La férocité du peuple

Netchaïev avait un plan
Erwan Sommerer

paru dans lundimatin#504, le 14 janvier 2026

Dans cet excellent texte sur Netchaïev, figure du nihilisme révolutionnaire russe, Erwan Sommerer restitue les coordonnées principales d’une pratique de la destitution dans sa forme nihiliste et absolutisée. Contrairement aux planificateurs d’une Révolution libérale fondée sur des images de l’avenir empruntées aux institutions du présent, Netchaïev n’a cessé de proposer sa propre idée du « plan » : la planification des ruines, la « pandestruction » assumée et déterminée du tout de la situation sociale donnée. La tâche du nihiliste consiste alors à dresser la table rase véritable qui doit mener à la révolution la plus complète. De sorte que le nouveau foyer de feu insurgé ne doit décider de s’instituer qu’à la faveur de cendres vraiment froides. On dit qu’il est toujours plus facile de détruire que de construire, mais c’est une vue d’installé. La « pandestruction » est Ô combien plus belle et difficile.

De Netchaïev, on ne connaît souvent que son Catéchisme du révolutionnaire, qui est un très bon texte. Mais il y en a d’autres, tout aussi importants, écrits en quelques mois entre mars et août 1869. Des pamphlets qui méritent d’être lus tant leur contenu révèle une conscience aiguë de l’emprise de l’État et du Capital sur les individus – jusque dans leurs tentatives pour penser une société alternative – et décrit l’exigence de négativité absolue qui en découle.

Netchaïev est alors en exil à Genève, où l’accueille Bakounine. Celui-ci, sans lui faire injure, n’est ici qu’un personnage secondaire. Il a contribué à la rédaction des textes mais les idées, violentes, intransigeantes, le dépassent. C’est un simple spectateur, aussi fasciné que sidéré par la radicalité de la nouvelle génération révolutionnaire russe.

C’est la génération nihiliste inaugurale, née dans les années 1840. Elle a eu son premier martyr : Karakozov, pendu en septembre 1866 pour avoir voulu assassiner le Tsar. Ce sacrifice a sorti le nihilisme hors de la littérature, renvoyant le Bazarov de Tourgueniev à ses tièdes atermoiements. Pour Netchaïev, Karakosov est le « prologue » qui annonce les destructions à venir. Mais il mesure l’ampleur de la tâche face à la grande énigme de la pensée révolutionnaire : quelle stratégie adopter dans une situation d’aliénation si forte, si intense, que les révoltes elles-mêmes deviennent des modes de reconduction de l’exploitation ? D’autres ont tenté de la résoudre : Benjamin, Debord, Marcuse, etc. Tous ont compris qu’une révolution pouvait n’être qu’un vulgaire mécanisme de maintenance du système. Mais alors que faire ?

C’est la grande question, posée dès 1863 par Tchernychevski. Entre le printemps et l’été 1869, Netchaïev livre sa réponse. Elle est empreinte de l’état d’esprit brutal de la pensée russe de son temps, étrangère à toute sophistication occidentale. Surtout, elle atteint un degré de radicalité tel que personne, depuis, n’a été aussi loin. C’est donc un jalon, un point d’intensité maximale à l’aune duquel chacun peut évaluer ses propres limites. Et puisque l’énigme n’a jamais été élucidée – et certainement pas par Lénine – et qu’elle constitue aujourd’hui encore un défi stratégique pour la pensée révolutionnaire, il n’est pas inutile d’écouter ce que Netchaïev avait à dire.

Sa réponse identifie plusieurs strates de destruction de l’ordre existant, que je vais décrire l’une après l’autre.

Mourir pour changer de maître

Netchaïev part d’un constat : « aucune révolution n’a encore eu lieu parmi les peuples » [1]. Cela ne veut pas dire que toutes les révolutions ont échoué. Certaines, en apparence du moins, ont triomphé. Mais les ruptures qu’elles prétendaient instaurer masquaient toutes une continuité de fond :

« Les hommes d’État affublés de tel ou tel costume libéral de pacotille ont, avec des discours enivrants, conduit les foules à un combat sanglant pour ensuite, après la victoire, parmi les cadavres des hommes tombés pour la prétendue liberté, dresser de nouveaux gibets et de nouveaux échafauds (…). Ils ont restauré les conditions antérieures de l’oppression. Les ambitieux ont toujours profité du mécontentement et de l’irritation du peuple pour satisfaire leurs ambitions. Révolutionnaires et démocrates au début, ils se sont mués en despotes à la fin ». [2]

Ces pseudo-révolutions se sont contentées de « renverser une forme politique pour la remplacer par une autre » [3]. Ainsi, la plus formidable ambition révolutionnaire peut n’être qu’un ajustement superficiel tout entier inscrit dans des limites qui, elles, demeurent intouchées voire impensées.

Pour outrepasser ces limites, il faut cesser de s’arrêter « devant la propriété et les traditions (…) de la soi-disant civilisation » [4]. Le but doit être la « destruction définitive du système étatique » [5] et « l’abolition radicale de toutes les structures sociales, des forces, des moyens, des choses et des hommes (…), de tout ce qui existe et triomphe aujourd’hui (...) pour le malheur du peuple » [6]. Il faut « une révolution qui détruira dans ses racines tout gouvernement et qui renversera toutes les traditions de l’ordre et des classes » [7].

Netchaïev désigne ici les deux ennemis fondamentaux et indissociables – l’État et la propriété – qui doivent absolument être pensés et détruits ensemble, sans qu’il n’en reste rien et sans qu’aucun ne prenne la priorité sur l’autre dans l’ordre de la démolition. Il ne s’agit plus de mourir en vain, pour changer de maître, mais d’anéantir toute possibilité structurelle d’émergence d’un nouveau maître : le point d’extériorité à l’ordre existant ne peut être atteint que si l’on mesure avec précision le degré d’abolition des formes anciennes nécessaire à une vraie rupture.

Pandestruction / amorphisme

Netchaïev, prenant acte du fait que toute révolution partielle est une révolution manquée, assume donc la table rase. C’est ce qu’il nomme la pandestruction – la destruction totale de l’ordre existant –, seule voie vers une situation d’amorphisme, c’est à dire l’état de disparition absolue de toutes les formes sociales et institutionnelles :

« Si toutes les formes existantes sont mauvaises, les formes totalement nouvelles ne pourront naître que lorsqu’aucune des formes existantes n’aura survécu aux destructions ; cela signifie que les formes totalement nouvelles ne pourront naître qu’avec l’amorphisme. Dans le cas contraire, si quelques-unes des formes anciennes – et même une seule – survivent, cela implique que survivront les racines des formes antérieures et la possibilité que celles-ci repoussent en abondance. Le changement ne sera qu’apparent et temporaire et les sacrifices et le sang au prix desquels il a été acheté auront été gaspillés en vain ». [8]

La moindre persistance de l’ancien monde sera un ferment de sa renaissance par-delà les tentatives pour l’abattre. Une seule institution, une seule trace des hiérarchies socio-économiques en vigueur et la survie d’un seul gouvernant permettront le retour des vieilles habitudes et de l’ensemble des structures de pouvoir. C’est pourquoi il importe de ne pas reculer devant le déclenchement de la « terrible insurrection populaire pandestructrice » [9].

La pandestruction est le moyen, l’amorphisme le résultat. Conquérir le point d’extériorité, s’extraire de l’ordre positif pour être sûr de ne plus se mouvoir à l‘intérieur du système auquel on veut mettre fin, impose de déployer une négativité absolue.

Le plan négatif

L’amorphisme ne s’obtient qu’à certaines conditions. Il faut d’abord renoncer à imaginer une organisation alternative depuis l’intérieur de l’ordre existant. Netchaïev – qui ne défend nullement l’option fédéraliste en vogue chez les anarchistes – dénonce ceux qui prétendent qu’« on ne doit pas détruire sans posséder un plan de reconstruction rigoureusement élaboré » [10]. Une telle prétention est absurde à ses yeux : « comme on prend les matériaux qui serviront à ces élucubrations dans les infâmes conditions existantes, on obtient un résultat identique, la même infamie » [11].

Ainsi, toute réflexion précoce sur le monde post-révolutionnaire est immanquablement imprégnée des valeurs et des préjugés en vigueur. C’est pourquoi il faut une stricte séparation entre les tâches de destruction et de création :

« Le concept de révolution inclut, sous le rapport du temps, deux étapes radicalement opposées : le début, époque de la destruction des formes sociales existantes, sa poursuite jusqu’à leur disparition, et la fin, époque de la création, c’est-à-dire, de la construction de formes radicalement neuves à partir de cette situation d’amorphisme. (...) La destruction n’est absolument pas la création et elle est incompatible avec elle ». [12]

Il faut prendre la mesure de cette séparation. Bien qu’il parle encore d’un « début » et d’une » fin », c’est l’idée même de temporalité que Netchaïev met ici en cause en défendant l’absoluité de la première phase : « la destruction totale est incompatible avec la création, et pour cette raison, elle doit être exclusivement, absolument unique » [13]

Le but est de casser le rapport de continuité entre les deux moments. Se projeter au-delà de la rupture, c’est la neutraliser. S’empresser d’imaginer l’avenir alors même que la révolution est à faire, croire que l’on peut voir par-delà les formes établies tandis qu’on en subit l’influence, c’est laisser parler les déterminismes existants : il n’est pas possible d’enjamber le néant que la pandestruction doit engendrer sans embarquer avec soi les modes de penser et d’agir propres à l’ancien monde. Pour que l’avenir redevienne pleinement ce qu’il doit être, incertain, imprévisible, il faut d’abord s’en détourner, s’interdire de l’envisager et donner la priorité à la mise en œuvre des conditions dans lesquelles son existence sera de nouveau possible.

Cesser de penser de façon concomitante la destruction et la création revient donc à instaurer une discontinuité et une incommensurabilité radicales entre le moment de la révolution et ce qui ne pourra être défini comme un « après » qu’en cas de réalisation de l’amorphisme, lorsque le temps véritable – et non pas le présent infini de la reproduction de la domination – reprendra son cours.

Rejetant tout « plan positif », Netchaïev peut alors affirmer : « nous n’avons qu’un seul plan négatif et invariable, celui de la destruction impitoyable » [14].

L’abolition de la pensée

Netchaïev mêle le pessimisme d’une génération nihiliste qui a pleinement conscience des déterminismes qui l’entravent et de sa situation d’aliénation sociale et économique, et un activisme rigoriste visant à abolir ces déterminismes en détruisant massivement les structures qui les produisent.

Rien ne doit donc encombrer la négativité révolutionnaire, ce qui inclut la pensée dans toutes ses dimensions puisqu’elle émane du monde à détruire. Depuis l’intérieur de la toile inextricable des déterminismes, lorsque toute idée est produite par des forces institutionnelles hostiles, le seul critère d’orientation – la seule voie vers la connaissance de la ligne juste – est l’action révolutionnaire, à laquelle toute activité intellectuelle doit être soumise :

« Pour nous, la pensée n’a de valeur que dans la mesure où elle peut servir la grande cause de la pandestruction radicale et totale. Aucun des livres qui existent de nos jours ne contient cette pensée. Ceux qui étudient l’œuvre révolutionnaire dans les livres seront toujours des révolutionnaires oisifs. La pensée capable de servir la révolution populaire ne s’élabore qu’à partir de l’œuvre révolutionnaire du peuple, elle doit être le résultat de la série d’expériences et de manifestations pratiques qui visent le même but, par tous les moyens, inébranlablement, celui de la destruction impitoyable. Tout ce qui ne suit pas cette route nous est étranger et hostile » [15].

La pensée et l’action doivent être mêlées et se valider mutuellement au point de ne plus pouvoir être distinguées l’une de l’autre. Debord, à un siècle d’écart, ne dira pas autre chose : « il faut réaliser la fusion de la connaissance et de l’action, de telle sorte que chacun de ces termes place dans l’autre la garantie de sa vérité » [16]

Mais le sens même de l’action peut être dévoyé. Ce n’est qu’un mot dénué de sens si elle ne vise pas l’amorphisme :

« Nous avons perdu toute confiance dans les mots ; le mot n’a de sens pour nous que si (…) l’action le suit immédiatement. Mais tout ce qu’on nomme aujourd’hui l’action est loin d’être l’action. (…) Les seules manifestations concrètes sont pour nous la série d’actions qui détruit réellement quelque chose : toute personne, toute chose ou toute relation sociale qui fait obstacle à la libération du peuple » [17].

Tout est ici subordonné au but final. La valeur des idées et des actes dépendent de leur capacité à réaliser l’intention révolutionnaire.

La science et la morale de la destruction

Cet utilitarisme de la destruction s’applique à la science et à la morale. Ainsi, la première ne vaut que si elle sert le peuple et la révolution et non plus les intérêts « du Tsar et du Capital » [18]. Le révolutionnaire doit préférer « la mécanique, la physique, la chimie, voire même la médecine » [19] car ce sont pour lui des outils. De même, s’il « étudie jour et nuit la science vivante des hommes, des caractères, des positions et de toutes les conditions de la société actuelle, dans toutes les sphères possibles » c’est parce que son « but est la destruction la plus prompte possible de cette société infâme » [20].

La morale, elle aussi, ne se définit que par rapport à l’objectif d’abolition de l’État et de la propriété. Dans tout autre cas, lorsqu’elle conforte les institutions dominantes ou les mœurs en vigueur, le révolutionnaire la méprise et en rejette les prescriptions : « ce qui est moral, pour lui, est tout ce qui contribue au triomphe de la révolution. Ce qui est immoral et criminel pour lui est tout ce qui lui fait obstacle » [21].

Le seul critère pour départager le vrai du faux, le juste ou l’injuste ou le bien du mal, est ainsi l’efficacité pandestructrice.

Refuser de fonder : le nihilisme anti-constituant

Reste à interroger le devenir des nihilistes eux-mêmes une fois réalisé l’amorphisme. Netchaïev est cohérent : si les révolutions échouent à briser la continuité de l’oppression, c’est parce que les révolutionnaires se réservent par avance les meilleurs places dans les institutions à venir. Alors ne s’arroge-t-il pour lui-même et ses alliés aucun privilège de ce type. Le but n’est pas la conquête du pouvoir, mais la destruction des conditions de possibilité même du pouvoir.

« La génération actuelle doit commencer la véritable révolution, commencer à bouleverser totalement toutes les conditions de la vie sociale ; elle doit détruire tout ce qui existe, sans réflexion, sans distinction, avec pour unique considération que ce soit le plus vite possible et à la plus grande échelle possible. Mais puisque cette génération a subi l’influence des conditions de vie répugnantes contre lesquelles elle s’insurge, l’œuvre de création ne peut lui incomber. Cette œuvre incombe aux forces pures qui se révèlent dans les jours de rénovation. Nous disons : les atrocités de la civilisation moderne dans laquelle nous avons grandi nous ont privés de la capacité de bâtir le paradis de la vie future dont nous ne pouvons rien savoir de précis, seulement qu’il sera l’exact contraire des horreurs présentes » [22].

La séparation rigoureuse entre destruction et création s’applique donc aux nihilistes. Ceux-ci sont une génération non-fondatrice, anti-constituante, qui ne se considère nullement comme une élite destinée à prendre en main l’organisation d’une société future. De celle-ci, on ne peut de toutes façons rien savoir si ce n’est qu’elle sera la réalisation de la promesse quasi-prophétique d’un monde inversé, ce contraire absolu de la domination et de l’exploitation : cette génération accepte de n’être que négative et renonce à se croire fondatrice.

L’abolition de soi

En même temps qu’il abandonne toute prétention constituante, le révolutionnaire doit accepter la possibilité que la pandestruction soit aussi sa propre fin. La violence divine, dira-t-on en termes benjaminiens, est une violence auto-destructrice. D’où l’un des passages plus célèbres du Catéchisme du révolutionnaire  :

« Le révolutionnaire est un homme condamné. Il ne peut avoir ni intérêts, ni affaires, ni sentiments, ni attachements, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé dans un intérêt unique et exclusif, dans une pensée unique, dans une passion unique – la révolution » [23].

On peut bien sûr en avoir une interprétation littérale. Le révolutionnaire est prêt au sacrifice, il assume pleinement son statut de martyr : « sans pitié pour l’État et pour les classes supérieures de la société ; il n’en attend aussi aucune merci. Entre eux et lui il existe une guerre à mort, sourde ou ouverte, mais continue et implacable » [24]. Il est « pour ce monde un ennemi sans pitié » et, s’il accepte d’y vivre, « c’est seulement pour le détruire plus efficacement » [25]. C’est le message qu’ont entendu les membres de Narodnaïa Volia qui réussissent en mars 1881 là où Karakozov avait échoué, tuant le Tsar avant d’être pendus. Netchaïev, qui fut l’un de leurs maîtres à penser, meurt pour sa part en 1882 dans la cellule où il est enfermé depuis près de dix ans. Non seulement la génération de la destruction accepte de laisser à d’autres le soin de fonder un monde nouveau, mais elle ne prétend pas survivre à la révolution.

On peut toutefois aller plus loin : le révolutionnaire se sait aussi condamné d’avance parce qu’il a compris que « tout ce qui constitue l’individu, ses traits distinctifs, lui est inculqué de l’extérieur, sous l’influence générale de l’ensemble des conditions sociales » [26]. Dès lors la pandestruction, englobant tous les rapports socio-économiques, anéantira aussi les rôles, les comportements et les modes vie produits par le système.

En d’autres termes, le révolutionnaire netchaïevien sait que la révolution emportera les vieilles identités et que rien de ce qui le définit ne survivra à la rupture. Il a conscience qu’il ne peut se hisser à la hauteur de sa tâche « s’il regrette quelque chose dans ce monde » [27] et il entreprend en pleine connaissance de cause la dissolution simultanée de l’ordre en vigueur et de sa propre existence, soumise aux déterminismes de cet ordre. Niant le monde dans lequel il vit, le révolutionnaire se nie lui-même.

La férocité du peuple

On a beaucoup écrit sur la fascination de Netchaïev envers la formation d’une avant-garde froidement disciplinée. Mais le netchaïevisme n’est pas un blanquisme : à aucun moment il n’est question de se substituer au peuple dans la conduite de la révolution et dans la création du monde post-révolutionnaire.

Certes, il imagine qu’un groupe d’individus organisés, prêts au sacrifice, peut contribuer à la révolte populaire. Ainsi, tuer « les tyrans du peuple » – c’est-à-dire l’ensemble de ceux qui servent ou soutiennent le régime, et dont Netchaïev, un peu à la manière de Marat dans L’Ami du peuple, fait une liste détaillée – pourrait « installer les conditions propices à l’insurrection générale contre l’ordre étatique et le système des hiérarchies sociales » [28]. On peut, en d’autres termes, se rendre utile en déblayant le terrain. Mais l’objectif des nihilistes est surtout de participer aux émeutes et aux insurrections de manière à faciliter leur coordination et leur transformation révolutionnaire globale : « pour fusionner toutes ces révoltes isolées en une seule révolte générale et pandestructrice, c’est-à-dire en une révolution populaire, il faut que nous prenions part nous-mêmes de la façon la plus active, la plus franche et la plus hardie à chacune d’elles » [29].

C’est alors bien plus du côté du narodnisme qu’il faut chercher la relation à établir avec le peuple. L’horizon est non seulement la fusion des révoltes en une seule grande révolution, mais aussi la fusion des nihilistes avec le mouvement populaire. Ainsi Netchaïev peut-il dire au peuple : « accueille-nous donc dans tes rangs sans doute ni indécision, afin que nous continuions à suivre, la main dans main, ensemble, unis, d’un même corps, le chemin de la purification qui mène à la vie nouvelle » [30]. Ici l’abolition de soi, le renoncement à sa propre identité, se fait dans l’action révolutionnaire.

Ce devenir-peuple du nihiliste ne vise toutefois pas, comme c’est le cas chez les Narodniks, à dévoiler une organisation idéale dont la préconnaissance résiderait dans le peuple. Celui-ci ne détient par avance aucun privilège constituant. Il est avant tout la force négative, un opérateur de discontinuité sans projet positif, sans essence prédonnée, qui se définit par la tâche d’effacement total de l’ordre existant.

Cela implique la mise en œuvre d’un degré de conflictualité tel qu’aucune forme de réconciliation ne soit possible : « dans cette guerre, il ne peut y avoir ni rapprochement ni juste milieu. Un des deux adversaires doit succomber : l’État (…) ou le Peuple » [31]. Le déploiement de la violence révolutionnaire doit empêcher toute entente, toute inscription des deux camps antagonistes dans un même système : la révolte véritable est non-subsumable et interdit toute synthèse dialectique avec l’ennemi. Elle acquiert ainsi cette « netteté extraordinaire », cette « perfection » dont parlait Sorel [32] lorsque la société ne connaît plus que deux camps irréconciliables. Et à ceux, libéraux ou réformistes, qui s’en émouvraient, Netchaïev rétorque : « la férocité des gouvernants a engendré, légitimé et rendu nécessaire la férocité du peuple » [33].

En ce sens, le peuple netchaïevien peut être compris comme le seuil d’irréversibilité de la négation. Il est l’annonce de la pandestruction sans retour en arrière possible, un passage vers l’indéterminé – condition de l’expression ultérieure d’une véritable volonté politique, donc d’un processus de création pleinement adossé au néant.

* * *

Le « plan négatif » de Netchaïev avait pour ambition d’être à la hauteur de la domination totale de l’État et du Capital sur les individus : la révolution doit être l’anti-Léviathan, son envers exact, un absolutisme de la négativité. Elle doit assumer elle aussi d’être totale, ne rien laisser en dehors d’elle-même et s’attaquer tout autant aux institutions – et à ceux qui les incarnent – qu’à la morale, à la science et aux rapports sociaux, à toutes les expressions de l’asservissement humain. C’est un néant brut, fait d’un seul bloc, issu de la rencontre contradictoire entre deux mondes : celui des tsars, des moujiks et des abreks, où l’action révolutionnaire demeure empreinte des pratiques tyrannicides antiques, où l’on pense que tuer les rois mettra fin à l’oppression ; et celui des marxistes et des anarchistes occidentaux plus sophistiqués et civilisés, qui vivent dans un monde pleinement capitaliste et raisonnent en termes de structures.

À cet Occident auquel il ne s’identifie pas, et qui le traitera comme un fou, Netchaïev emprunte la compréhension des tâches révolutionnaires – non pas quelques agents de l’État à tuer, mais tout un système à abolir – mais rejette son optimiste rationaliste et sa prétention à dessiner les plans d’une société idéale à venir. Méprisant les « cœurs tendres et sensibles des gens instruits », il n’accepte de formuler qu’une unique promesse, presque messianique, celle de la « justice populaire à laquelle devra être soumis la totalité du monde civilisé quand viendront les jours de l’expiation » [34].

Erwan Sommerer

[1Sergueï Netchaïev, Les Principes de la révolution, 1869. Tous les extraits sont issus (dans une traduction révisée) de l’édition des œuvres complètes de Bakounine par l’Institut international d’histoire sociale (IISG - Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis). Cette édition propose une version russe et française de chaque texte. Elle comprend l’ensemble des tracts et pamphlets de Netchaïev du printemps et de l’été 1869. Bakounine n’en est pas l’auteur principal mais certaines de ses idées, telles que la nécessité d’une révolution internationale et l’exaltation du brigandage, apparaissent toutefois.

[2Ibid.

[3Sergueï Netchaïev, Le Catéchisme du révolutionnaire. La date de rédaction est incertaine et ce texte est donc un peu à part. Netchaïev en a peut-être fait circuler une première version avant son arrivée à Genève, rédigeant la version définitive lors de sa collaboration avec Bakounine.

[4Ibid.

[5Sergueï Netchaïev, Point de vue sur la façon de comprendre l’action dans le passé et le présent, 1869.

[6Sergueï Netchaïev, Comment se présente la question révolutionnaire, 1869.

[7Sergueï Netchaïev, Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[8Les Principes de la révolution, op. cit.

[9Point de vue sur la façon de comprendre l’action dans le passé et le présent, op. cit.

[10Les Principes de la révolution, op. cit.

[11Ibid.

[12Ibid.

[13Ibid.

[14Point de vue sur la façon de comprendre l’action dans le passé et le présent, op. cit.

[15Sergueï Netchaïev, Notre programme, 1869. L’expression « pandestruction radicale et totale » (radikalʹnogo i povsjudnogo vserazrušenija), par l’effet d’accumulation de ses termes (qui comprennent l’arrachement des racines et l’extension en tous lieux), marque le jalon le plus avancé de la radicalité netchaïevienne, qui acquiert ici une dimension presque mystique.

[16Guy Debord, La Société du spectacle, § 90.

[17Notre programme, op. cit.

[18Les Principes de la révolution, op. cit.

[19Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[20Ibid.

[21Ibid.

[22Les Principes de la révolution, op. cit.

[23Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[24Ibid.

[25Ibid.

[26Point de vue sur la façon de comprendre l’action dans le passé et le présent, op. cit.

[27Le Catéchisme du révolutionnaire, op. cit.

[28Point de vue sur la façon de comprendre l’action dans le passé et le présent, op. cit.

[29Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[30Point de vue sur la façon de comprendre l’action dans le passé et le présent, op. cit.

[31Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[32Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Seuil, 1990 (1908), p. 126.

[33Comment se présente la question révolutionnaire, op. cit.

[34Point de vue sur la façon de comprendre l’action dans le passé et le présent, op. cit.

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