront contents en fonction de leur comportement artistique, érotique et ludique, vu que, par définition, ils s’en contenteront. »

Si l’on voulait être plus cruel, et puiser dans un héritage plus indiscutable encore, il faudrait plutôt dire que les attaques de vendredi – contre un stade, des bistrots, une salle de concert – sont une offensive sanglante, et sans charité, contre le divertissement. Là, c’est carrément Pascal que l’on retrouverait dans le camp des « terroristes ».

La chose la plus bête à faire lorsque quelque chose ou quelqu’un est attaqué est de le défendre parce qu’il est attaqué. C’est un vice chrétien bien connu. Il n’y a pas à défendre « la France » – c’est quoi déjà, « la France » ? -, Paris, les branchés, le foot ou le rock parce qu’ils ont été frappés. La Une de Libé sur les attentats n’efface en rien celle qui était annoncée initialement, et qui portait curieusement sur le chancre social et humain que sont les hipsters dans le cœur des métropoles, et plus particulièrement de Paris. La sorte de coup d’État émotionnel qui a voulu, en janvier dernier, faire de Charlie Hebdo « la France » ne parviendra pas, cette fois, à imposer l’identification à une certaine forme de vie métropolitaine. La petite-bourgeoisie cognitivo-communicationnelle, l’éclate, la drague, le salariat branché, l’hédonisme du trentenaire cool, n’arriveront pas à se faire passer pour « notre mode de vie », « nos valeurs », ni même pour « la culture ». C’est une certaine forme de vie, comme il y en a tant d’autres dans cette époque, dans ce pays, et qui ne suscite pas que de la tendresse. L’instrumentalisation des attentats par certains propagandistes afin d’assurer l’hégémonie morale de cette forme de vie-là ne peut que contribuer à la rendre haïssable.

La situation est la suivante : nous sommes face à deux fondamentalismes – le fondamentalisme économique des gouvernements - de droite, de gauche, d’extrême droite ou d’extrême gauche, il n’y a dans tout le spectre politique que des partisans de l’économie, du calcul, du travail, de la mesure, de la comptabilité et de l’ingénierie sociale – et le fondamentalisme idéologique des tenants du Califat. L’un pas plus que l’autre n’est prêt à discuter le moindre de ses articles de foi, alors même que leurs religions sont également défuntes, ne survivant qu’à force de volontarisme, de massacres absurdes, de crises sans fin, d’acharnement thérapeutique. Il entre un fanatisme évident dans le fait de répondre à la crise du néo-libéralisme par un déchaînement de celui-ci. Si peu sont prêts à mourir pour l’économie, nul, en Occident, n’a jamais eu de scrupule à tuer, ou à laisser mourir, en son nom. Chaque jour de la vie en France en atteste suffisamment. L’effet de sidération qu’ont produit les attaques de vendredi tiennent au reste justement à leur caractère spectaculairement anti-économique : y a-t-il acte plus énigmatique, plus inexplicable pour le calculateur rationnel qui tente de maximiser son utilité et sa satisfaction, que cette bande de gars qui dézinguent à tout va des vies humaines pour finalement se donner la mort – du pur capital humain, culturel, social, accumulé patiemment, par des efforts quotidiens, parvenu à l’âge de sa productivité maximale et sacrifié pour rien, dirait l’économiste, atterré. Qu’ont-ils gagné là ? N’ont-ils pas tout perdu, sans raison valable ? Ceux qui parlent dans ce cas du « mystère du terrorisme » négligent de préciser que ce mystère n’existe en tant que tel que du point de vue de l’économie. Ils ne voient pas que cela est fait exprès : la jouissance du suicidaire qui tire dans la foule est justement de réduire l’arrogante créature économique occidentale au rang de rat, enjambant ses semblables gémissants pour survivre, de faire éclater la supériorité de sa fausse transcendance face à la misérable immanence du struggle for life. S’il y a là une attaque contre un certain bonheur, elle réside autant dans le massacre que dans le réflexe, après le carnage, de défendre ce bonheur – car un bonheur qui doit se défendre ne tarde jamais à devenir un mensonge.

Puissent les attentats de vendredi, et ceux qui ne manqueront pas de suivre au vu de l’engrenage que les gouvernants ont délibérément choisi d’enclencher, nous rendre plus vrais et moins distraits, plus profonds et moins hypocrites, plus sérieux et plus communistes. Telle est, pour nous, la guerre véritable, celle qui, en Occident, mérite que l’on y risque sa vie : la guerre pour en finir avec l’économie. Mais voilà aussi une guerre qui ne se mène pas à coups de spectaculaires carnages, aussi anti-économiques fussent-ils. C’est une guerre essentiellement indirecte. C’est par le communisme vécu que l’on fait reculer le terrain de l’économie, ce qui n’exclut pas des coups d’audace opportuns. La construction d’un communisme sensible est plus que jamais la seule chose à même de faire brèche dans le cauchemar historique dont nous essayons de nous réveiller.

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