La fabrique de la haine au pouvoir

(nouvelles de l’Italie – 2)
Serge Quadruppani

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#519, le 11 mai 2026

Au début du siècle, nous fûmes quelques-un.e.s, révolté.e.s par le cynique acquittement du meurtrier d’un jeune racisé abattu d’une balle dans le dos à un barrage policier, à fonder un « Réseau contre la fabrique de la haine », qui produisit un important petit livre et quelques interventions. L’initiative fut en peu d’années dissoute par les concurrences militantes et académiques, mais l’intitulé sous lequel elle se constitua paraît toujours une excellente trouvaille, bien à même de désigner une réalité d’aujourd’hui. Partout, du trumpisme au poutinisme, de l’Israël de Netanyahou à l’Angleterre de Reform UK et à la France des lois spéciales anti-immigrés, anti-pauvres et anti-musulmans, l’essor d’une extrême-droite mondiale (que les puristes, forts de leur savoir, tiennent absolument à ne pas appeler « fascisme ») prend appui sur une machinerie idéologique produisant de la haine. Depuis plus d’une décennie, en France la fabrique de la haine est activée pour prendre le pouvoir (Le Pen-Bardella et leurs clones républicains) ou le conserver en singeant les challengers (Hollande et ses lois spéciales ; Macron et sa loi antiséparatisme). L’Italie de Meloni n’échappe pas à la règle. Depuis bien avant elle, une cruauté revancharde et baveuse y détermine la conduite à l’égard des vaincus des révoltes des années 70.

Un nouveau crime de Cesare Battisti : avoir préféré autrefois éviter d’aller en prison

Cesare ne pourra pas, comme il y aurait droit, bénéficier de quelques heures de sortie de sa prison de Massa (province de Florence] pour voir son fils de douze ans.

Le quotidien de Florence La Nazione a publié le 8 mai une lettre de Cesare dans laquelle il raconte : « Je me trouve à purger ma condamnation à la perpétuité dans une prison de moyenne sécurité : c’est-à-dire comme prisonnier de droit commun car ni l’article 4 bis [celui sur la « perpétuité réelle »] ni d’autres mesures restrictives décidées par l’autorité judiciaire ne me sont applicables. Le total de la peine d’emprisonnement purgée jusqu’aujourd’hui est de 17 ans et quelques mois [Cesare compte, comme il est de règle, les années passées en prison en Italie avant son évasion et celles de ses divers emprisonnements en Amérique latine], je suis donc depuis sept ans, dans les critères pour un accès légal [aux permissions de sortie]. » Mais le tribunal d’application des peines a refusé cette permission de sortie le 28 avril dernier. La décision s’appuie sur deux avis négatifs émis par la Direction antimafia et antiterrorisme et la Direction centrale de la police préventive du ministère de l’Intérieur. Cesare risquerait, assure le tribunal, risquerait de profiter de ces heures de sortie pour s’enfuit : cette conviction provient s’appuie sur deux arguments :
— Battisti aurait continué à entretenir depuis des années des liens avec des « milieux radicaux ». Il Manifesto précise que ces liens seraient des « lettres, articles et commentaires publiés dans les années passées sur un blog comme Carmillaonline ». Les lecteurs un peu au fait de la vie culturelle italienne n’ignorent pas qu’il s’agit d’un blog qui se consacre aux littératures dont l’intitulé est « Littérature, imaginaire et cultures d’opposition ». Créé et animé jusqu’à sa mort par l’ami Valerio Evangelisti, on peut y lire des articles sur la littérature de genre (du noir à l’horror et la SF) et des analyses sur des mouvements sociaux : on voit là à quel point est extensive et dangereuse cette fameuse notion de « radicalité », si volontiers utilisé en France par l’arc républicain qui va de la gauche de droite au RN en passant par l’extrême-centre qui prépare l’accès de ce dernier au pouvoir. Il s’agit d’un de ces mots-stigmates qui permet d’appliquer aux personnes concernées un droit pénal de l’ennemide sinistre mémoire.
— Mais le premier argument avancé est aussi décisif : la « longue histoire judiciaire et procédurière » de Cesare, autrement dit, ses tentatives multiples d’opposition par voie judiciaire à son extradition, que ce soit au Mexique, en France, au Brésil et en Bolivie, avant son enlèvement extrajudiciaire dans ce dernier pays. Le fait d’avoir voulu éviter la prison est retenu comme une raison de durcir considérablement ses conditions de détention. Il ne peut plus aujourd’hui écrire et travailler dans des projets culturels, ayant été transféré dans une cellule occupée par deux autres détenus, et le seul travail qu’on lui propose, la buanderie, est passablement pénible pour un homme de 72 ans. Comme l’écrit Paolo Persichetti, « la faute de l’exilé est fondamentalement d’avoir été un exilé. »

(Prochains épisodes : « les lectures refusées de l’anarchiste Alfredo Cospito » et « un milicien d’extrême droite pro-israélien tire sur la manifestation antifasciste de la Fête de la Libération)

Serge Quadruppani

Serge Quadruppani en attendant que la fureur prolétarienne balaie le vieux monde, publie des textes d'humeur, de voyages et de combat, autour de ses activités d'auteur et traducteur sur https://quadruppani.blogspot.fr/
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