La conspiration - épisode 6

Les autoroutes de l’information de M. Bolloré

paru dans lundimatin#32, le 19 octobre 2015

Comment comprendre l’Histoire ? Comment la raconter ? La rédaction de Lundi matin n’a jamais dissimulé un certain tropisme pour la tradition des vaincus, c’est-à-dire, pour l’histoire qu’il reste à faire. Ce feuilleton de rentrée que nous vous proposons ici se veut être un contre-pied. Il s’agira d’explorer la tradition des vainqueurs, ses héros oubliés et leurs appareils. Là où certains s’interrogent sur la manière dont il serait possible de transformer les conditions de la vie des hommes, eux, renversent la question : Comment adapter l’humain au désastre économique, écologique et politique ? Leur œuvre est d’y parvenir : de la conformation à la sélection.

Pour reprendre cette série depuis le début.

Comment maintenir fermement les troupes mobilisées ? L’ancien « bourrage de crâne » s’est modernisé en évidement de « cerveau disponible ». Et la prise, l’emprise, exige des filets de plus en plus élaborés et diversifiés (ce que l’on nomme l’industrie des médias, entre les mains des concessionnaires milliardaires, des fermiers de la propagande) et des machineries, des systèmes techniques pour mouvoir les filets de plus en plus extensifs (les plateaux d’enregistrement, les sociétés de production, les réseaux de retransmission, de téléphonie, les antennes, les câbles, les satellites, etc.). De gigantesques machineries avec leurs armées de techniciens.

Comment expliquer qu’un “affairiste” privé, quoique grand courtisan ou grand seigneur de l’économie, puisse exercer en toute liberté le pouvoir public, régalien par essence, de la CENSURE ? Comment Vincent BOLLORÉ, président du conseil de surveillance de Vivendi, peut-il, d’un simple coup de téléphone, exiger « la déprogrammation » d’un documentaire sur le Crédit Mutuel, Évasion fiscale, enquête sur le Crédit Mutuel ? Sans explication. Simplement un ordre à exécuter. Autorité dictatoriale qui s’exprimera par une purge (à Canal Plus) digne de l’ère stalinienne. Comment une telle censure directe, sans fard, brutale, d’ancien régime, peut-elle perdurer ?

Des travaux publics à la propagande privée.

6e épisode : Les autoroutes de l’information ou lorsque l’information valorise les autoroutes.

Le territoire du royaume économique est soumis au grand quadrillage, support matériel de l’équarrissement. Il est organisé par la superposition des réseaux entrecroisés. Nous avons rencontré le réseau électrique, le réseau des transmissions du système financier (un intranet à l’échelle planétaire) ; nous pouvons rajouter le plus ancien réseau ferroviaire (une des branches du groupe Bolloré, de l’Afrique à la France) et le plus récent réseau autoroutier.

Ce dernier pouvant être lié au réseau de capture de la machine médiatique (combien de relais le long des autoroutes ? combien de kilomètres de fibres et de câbles le long de ces autoroutes ?).

Comme le réseau électrique est une artère de transmissions d’informations, le réseau ferroviaire et le réseau autoroutier sont des artères de circulation de télétransmissions.
À l’envers, les réseaux de transmission en tous genres empruntent les sillons des autres réseaux.

Toutes les voies de circulation (ferrées ou routières) sont des voies de transmission d’informations (combien de radars et de caméras le long des routes et dans les villes ?). Les autoroutes sont systématiquement longées par des lignes téléphoniques (câbles ou fibres). Et les transmissions d’information (le long des autoroutes) représentent une part importante du chiffre d’affaires des sociétés autoroutières. Relais téléphoniques (pour une couverture complète de transmissions), relais des télé-émissions parachèvent l’entrecroisement de capture (ou de surveillance). Qui peut survivre sans un branchement électrique convenablement alimenté (la première prothèse) ? Qui peut survivre dans une zone sans aucune couverture de réseau téléphonique (la prothèse la plus smart) ?

Les filets superposés de capture, qui peuvent partiellement coïncider (comme le réseau autoroutier et ses bas-côtés informationnels), ces filets concrétisent la puissance politique des seigneurs de la concession. Seigneurs qui, comme au moyen âge, érigent des tours (relais), élèvent d’énormes maisons (de télévision) surdimensionnées, déploient des réseaux de tous genres (routes pour les camions et pour l’information), au titre de l’autorité tutélaire déléguée. Les concessionnaires ont une délégation de puissance publique. Qui explique que l’État instituteur de l’économie puisse “laisser faire” ses concessionnaires (bétonneurs, fournisseurs des arsenaux, fermiers généraux des télécoms) pour gérer au quotidien le mouvement incessant de l’économie aussi bien que l’éducation économique (sur le tas).

Si l’État fixe et garantit les règles générales (l’ordo de l’ordo-libéralisme), il “laisse faire” les seigneurs affidés pour l’action quotidienne. L’ancien régime (dès Louis XIV, supposé colbertiste ou mercantiliste) et le nouvel ancien régime (notre royale république) utilisent les mêmes outils politiques de la délégation (à des familles fidèles) ou de la féodalité sous contrôle. Avec ses allers retours, ses pantouflages, sa corruption. Où, à la cour du château, se négocient (entre familles alliées) les chantiers de la domination. L’opposition de propagande (formulée par l’Adam Smith, l’agent smith des compagnies coloniales, agent payé en rubis pillés en Inde) entre le mercantilisme et le libéralisme n’a aucune signification. Pourquoi peut-on dire que l’Allemagne, patrie de l’ordo-libéralisme, est une puissance mercantiliste ?

Le cas Bolloré.

Bolloré le grand comploteur.

Il n’est sans doute pas de cas plus emblématique du nouvel ancien régime, fonctionnant à l’énergie économique, que le cas Bolloré. Vincent BOLLORÉ, « un prédateur (bien) élevé », comme le titre un magazine (du journal Le Monde) fin 2013 (le 18 octobre 2013). Article qui, bien sûr, suscita la colère grand-ducale de ce super Tapie, de ce « capitaliste des connivences » (des conspirations), spécialiste de la censure (privatisée) et du verrouillage de toute information le concernant, lui ou ses affaires. Un prédateur nocturne qui n’aime que les coups secrets, sans publicité ; un conspirateur né.

Vincent Bolloré, grand-duc (un oiseau nocturne) parmi les ducs des marches ; apparenté aux Rothschild, jeune directeur de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild (mais dont la grand-mère s’était remariée avec le Baron Guy de Rothschild, le chef de la branche française des banquiers). Et dont le fils héritier Yannick (PDG héritier de Havas) a épousé une fille Bouygues (Chloé). Vincent Bolloré dont la fortune vient du papier à rouler les cigarettes (et, plus généralement, des papeteries). Et qui, tel un Tapie, est d’abord un prédateur qui prospère grâce à la faillite d’autrui. Et se déploie démesurément par l’action coloniale (par le néo-colonialisme de la domination économique – économique et politique indistinctement). Bolloré, un prince de la France à Fric, qui peut susciter une guerre pour conserver ses concessions (l’affaire de la Côte d’Ivoire). « Son groupe tire l’essentiel de ses bénéfices de l’exploitation des anciennes colonies africaines de la France » (lire l’édito d’Odile Tobner, Billets d’Afrique, n° 249, septembre 2015, association Survie).

Le groupe Bolloré est intégré aux réseaux politiques (et aux plus riches en barbouzes, ceux de l’Afrique) et en forme un noyau essentiel. À titre de simple exemple, ne parlons que d’Auto lib, de la voiture électrique Bolloré, Bluecar, et de la mairie de Paris. Bolloré est aussi bien le parrain de Sarkozy que l’ami des “socialistes” institutionnels intégrés et bons notables (nouveaux) radsocs. Tout puissant dans l’Afrique francophone (là, où il n’existe aucun contre-pouvoir), où il monopolise de nombreux marchés publics (ports, voies de communication, plantations géantes), il est le patron incontesté de cette France Françafricaine. Cette France, LA France, encore coloniale et dont les hommes politiques sont “à la colle” avec les despotes africains, les amis de Bolloré.

Bolloré est devenu, grâce à ses appuis politiques (françafricains) un acteur central du secteur des communications, en contrôlant (entre autres) Havas, une des plus importantes agence de publicité (qui permet au grand-duc d’exercer, indirectement, la censure, au moyen de la menace de la suspension des recettes publicitaires, en coupant la manne publicitaire). Ce qui explique son pouvoir régalien (délégué) de censure, par délégation publique. Le conglomérat Bolloré est la machine personnelle du grand-duc (son fief et son apanage) de la France à Fric, “laissée” pour renforcer le grand quadrillage (ici sous la forme violente de la censure à l’ancienne). Bolloré, le roi des SLAPP (Strategic Lawsuits Against Public Participation), le roi des poursuites légales (par abus de droit), des poursuites en diffamation, des intimidations multiples (par retrait des publicités), des « mises en garde contre la divulgation d’accusations sans fondements et qui pourraient valoir à leurs auteurs des poursuites pénales pour diffamation. » [1]

Dans le conglomérat Bolloré nous trouvons tous les réseaux techniques (que nous avons présentés) plus les réseaux politiques, tous entrecroisés.

- Logistique et transport : terminaux portuaires, lignes ferroviaires, gestion du fret ferroviaire (et bientôt des voyageurs – des trains Bolloré bientôt en circulation).
- Plantations africaines, le socle du conglomérat, liées à un vaste système de transport (article précédent).
- Énergie, approvisionnement en fuel et protection domestique.
- Plastiques spéciaux, ultra-fins et ultra-résistants.
- Automobile, voitures électriques à coque plastique et mues grâce à une batterie maison lithium métal polymère ; gestion des systèmes de circulation urbaine (Auto lib à Paris).
- Médias : Havas publicité, presse gratuite, institut de sondage, Vivendi, Canal Plus (et sa fameuse affaire de censure), D8, D17, i-télé.
- Télécommunications.
- Équipements de sécurité pour les banques et les data centers…

Un conglomérat comme il n’en existe plus guère ! Aucun réseau, aucun système n’échappe à l’attention du conglomérat dirigé de manière très autoritaire par le grand-duc.
Pourquoi un tel conglomérat à l’ancienne (style General Electric, GE) ? Pour des raisons de puissance et de pouvoir. Un conglomérat dont la “diversification” s’explique identiquement par des raisons financières et par des raisons politiques, pour participer, avec sa puissance économique, à la politique (française & françafricaine).

Les liens (personnels) de Bolloré à la finance sont bien connus. Mais il faut rappeler les liens personnels de Vincent Bolloré à Michel Lucas, patron du Crédit Mutuel. Le dernier acte de censure décidé par le grand-duc s’expliquant autant par ses liens personnels (retour à l’ancien régime) que par les liens financiers entre Vivendi et ce même Crédit Mutuel.

Rappelons l’exploit politique le plus connu : en 2007, Vincent Bolloré met son jet privé et son yacht personnel à disposition de Nicolas Sarkozy, juste élu président ; débuts en fanfare du nouveau règne bling bling – qui se poursuivra plus souterrainement (à la manière Bolloré) avec « la présidence normale ».

Voilà donc revenu le temps de plus vieille censure. De l’interdiction de l’information lorsque celle-ci met en cause les connivences, les copinages, les liens familiaux et dynastiques, les conspirations, la corruption généralisée. Et, l’envers de toutes ces forces, la soumission, le zèle (le fayotage), le grand conformisme, l’économisme. Nous avons bien été obligé de parler de Bolloré ; tellement ce cas est caricatural (et mis en lumière par l’actualité) ; tellement ce cas est révélateur de ce qu’est l’économie : un simple moyen politique pour exercer le pouvoir. Si un tel personnage de la France à Fric n’existait pas, il faudrait l’inventer ; mais alors on crierait à la supercherie, à l’affabulation.
Quoi, un personnage participant aux combines politiques, un courtisan enrichi par le pouvoir et pour le pouvoir. Avec ses entrées au château. Quel que soit le monarque. Ce personnage ne peut être que fictionnel ! Bolloré est-il une fiction (de politique fiction) ? Qui, à lui seul, incarnerait le grand quadrillage par les réseaux (immatériels ou pas) et les systèmes techniques.

Il est nécessaire de décaler la vision que nous pouvons avoir de ce personnage comploteur, vision qui est transmise par tous les journaux (non enchaînés – ce qui fait peu !). Rendons hommage à Médiapart pour ses enquêtes persévérantes sur ce personnage de politique fiction : 25 juillet 2015, La Rédaction de Médiapart, Les Têtes tombent à Canal Plus.

Soit une liste limitée des personnes éjectées, en quelques minutes, par l’actionnaire majoritaire, le grand-duc Vincent Bolloré : Rodolphe Belmer, directeur général, Thierry Langlois, directeur des antennes, Alice Holzman, patronne de Canalsat, Ara Apri-kian, directeur de D8, D17, i-télé, etc. Une purge stalinienne en « démocratie ».

29 juillet 2015, Fabrice Fabri, À Canal Plus, Vincent Bolloré censure un documentaire sur le Crédit Mutuel.

5 octobre 2015, Fabrice Fabri, Crédit Mutuel, la direction de Canal Plus assume la censure par Bolloré.

8 octobre 2015, La Rédaction de Médiapart, Liberté de la presse : Bolloré porte encore plainte contre Basta Mag, « l’accaparement des terres en Afrique ou en Asie, par le conglomérat Bolloré, serait-il devenu un sujet impossible à évoquer sans risquer une longue procédure judiciaire ? Le groupe Bolloré a déposé une seconde plainte en diffamation contre le site d’infos Basta Mag. »

Mais décalons les choses : en observant le conglomérat Bolloré d’activités diverses, mais reliées, nous avons retrouvé la superposition des systèmes de conformation (techniques, économiques ou financiers, politiques) qui maintient, tel un exosquelette, l’économie. Bolloré est sans doute un des plus hauts personnages de l’État, grand-duc des marches, « grand économiste » (comme on disait de l’ex maire de Lyon, ex premier ministre, Raymond Barre). Sa puissance grand-ducale pourrait même dépasser la puissance royale. N’est-il pas faiseur de roi ? Il semble, à partir du cas Bolloré, que nous dépassons de loin le simple champ de la liberté d’expression ou de la liberté d’informer. En examinant le système Bolloré, qui permet de censurer sans état d’âme, sans peur de la critique, nous découvrons la puissance politique de l’économie (qui se concrétise, comme cas particulier, par l’écrasement de la liberté d’expression). Nous découvrons le despotisme du nouvel ancien régime, fonctionnant à l’énergie économique. Soutien de l’État néocolonial, Bolloré est soutenu sans limites par cet État. Cercle du pouvoir, circuit de l’économie, qui se matérialise dans les systèmes techniques économiques d’emprisonnement, de conformation.

[1Lire, encore, Billets d’Afrique, n° 229, novembre 2013, l’article d’Alice Primo, Bolloré en Afrique, la saga judiciaire : « Le groupe Bolloré, expert patenté des poursuites en diffamation et autres intimidations permettant de bâillonner toute critique, alimente à nouveau l’actualité de la censure. »

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